CHAPITRE YII
L'Enfant sublime. — Odes et Poésies diverses.
La légende de l'enfant sublime. Sainte-Beuve et le Conservateur. La Quotidienne. Le Drapeau blanc. Le salon de l'Abbaye-aux- Bois. M. de Salvaudy. — Henri Heine, Chateaubriand et M. Victor Hugo en déshabillé. — Mort de madame Hugo. Second mariage du général. Une lettre de faire part. — La Société royale des Bonnes-Lettres. L'Académicien Roger. — Odes et Poésies diverses. Variantes. Raymond d'Ascoli. — Les Méditations et les Messéniennes de Casimir Delavigne. — Un vers d'Horace traduit par le roi Louis XVIIL La duchesse de Berri et la première pension de M. Victor Hugo.
Le Conservateur littéraire s'étant fait, en toute rencontre, le champion de Chateaubriand, le panégyriste de son caractère et de ses écrits, des relations s'étaient naturellement établies entre l'illustre écrivain et son jeune et enthousiaste disciple. Victor Hugo lisait quelquefois ses vers à l'auteur du Génie du Christianisme, qui lui donnait des conseils et lui indiquait les corrections à faire. En adressant, le 20 octobre 1820, à son ami Saint-Valry, son ode sur la Naissance du duc de Bordeaux, il lui écrivait : « L'ode que je vous envoie était terminée deux jours après l'accouchement. M. de Chateaubriand, à qui je la fis
voir sur-le-champ, m'indiqua cinq ou six taches à faire disparaître. Ce travail minutieux me coûta huit grands jours. Vous voyez qu'en vous invitant à corriger, je prêche d'exemple. »
Qu'après la lecture de cette ode ou de celle inspirée à Victor Hugo, quelques mois auparavant, par la mort du (lac de Berri, Chateaubriand eût appelé leur auteur l'enfant sublime, cela, certes, n'aurait rien eu que de très naturel et n'aurait étonné personne. Est-il vrai, cependant, que ce mot, aujourd'hui légendaire, ait été prononcé, ou ne doit-il pas, au contraire, être rangé parmi ces mots célèbres qui, pour être reproduits partout, n'en sont pas pour cela plus authentiques ?
Suivant Sainte-Beuve, qui en parle dans la Biographie des contemporains * et dans la Bévue des Deux Mondes ^, dans les Portraits littéraires ^ et dans les Portraits contemporains *, ce serait dans une note du Conservateur que Chateaubriand aurait qualifié Victor Hugo à' enfant sublime . J'ai parcouru avec soin les six volumes de ce journal dont les rédacteurs s'appelaient Chateaubriand, La Mennais, Bonald, Fiévée, Genoude, Berryer fils : la note à laquelle renvoie l'auteur des Portraits littéraires n'existe pas.
L'année même de la mort de Sainte-Beuve, ayant eu occasion de signaler la petite erreur qu'il avait
* Biographie des Contemporains, publiée sous la direction de Boisjolin, Supplément.
2 Vol. IlI-IV. — 1831.
commise à ce sujet, je reçus de lui une lettre, en date du 19 avril 1869, de laquelle j'extrais ce passage :
Je réimprime en ce moment mes Portraits contemporains. Deux premiers volumes de cette réimpression paraîtront à la fois. Dans le premier, où j'ai placé tout ce que j'avais écrit sur Victor Hugo, vous verrez une note sur le mot di' enfant sublime. Je suis persuadé et convaincu que le mot a été dit par Chateaubriand ; après m'être assuré, comme vous, qu'il ne se trouvait point dans une note du Conservateur, j'en suis venu à penser que c'était en causant avec M. Agier que Chateaubriand l'avait dit, et M. Agier l'aura répété et l'aura même imprimé dans quelque article de la Quotidienne ou de quelque autre journal royaliste. La grimace que faisait Chateaubriand et sa dénégation ne prouvent rien que sa variation de sentiment à l'égard de Hugo.
Je pris la liberté de faire observer à l'éminent critique qui voulait bien me faire l'honneur de discuter avec moi ce petit point d'histoire littéraire, que le mot de Chateaubriand ne se trouvait pas plus dans la Quotidienne que dans le Conservateur, Il ne voulut pas en avoir le démenti, et il inséra dans la réimpression de ses Portraits contemporains la note suivante :
Ce n'est point dans une note du Conservateur, comme je l'avais dit d'abord, que M. de Chateaubriand lui décerna cet éloge, c'était dans une conversation avec M. Agier, lequel, au sortir de là, n'eut rien de plus pressé que de le répéter à l'auteur, et le consigna même publiquement dans un article de journal *.
On remarquera qu'ici Sainte-Beuve n'indique plus
* Portraits contemporains, édition do 1860, t. I, p, 402.
le journal qui aurait publié, sous la signature de M. Agier, le mot de Chateaubriand. La précaution était sage. Le Témoin de Yictor Hugo a été moins prudent. Voici sa version :
La mort du duc de Berry inspira à Victor une ode qui réussit beaucoup dans le monde royaliste. Louis XVIII en récita plusieurs fois, devant ses intimes, la strophe qui commence par :
Monarque en cheveux blancs,
M. de Chateaubriand, causant avec un député de la droite, M. Agier, lui parla de l'ode en termes enthousiastes, et lui dit que l'auteur était un enfant sublime. M. Agier fit, dans le Drapeau blane, mi article sur l'ode, et cita le mot de M. de Chateaubriand. Cette parole fat répétée partout, et Victor entra dans la vraie célébrité ^
Le Drapeau blanc ne contient point l'article dont parle le Témoin. M. Agier, qui ne faisait pas partie, en 1820, de la Chambre des députés, où il ne fut envoyé qu'en 1824 par les électeurs du département des Deux-Sèvres, publia bien quelques lignes sur l'ode de Victor Hugo, mais elles parurent dans le Conservateur ; les voici in extenso :
Une affreuse catastrophe, dont tous les cœurs français ne se remettront de longtemps, est venue, soudainement autant que violemment, arracher des mains de M. Victor Hugo le fouet de la satire et demander à sa lyre de douloureux sons. Ceux qu'elle a rendus vont jusqu'à l'âme et la déchirent de nouveau. L'ode sur la mort de Mgr le duc de Berri rend en beaux vers, à chacun, l'expression du sentiment qu'il éprouve. C'est
1 Yictor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. U, p. 5. ,
bien rinspiration du désespoir commun, de l'indignation générale ; c'est bien l'enthousiasme de la douleur *.
De Venfant sublime^ on le voit, il n'est fait aucune mention, et le Témoin de sa vie se trompe, comme s'était trompé Sainte-Beuve.
Mais si le mot n'a pas été écrit, peut-être a-t-il été prononcé ? Pas davantage ; et à cet égard je puis invoquer un témoignage formel, celui d'un habitué du salon de M™^ Récamier, M. de Loménie : « J'ai entendu de mes propres oreilles, dit-il au tome V"^ de la Galerie des Contemporains illustres, j'ai entendu M. de Chateaubriand lui-même déclarer positivement que, de sa vie, il n'imagina cet heureux accouplement du substantif enfant et de l'adjectif sublime. C'était quelques jours avant la réception de M. Hugo à l'Académie. M. de Salvandy, chargé de répondre au récipiendaire et assez peu hugolâtre, comme chacun sait, se lamentait en présence de M. de Chateaubriand sur la difficulté de sa tâche : « Après tout, ajouta-t-il en s'adressant au grand écrivain, je me tirerai toujours bien d'affaire en brodant votre fameux mot. — Allons, vous aussi ! s'écria vivement M. de Chateaubriand ; mais sachez donc, une fois pour toutes, que je n'ai jamais dit cette... (j'atténue l'expression) ,p/aisa/z^me. — Gomment, répliqua M. de Salvandy, Venfant sublime n'est pas de vous ? — Eh ! non, vraiment ! — Pas possible ! Ah ! ma foi, tant pis, le mot est consacré, il fait bien et je m'en servirai tout de même. »
1 Le Conservateur, t. VI, p. 468.
Et en effet, le spirituel académicien n'a pas manqué d'orner son discours du mot consacre ; seulement, par un scrupule de conscience dont l'histoire doit lui tenir compte, il a laissé en blanc le nom de l'auteur*.» Eh bien ! j'en suis fâché ; le mot ne laissait point d'être d'une justesse rare : sublime^ M. Hugo l'a été quelquefois ; e/?/«/i^^ ill'est toujours. Ne se montre-t-il pas, dans ses derniers livres, léger, oublieux, ingrat, brisant ses hochets de la veille, battant le sein qui l'a nourri, prodigue, envers cette Restauration qui l'a élevé, de ces gamineries ^ et aussi, il faut bien le dire, de ces méchancetés souvent cruelles, qui ont fait dire à La Fontaine : Cet âge est sans pitié ?
Tout en se parant du mot de Chateaubriand, auquel il a consacré tout un chapitre de son autobiographie ^, M. Victor Hugo croit devoir nous apprendre que, s'il est allé plusieurs fois, en 1820, chez le grand écrivain royaliste, c'a été uniquement pour obéir aux ordres de sa mère. Sans elle, sans son
1 M. de Salvandy tourna fort habilement la difficulté. « Nous vous avons vu, dit-il, homme de lettres avant l'âge dhomme, poursuivre et obtenir à quinze ans des palmes dans cette enceinte ; composer coup sur coup, i cet âge où Voltaire ne méditait pas encore Œdipe, vos premiers poèmes qui vous valurent ce nom d'enfant sublime où le mot d'enfant était de trop. » (Académie française, séance du 3 juin 1841.)
2 Voy. dans les Misérables, le chapitre intitulé : V Année /<?/7.
3 Victor Hugo raconté, etc., t. II, chap. xxxiv. Un mot de Chateaubriand.
insistance, il n'y serait pas allé deux fois. Voici le récit de sa seconde visite à l'auteur des Martyrs :
Par déférence pour sa mère, Victor reprit un matin le chemin de la rue Saint-Dominique *. Cette fois, M. de Chateaubriand le reçut dans sa chambre. En passant parle salon, il se croisa avec Mme de Chateaubriand qui sortait... C'était une grande femme maigre, au visage sec et marqué de petite vérole. Elle ne s'arrêta pas pour ce petit jeune homme ; elle daigna cependant lui faire un léger salut de la tête. Quand Victor entra, M. de Chateaubriand, en manches de chemise, un foulard noué sur la tête, assis à une table, tournait le dos à la porte et faisait une revue de papiers... Le domestique apporta une immense cuvette remplie d'eau ; M. de Chateaubriand dénoua son madras et se mit à ôLer ses pantoufles de maroquin vert ; Victor allait se retirer, mais il le retint ; il continua sans façon de se déshabiller, défit son pantalon de molleton gris, sa chemise, son gilet de flanelle, et entra dans la cuvette où le domestique le lava et le frictionna. Essuyé et rhabillé, il fit la toilette de ses dents qui étaient fort belles et pour lesquelles il avait toute une trousse de dentiste. Ragaillardi par son barbotage dans la cuvette, il causa avec entrain, tout en se travaillant la mâchoire 2.
Est-ce ma faute si cette description, qui nous intro-
1 Chateaubriand demeura rue de l'Université, n" 25, depuis son retour de Gand, au mois de juillet 1813, jusqu'en 1818. A cette époque, il échangea le ruisseau de la rue de l'Université contre celui de la rue du Bac, si cher à Mme (Je Staël, et il habita pendant deux ans le n°42 de cette dernière rue. En 1820, il se transporta au n" 27 de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, On peut suivre, dans les volumes successifs de ÏAlmanach royah ce petit itinéraire de Chateaubriand à Paris et constater que M. Hugo se trompe, lorsqu'il nous le montre, en iSil, « debout tous les matins devant sa fenêtre du n° 27 de la rue Saint-Dominique, ses cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroh% une trousse complète de chirurgien-dentiste ouverte devant lui». {Les Misérables, l'e partie, liv. IIL chap. I.)
'■i Victor Hugo raconté, etc., t. 11, p. 8 et suivantes.
duit dans le cabinet de toilette de Chateaubriand, m'en rappelle une autre, duo à la plume de Henri Heine, et oi^i M. Hugo nous apparaît à son tour en déshabillé ?
Quelqu'un, écrivait le célèbre Iiumoriste allemand, a dit du génie de Victor Hugo : c'est un beau bossu. Le mot est plus profond que ne le suppose peut-être celui qui l'a inventé. — En répétant ce mot, ajoute l'auteur de Lutècc, je n'ai pas seulement en vue la manie de M. Victor Hugo de charger, dans ses romans et ses drames, le dos de ses héros principaux d'une bosse matérielle, mais je veux surtout insinuer ici qu'il est lui-même affligé d'une bosse morale qu'il porte dans l'esprit. J'irai même plus loin, en disant que, d'après la théorie de notre philosophie moderne, nommée la théorie de l'identité, c'est une loi de la nature que le caractère extérieur et corporel de l'homme répond à son caractère intérieur et intellectuel. Je ruminais encore cette donnée philosophique dans ma tète lorsque je vins en France, et j'avouai un jour à mon libraire, Eugène Renduel, qui était aussi l'éditeur de Victor Hugo, que, d'après l'idée que je m'étais faite de ce dernier, j'avais été fort étonné de ne pas trouver en M. Hugo un homme gratifié d'une bosse. « Oui, on ne lui voit pas sa difformité, dit M. Renduel, par distraction. — Comment, m'écriai-je, il n'en est donc pas tout à fait exempt ? — Non, pas tout à fait, » répondit Renduel avec embarras, et, sur mes vives instances, il finit par m'avouer qu'il avait, un beau matin, surpris M. Hugo au moment où il changeait de chemise, et qu'alors il avait remarqué un vice de conformation dans une de ses hanches, la droite, si je ne me trompe, qui avançait un peu trop, comme chez les personnes dont le peuple a l'habitude de dire qu'elles ont une bosse sans qu'on sache où. Le peuple, dans sa naïveté sagace, nomme ces gens des bossus manques, de faux bossus, comme il appelle les albinos des nègres blancs. Chose aussi amusante que significative, ce fut justement à
l'éditeur du poète que cette difformité ne resta pas cachée. Personne n'est un héros aux yeux de son valet de chambre, dit le proverbe, et de même le plus grand écrivain finira par perdre, à la longue, son prestige héroïque aux yeux de son éditeur, l'attentif valet de chambre de son esprit ; il nous voit trop souvent dans notre négUgé humain. Quoi qu'il en soit, je m'amusai beaucoup de cette découverte de Renduel ; elle sauve la synthèse de ma philosophie allemande, qui affirme que le corps est l'esprit visible et que nos défauts spirituels se manifestent aussi dans notre conformation corporelle *.
Dans les pages de Lutece qui précèdent celles que nous venons de citer, Tantipathie de Henri Heine pour le chef de l'école romantique éclate avec une telle évidence, que je tiens pour invention pure le récit que l'on vient de lire ; je l'ai reproduit cependant, afin de montrer combien est dangereuse la voie dans laquelle est entré M. Victor Hugo quand il a parlé de Chateaubriand, de sa trousse de chirurgien-dentiste, do sa cuvette et de son gilet de flanelle. Si les grands écrivains veulent que le public les respecte, qu'ils commencent par se respecter entre eux.
ni
En dépit de ce qu'il a pu écrire plus tard, Yictor Hugo, en 1820 et dans les années qui ont suivi, n'était pas seulement un admirateur passionné des écrits de Chateaubriand ; il éprouvait pour lui une vive et sincère affection, attestée par sa correspondance avec
* Lvfèce, par Ilnnri Heine, p. 54.
VICTOR HUGO AVANT d83U 431
ses amis d'alors et en particulier par celle qu'il entretenait avec M. Adolphe de Saint-Valry et qui est tout entière sous nos yeux. Il écrivait à ce dernier, le 20 octobre 1820 : « Dans l'afTaire dont vous me parlez *, M. de Chateaubriand a déployé pour la millième fois son noble et grand caractère. » Et quelques jours après, le 28 octobre : « Quand je vous verrai, je vous parlerai longuement de ce grand Chateaubriand, et vous admirerez en tout cette conduite, que vous ne jugez pas bien, quoique vous le jugiez de loin. » Je lis dans une autre lettre, en date du 27 août 1821 : « Je dîne mercredi avec cet illustre Chateaubriand, et j'en suis plus fier que jamais. » Ces témoignages, ces lettres intimes, oi^i éclatent avec une si évidente spontanéité les sentiments véritables du Victor Hugo de 1820 à l'endroit de Chateaubriand, ne s'accordent guère, on le voit, avec les pages écrites un demi-siècle plus tard, dans lesquelles il se représente allant malgré lui chez le chantre des Martyrs, 011 l'envoie la volonté toute-puissante de sa mère ^, à peu près comme la triste Iphigénie, obéissant aux ordres de son père, allait à l'autel oi^i l'attendait le fer de Calchas. — Ajoutons qu'au mois d'août 1821, date de la dernière des lettres que nous venons de citer, le poète avait perdu sa mère.
1 II. s'agissait d'une contestation, entre Chateaubriand et M. de Sèze, qui revendiquaient l'un et Tautre l'honneur de présenter à la oour les dames de la Halle de la ville de Bordeaux, venues à Paris pour offrir une barcelonnette au fils du duc de Berri. {Mémoires d'outre-tombe, t. VII, p. 263. — Histoire de la Restauration, par Alfred Nettement, t. V, p. 483.)
2 Victor Hugo raconté, etc.. t. II, p. 8.
232 VICTOR ]1UG0 AVANT 1830
Au commencement de 1821, M'"'' Hugo qui ne pouvait se consoler clone plus avoir son grand jardin des Feuillantines,
Au milieu presque un champ, dans le fond presque un bois,
avait quitté son troisième étage de la rue des Petits- Augustins et était venue habiter, rue Mézières, n'^ 10, un rez-de-chaussée avec jardin \ Elle tomba malade au printemps et, après quelques semaines d'une fausse convalescence, elle reprit le lit à la fin do mai. Le 27 juin, elle était morte. Ses enfants, accompagnés de quelques amis, parmi lesquels était Fabbé-duc de Rohan, suivirent seuls son convoi ; le général Hugo n'y assistait pas.
Le 20 juillet suivant, trois semaines après la mort de sa femme, le général se remariait. Les registres de l'état civil do Nancy renferment, à cette date du 20 juillet 1821, l'acte du second mariage de « Joseph- Léopold-Sigisbert Hugo, ancien officier général, âgé de quarante-huit ans, fils des défunts Joseph Hugo et Marguerite Michaud , avec dame Marie-Catherine Thomas y Sactoin, domiciliée à Ghabris (Indre), âgée de 37 ans, veuve du sieur Anaclet d'Almet, propriétaire, fils des défunts Nicolas de Ligny et Lina Sactoin de Gampoloro -. »
Le général fit imprimer, à cette occasion, la lettre
1 <( Mon adresse est rue Mézières, n° 10, faubourg Saint-Germain. » (Lettre de Victor Hurjo à Jules de Rességuier, 21 mars 1821.)
2 Archives de Nancy, ou documents relatifs à l'histoire de cette ville, publiés sous le 2iatronage de l'administration municipale, par M. Lepage, archiviste du département de la Meurthe. 1863.
de faire part suivante, que nous reproduisons sans commentaires :
Monsieur le général Léopold Hugo a l'honneur de vous faire part qu'il vient de faire légaliser, par-devant M. l'officier public de Chabris (Indre), les liens purement religieux qui l'unissaient à madame veuve d'Almé, comtesse de Salcano.
Saint-Lazare, près Blois.
Devenu doublement orphelin, par la mort de sa mère et par le second mariage de son père, seul désormais pour lutter contre les difficultés et les incertitudes de l'avenir, le jeune Victor eut là quelques heures de sombre découragement. Sa correspondance en porte la trace, et les lettres auxquelles je fais ici allusion sont trop à son honneur pour que j'hésite à en reproduire les principaux passages. Au commencement d'août 1821, il avait passé quelques jours à Montfortl'Amaury, chez son ami, M. A. de Saint-Valry. De retour à Paris, il lui écrivait :
14 août.
Je suis donc retombé à Paris, mon cher ami, je suis replongé dans cette atmosphère empestée ; j'y avais donné rendezvous aux soucis, les voilà déjà qui accourent à grands pas, mais j'ai, en les attendant, cette orgueilleuse consolation d'être arrivé le premier. C'est déjà presque avoir dompté le malheur que de n'avoir pas reculé devant lui. Moi, j'ai été au-devant...
... Le même vague règne partout dans mon avenir. Où cela me mènera-t-il? Je suis dans la position d'un homme qui serait contraint de voyager sur un nuage.
Ma pauvre machine est bien fatiguée; je suis matériellement dégoûté de tout. Quelquefois je pense que je vais faire quelque
grande maladie qui me réunira à toutes mes belles ombres'. Ma cage est encore bien neuve, mais il me semble que les fils en sont brisés, et mon âme ne cherche qu'une issue pour s'envoler.
Il n'a pas tenu à vous que ma sérénité à Montfort n'ait été du bonheur et de la joie. Tant qu'on est près d'un véritable ami, il semble que rien ne manque ; puis on se quitte, et — c'est le rosier qui cache un gouffre.
Ce n'est pas, mon ami, que le gouffre m'épouvante, mais je voudrais y tomber et non y descendre. Encore, si la vie menait ailleurs qu'à la mort, mais c'est toujours là le but, et le grand chemin n'est pas si agréable qu'on ne désire quelquefois avec raison un chemin de traverse.
Vous voyez que je suis rentré dans ma tristesse et dans mon orgueil, en rentrant sous le toit où j'eus une mère. Ne montrez pas cette lettre à la vôtre ; elle m'a connu calme et riant ; qu'elle ne me connaisse jamais autrement. On aime mieux ceux qu'on voit sourire que ceux qu'on voit pleurer. Hélas ! que ne puis-je pleurer !
Me voilà seul, et j'ai toute une longue vie à traverser, à moins que... Oh ! combien alors ceux qui m'aiment devraient se féliciter !
Adieu, je ne sais trop ce que j'écris, mais je sais à qui j'écris, et un ami peut voir le désordre de ma maison. Je vous aime, je vous embrasse et vous regrette.
Votre hôte, Victor.
Renvoyez-moi, je vous prie, si vous ne l'avez pas fait déjà, une lettre du duc de Rohan à moi adressée, qui faisait le voyage de Paris à Montfort pendant que je faisais celui de Montfort à Paris. Je suis impatient de la recevoir pour y répondre.
De Vigny m'a écrit et va vous écrire. Mille choses pour vous de la part de tous nos amis. Mes hommages à madame votre mère, qui a été si bonne pour moi. Vous devez être fiers
l'un de l'autre. Que vous êtes heureux, vous! Mes frères vous embrassent. Achevez vos charmantes stances. Adieu. Je vous quitte pour aller voir ce bon Rocher * qui est arrivé à Paris 2.
Un mois après, I0 16 septembre, il écrit à son ami d'un ton moins désespéré. L'avenir lui apparaît sous des couleurs moins sombres, et il semble que là-bas, à l'horizon^ une étoile scintille au front des nuages moins noirs.
Paris, dimanche, 16 septembre 1821.
Je suis bien coupable, mon cher Adolphe, car j'ai joui de vos jolies stances et je ne vous en ai seulement pas encore remercié. Je me demande comment la grande roue du Temps a tourné assez vite pour que je n'aie pas encore pu glisser un souvenir pour vous entre ses rayons. Que nous sommes peu de chose ! Le temps passé nous semble avoir été léger à s'enfuir, et le moment présent nous pèse éternellement. Les ans, les siècles, nous semblent courts, mais en revanche que les heures nous paraissent longues ! Cela tient à ce que chaque journée, en se développant de tout son poids sur notre existence, nous apporte sa souffrance, tandis que tout ce qui n'est plus que souvenir a du charme, même le souvenir de la douleur.
... Moi, que fais-je? Je l'ignore. J'ai eu, mon ami, quelques moments heureux depuis quelque temps. Mais pour une ou deux heures lumineuses, combien d'heures sombres, et combien de nuages pour une étoile !
Adieu, mon bon Adolphe, portez-vous bien, faites-nous des vers charmants, et veuillez perdre deux minutes à lire ces
1 Voy. sur M. Rocher notre chapitre IV, p. 134.
2 Nous devons à la confiance de M™» G. de Saint-Valry, la communication de cette lettre, ainsi que de toutes les autres lettres de M. Victor Hugo à M. de Saint-Valry que nous avons déjà citées ou que nous aurons occasion de citer encore.
236 TICTOR HUGO AVANT 1830
folies, je perds bien deux minutes à les écrire. Répondez-moi, car vous savez que j'ai soif d'un mot ami et d'une parole cordiale.
Tout à vous,
Victor.
Mes frères, Rocher, Emile i, et tous nos amis vous disent mille choses. Rappelez-moi au souvenir de quelques personnes et veuillez arroser en mon honneur les pois que ma main a plantés.
Entre ces deux lettres, d'un ton si différent, avait pris place un événement d'un caractère tout intime et sur lequel il convient que nous laissions la parole au poète lui-même.
Victor se sentait seul, lisons-nous au tome II de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie ; il ne put vivre ainsi ; il alla chez M. Foucher et lui demanda sa fille.
Il n'avait rien que^ son courage et le cœur de celle qu'il aimait. M. et Mme Foucher, par tendresse pour leur fille et par sympathie pour ce jeune homme qui faisait tout seul son avenir et qui acceptait si résolument les chances de sa destinée, consentirent au mariage, qu'ils ajournèrent seulement à l'époque où la position de Victor serait un peu plus assurée.
Muni de cette promesse, il se mit au travail avec une ardeur nouvelle. Journal, odes, roman, théâtre, il fit de tout, ou il essaya de tout. Pendant deux ans, il mena une existence active, haletante et fiévreuse, pleine de rêves, d'espérances et d'inquiétudes. Il avait un consentement, mais il lui en fallait un autre, celui de son père ; l'obtiendrait-il? Il remit à le demander au moment où il en aurait besoin 2.
1 Emile Deschanips
2 T. II, p. 30.
Les seize mois qui s'écoulèrent entre la mort de sa mère et son mariage avec M'i^ Foucher (juillet 1821 — octobre 1822) nous le montrent, en effet, s'essayant clans toutes les voies qui doivent le conduire à la gloire et plaçant sa jeunesse sous la protection de l'amour le plus pur et des plus nobles amitiés. Il a quitté l'appartement de la rue Mézières, et il s'est installé rue du Dragon, n° 30 \ dans une chambre située tout en haut de la maison et qui n'a d'autre ornement que les deux amarantes et le lis d'or des Jeux-Floraux. Mais, si humble que soit cette mansarde, des amis en savent le chemin qui s'appellent Alfred de Yigny et Lamartine, Soumet et Saint-Yalry, Alexandre Guiraud et Jules de Rességuier, l'abbé de Rohan et l'abbé de Lamennais. Victor Hugo, à cette époque, était sincèrement catholique comme il était profondément royaliste. A ce double titre, il avait sa place marquée dans la société qui se formait alors sous le nom de Société royale des Bonnes-Lettres, Quelques détails sur cette association ne seront peut-être pas ici hors de propos.
Créée au mois de 'janvier 1821, la Société des Bonnes-Lettres avait pour but d'ouvrir une tribune aux défenseurs de la cause monarchique, de fournir un point de réunion, un centre d'études aux amis de la religion, de la royauté et des lettres, d'attirer et de retenir la jeunesse par le charme de la littérature,
1 « J'ai changé de demeure. Mon adresse est maintenant : rue du Dragon, n" 30, faubourg Saint-Germain, » {Lettre de Victor Hugo à Jules de Rességuier, en date du 3 avril 1822.)
238 VICTOR UUGO AVANT 1830
par l'attrait de l'instruction et des bons sentiments.
Les sociétaires-fondateurs étaient au nombre de cent. Voici les noms des principaux :
Le marquis de Fontanes, président ; le marquis d'Herbouville, vice-président ; Chateaubriand ; le duc de Fitz-James ; le duc de Maillé ; Berryer fils ; le comte François des Gars ; le comte de Vaublanc ; Pardessus ; Le Normant fils ; Gampenon, membre de l'Académie française ; de Bourrienne ; du Sommerard, référendaire à la Gour des comptes ; le duc de Grussol ; Berlin de Vaux, député et directeur du Journal des Débats ; Micbaud, membre de l'Académie française et directeur de la Quotidienne ; Quatremère de Quincy, député, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; le baron Ganuel ; le vicomte Donnadieu ; Jules de Polignac ; le baron de Vitrolles.
Ges noms appartenaient tous à la fraction la plus ardente de l'opinion royaliste, à celle qui avait été représentée avec un si vif éclat, dans la presse poli^ tique, de 1818 à 1820, par le Conservateur de Ghateaubriand, et qui avait encore pour organe, dans la presse littéraire, le Conservateur de Victor Hugo.
Le nombre des sociétaires-abonnés était indéterminé. Ghaque semaine avaient lieu, dans l'une des salles de la Société, des séances publiques, remplies par des discours sur la morale, la littérature, l'histoire, les sciences et les arts, ainsi que par des lectures de fragments littéraires en tous genres. Je trouve, dans le Conservateur littéraire, les noms de écrivains et des orateurs qui s'étaient engas à se
VlGTOll HUGO AVANT .1830 231)
partager entre eux ces séances, soit en prononçant eux-mêmes une suite de discours sur les sujets qu'ils avaient choisis, soit en faisant ou permettant des lectures de fragments divers extraits de leurs portefeuilles. Cette liste est curieuse, en ce qu'elle nous fait connaître quel était, à cette date de 1821, l'étatmajor littéraire du parti ultra-royaliste, — état-major qui ne laissait pas d'ôtre assez brillant. Il comprenait, en effet, les noms suivants :
Ancelot, homme de lettres * ; Auger, membre de l'Académie française ; Bergasse, ancien membre de l'Assemblée constituante; Berryer fils, avocat^; Biot, membre de l'Académie des sciences ^ ; le vicomte de Bonald, membre de l'Académie française et député ; Henri de Bonald ; Brifaut, homme de lettres * ; Gampenon, membre de l'Académie française ; le vicomte de Chateaubriand, membre de l'Académie française, pair de France ; Alissan de Chazet, homme de lettres ; le marquis de Coriolisd'Espinouse ; Désaugiers, homme de lettres ; Bureau de la Malle, membre de l'Académie des inscriptions et belles - lettres ; Dussault, rédacteur du Journal des Débats ; Duviquet, idem; de Feletz, bibliothécaire de l'Institut * ; le marquis de Fontanes, membre de l'Académie française, pair de France ; Genoude, homme de lettres ; Hennet, commissaire royal du Cadastre ; le marquis d'Herbouville,
1 Élu membre de ["Académie française, le 25 février 1841.
2 Elu membre de l'Académie française, le 12 février 1852.
3 Elu membre de l'Académie française, le 10 avril 1856.
4 Elu membre de l'Académie française, le 13 avril 1826.
5 Elu membre de l'Académie française, le 14 décembre 1826.
pair de France ; Abel Hugo, homme de lettres ; VICTOR HUGO, homme de lettres * ; le comte Achille de Joufîroy ; Lacretelle jeune, membre de l'Académie française ; Laurentie, homme de lettres ; de Lourdoueix, idem; Malitourne, idem; le comte de Marcellus, membre de la Chambre des députés ; Martainville, homme de lettres ; Mély-Janin, idem ; Edouard Mennechet, idem ; Michaud, membre de l'Académie française ; Charles Nodier, homme de lettres ^ : Quatremère de Quincy, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; Raoul-Rochette, idem ; Roger, membre de l'Académie française ; Royou, homme de lettres ; le baron Trouvé, ancien préfet ; de Yanderbourg, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; le comte de Vaublanc, ministre d'Etat, etc., etc.^
La séance d'ouverture eut lieu le 15 février 1821 ; celle du 28 février fut remplie tout entière par les frères Hugo. « Deux frères, — lisons-nous dans les Lettres champenoises, — qui se recommandent également à l'attention publique, et par leur jeunesse, et par leur talent, et par ^excellent esprit qui les anime, ont fait les frais de cette séance. M. Abel Hugo, qui s'occupe d'un grand travail sur la littérature espagnole, en a lu quelques extraits... M. Victor Hugo, jeune poète plein de vigueur et d'énergie, a lu une ode sur Quiberon, qui a été très applaudie ''. »
1 Élu membre de l'Académie française, le 7 janvier 1841.
2 Élu membre de l'Académie française, en 1833> à l'unanimité.
3 Le Conservateur littéraire, t. III, p. 363.
4 Lettres champenoises, t. VII^ p. 188.
La séance du 13 mars, ouverte par M. Raoul Rochette, qui présenta des Considérations su?' les jwincipales époques de rhistoh^e moderne, se termina par la lecture de l'une des plus belles odes de Victor Hugo, celle qui a pour titre : Vision \
Le 10 décembre 18:22, Victor Hugo souleva des transports d'enthousiasme en lisant son ode sur Louis XVII. Au début de cette séance, qui inaugurait la seconde année de la Société des Bonnes-Lettres, l'académicien Roger avait prononcé un discours qui se terminait par cet appel aux poètes royalistes :
Venez, enfants des muses royalistes, ajouter à l'éclat de nos séances par les heureux tributs de votre veine poétique.
Préparons, messieurs, de nouvelles couronnes à ces jeunes fronts déjà ceints des lauriers académiques ou des palmes du théâtre! Je vois d'ici, et le peintre noble et touchant de Saint Louis 2, et le pathétique auteur des Machabées 3, et le poète ^ qui, dans un même jour, ravissait nos âmes par des accents dignes du roi-prophète et nous faisait retrouver des pleurs pour ces lamentables Atrides, dont les malheurs semblaient avoir épuisé les ressources du génie, de l'intérêt et de la terreur !
Je vois enfm, ou plutôt, messieurs, vous allez entendre tout à l'heure ce jeune lyrique, dont les premiers accords respirent une si heureuse audace, et qui a peint la chute des plus célèbres tyrans du monde en traits aussi profonds, aussi terribles que la catastrophe elle-même.
1 Odes et Ballades, liv. I, ode x.
2 Ancelot.
3 Alexandre Guiraud.
4 Alexandre Soumet, auteur des tragédies de Clytemnestre et de Saiil, représentées à deux jours de distance, sur le Théâtre-Français et sur le théâtre de l'Odéon, les 7 et 9 novembre 1822.
M"! VICTOR JlUGO AVANT 1830
Quelle génération de poètes s'élève autour de votre berceau, comme pour attendre les jours de votre gloire, jeune prince, vous, l'enfant de la douleur, mais qui êtes aussi l'enfant de l'espérance ! vous, à qui un auguste père n'a jamais pu sourire, mais que les muses qu'il aima vont servir à leur tour de toute h. puissance de leurs vœux et de leurs voix reconnaissantes ! Dernier rejeton d'une tige adorée, croissez, nouvel Henri, sous l'aile maternelle, sous les regards des rois et des saints, vos aïeux, environné de la protection du ciel et de l'amour de la terre ! Consolez-nous,. .s'il se peut, de nos pertes communes ; rendez-nous les vertus et l'image du héros que nous pleurons, et que notre chère France, un jour illustrée par vous, ne cesse jamais d'être la terre de la gloire, du courage et de la fidéhté i.
« Je travaille beaucoup en ce moment, écrivait Victor Hugo à Jules de Rességuier, le 19 avril 1822. Tous ces perfides amis se sont mis dans la tête qu'il fallait que je publiasse un volume d'Odes, et je leur obéis cruellement. Je corrige, et, quand j'ai fini, il n'y a plus à corriger que les corrections. Je ne sais rien d'insipide comme ce genre de travail. »
Le volume que Victor Hugo annonçait ainsi à son ami, parut au mois de juin 1822, avec ce titre : Odes et Poésies diverses.
Sorties des presses de Guiraudet, impriineury rue Saint-Honoré, n"" 315, vis-à-vis S aint-Roch^ les Odes
1 Œuvres diverses de M. Roger, de l'Académie française, publiées par M. Charles Nodier, t. II, p. 337.
et Poésies diverses étaient éditées par Pélicier, libraire, place du Palais-Royal, n" 243. Ce fut également Pélicier, — Victor Hugo l'appelle quelque part un éditeur naïf ^, — qui fît paraître, en cette même année 1822, le premier recueil d'Alfred de Yigny, publié, sans nom d'auteur, sous ce titre : Poèmes. Quelle merveilleuse succession de cbefs-d'œuvre : en 1819, les Poésies d'André Ghénier ; en 1820, les Méditations de Lamartine ^ ; en 1822, les Poèmes d'Alfred de Vigny et les Odes de Victor Hugo !
Une courte préface ouvrait le livre.
Il y a, disait Victor Hugo, deux intentions dans la publication de ce livre, l'intention politique et l'intention littéraire ; mais, dans la pensée de l'auteur, la première est la conséquence de la dernière, car Vhistoire des horrimes ne iwésente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses.
On pourra voir dans l'arrangement de ces odes une division qui, néanmoins, n'est pas méthodiquement tracée. Il a semblé à l'auteur que les émotions d'une âme n'étaient pas moins fécondes pour la poésie que les révolutions d'un empire.
* « Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire sous ce titre : Œuvres de Voltaire, de l'Académie française. «Cela fait venir les acheteurs,» disait cet éditeur naïf. » {Les Misérables, I'» partie, liv. III, chap. i.)
2 Les Méditations poétiques, éditées par un brave homme dont la postérité devra retenir le modeste nom, le libraire NicoUe, firent leur apparition dans les premiers jours du mois de mars 1820, sans nom d'auteur. (Voy. Journal de la librairie, année 1820, n» 882 ; Quérard, France littéraire, t. IV, p. 479; Correspondance de Lamartine, t. II.) C'est donc par erreur que Sainte- Beuve parle, en plusieurs endroiis et notamment dans ses Nouveaux lundis, t. XIII, p. 189, de « cette mémorable année 1819, où Lamartine se révélait par ses premières Méditations. » Comme les Méditations de Lamartine et comme les Poèmes d'Alfred de Vigny, un autre chef-d'œuvre de la poésie au dix-neuvième siècle, Marie, de Brizeux, a été publié également sans nom d'auteur.
244 AICTOR HUGO AVANT 1830
Au reste, le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. Les beaux ouvrages de poésie en tout genre, soit en vers, soit en prose, qui ont honoré ce siècle, ont révélé cette vérité, à peine soupçonnée auparavant, que la iwésie n'est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes. La poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout.
Dans ces quelques lignes, il y a beaucoup de choses et peu de mots : depuis, Victor Hugo a changé tout cela. Ses dernières œuvres pourraient avoir pour épigraphe ce passage d'Hamlet : Des mots ! des mots ! des mots !
Les Odes étaient au nombre de vingt-quatre. Comme elles ont été, dans l'édition définitive de 1828, mêlées et confondues avec celles du second volume, publié en 1824, et celles du troisième, publié en 1826, nous croyons utile, pour que le lecteur puisse suivre la marche des idées et du talent de l'auteur, relever les dates de sa pensée et apprécier les modifications de sa manière à trois âges différents, de donner ici la liste des pièces que renfermait le volume de 1822. Nous les avons classées dans l'ordre même de leur composition.
Année 1818 : les Vierges de Verdun.
Année 1819 : le. Rétablissement de la statue de Henri IV ; la Vendée.
Année 1820 : Moïse sur le Nil ; la mort du duc de Berri ; le Génie ; la Naissance du duc de Bordeaux.
Année 1821 : la fille d'0-Taïti; le Regret; Quiberon ;
VICTOR HUGO AYxVNT 1830 245
le Poète dans les Révolutions ; le Baptême du duc de Bordeaux; Vision; Au vallon de Chérizy ; le Dévouement; A toi.
Année 1822 : V Homme- heureux ; Buonaparte ; la Chauve-Souris ; le Nuage ; le Cauchemar ; le Matin ; la Lyre et la Harpe; A V Académie des Jeux-Floraux.
On a vu, tout à l'heure, clans la lettre du poète à son ami Jules de Rességuier, qu'il avait revu avec le plus grand soin chacune de ces pièces. Il devait les corriger encore dans les éditions suivantes, et dans la préface de l'édition définitive des Odes (août 1828), il a dit : « Quelque puérile que paraisse à l'auteur l'habitude de faire des corrections érigée en système, il est très loin d'avoir fui, ce qui serait aussi un système non moins fàcheuX;, les corrections qui lui ont paru importantes... Ainsi, bon nombre de vers se sont trouvés refaits, bon nombre de strophes remaniées, remplacées ou ajoutées. »
Ces « vers refaits », ces « strophes remaniées », nous nous attendions à les retrouver, à titre de variantes, dans l'édition nouvelle des Œuvres complètes, faite diaprés les inanuscrits originaux. Il n'en est rien. Une Note, placée à la fin du premier volume, nous apprend que les éditeurs de 1880 « n'ont pas jugé qu'il fût intéressant de reproduire ces variantes ». Il y aurait eu là cependant, pour tous ceux qui aiment les vers, un curieux sujet de comparaison et d'étude. Il n'est rien de tel que ces retouches successives pour faire pénétrer le lecteur dans les secrets mêmes du travail du poète.
246 VICTOR nuGO avant 1830
Voici, par^exemple, une « strophe remaniée ». Dans le texte, publié au mois de juin 1820 par le Conservateur littéraire, de l'ode sur le Génie, dédiée à M. le vicomte de Chateaubynand, la strophe dixième se lisait ainsi :
A l'ombre de la pyramide, Tente immobile de la mort, Le camp voyageur du Numide T'accueillit, errant sur ce bord.
Tu vis encor le mont auguste Où, maudit par son peuple injuste.
Mourut le Sauveur des humains ; Sur le tombeau qui nous rachète, La muse sainte du prophète T'enseigna ses secrets divins,
Victor Hugo, dans son recueil de 1822, fit subir aux quatre premiers vers la modification suivante :
Le camp voyageur du Numide T'accueihit, errant sur ce bord, Où s'élève la pyramide.
Tente immobile de la mort.
Dans l'édition de 1828, l'auteur n'a conservé de son premier texte qu'un seul vers :
Mais si la Grèce est sans prestiges, Tu savais des lieux solennels Où sont de plus sacrés vestiges, Des monuments plus éternels, Une tombe pleine de vie.
Et Jérusalem asservie
Qu'un pacha foule sans remord, Et le Bédouin, fils du Numide, Et Carthage, et la Pyramide, Tente immobile de la mort !
« Strophes ajoutées. » — Une strophe entière a été ajoutée, dans l'édition de 1828, à l'ode qui a pour titre r Homme heureux. C'est la strophe septième.
Je m'ennuie au Forum, je m'ennuie aux Arènes,
Je demande à tous : Que fait-on ?
Je fais jeter par jour un esclave aux murènes, Et je m'amuse à peine à ce jeu de Caton.
« Yers refaits. » — Leur nombre est considérable ; si nous en reproduisions, même une faible partie, il faudrait indiquer le vers primitif, en regard de celui qui a prévalu; un pareil travail, on le comprend, ne serait point ici à sa place. Nous nous bornerons à un seul exemple. Dans le Cauchemar^ édition de 1822, on lisait ce vers :
Tantôt dans une eau morte il traîne son corps bleu.
Ce corps hleuy qui dut faire frissonner d'aise Eug ène Delacroix alors à ses débuts, — la Barque de Dante est contemporaine de la première édition des Odes % — provoqua chez tous les tenants de la littérature impériale un rire inextinguible. M. Hoffman, le spirituel critique du Journal des Débats , s'écriait : « Gorbleu î ce n'est pas là du classique 1 » Yictor Hugo
1 SaloH de 1822, par A. Thiers. Paris, 1822.
eut la faiblesse de rougir de son vers, et il le remplaça par celui-ci :
Tantôt d'une eau dormante il lève son front bleu.
Le volume des Odes et poésies diverses se terminait par trois pièces^ dont la publication justifiait la seconde partie du titre : Raymond d'Ascoli, élégie, les Deux âges, \^y\\Q ; les Derniers bardes, poème. Envoyées par l'auteur au concours des Jeux-Floraux, en 1819 et 1820, elles n'avaient point été couronnées ; l'Académie leur avait accordé une simple mention *.
Si la première de ces pièces, l'élégie, n'offre rien de très remarquable au point de vue littéraire, elle a en revanche une réelle valeur comme pièce autobiographique.
En voici le sujet : Raymond d'Ascoli, jeune poète, disciple de Pétrarque, est amoureux d'Emma-Giovanna Stravaggi. Son père, ayant découvert cette passion par des mots entrecoupés qu'il lui a entendu proférer dans son sommeil, le chasse de sa présence. Raymond, désespéré, écrit à sa maîtresse une lettre, — en vers, naturellement, — dans laquelle il donne un libre cours à son désespoir.
Mais sous ce sujet apparent il y en avait un autre plus intime et plus vivant ; derrière cette fiction, il y avait une réalité. « La passion de Victor pour la jeune fille qu'il aimait, a dit Sainte-Beuve qui avait
4 Voy. oi-dcsïus, chapitre IV, pp. 123 et 130.
VICTOR nUGO AVANT 1830 249
reçu les confidences du poète lui-môme, avait fini par devenir trop claire aux deux familles, qui, répugnant à unir un couple de cet âge et sans fortune, s'entendirent pour ne plus se voir momentanément. Il a consacré cette douleur de l'absence, dans une pièce intitulée : Prernler soupir * ; une tristesse douce etfière y est empreinte. Mais ce qu'il n'a pas dit et ce que je n'ai le droit ici que d'indiquer, c'est la fièvre de son cœur durant ces années continentes et fécondes, ce sont les ruses, les plans, les intelligences de cet amour merveilleux, qui est tout un roman ^. » L'élégie de Raymond cFAscoli fut l'une de ces ruses. La lettre de Baymond à, Emma n'est pas autre chose qu'un message d'amour adressé par le poète à celle qu'il aimait depuis l'âge de neuf ans, — l'âge auquel Dante était tombé amoureux de Béatrice Portinari. A ce titre, il n'est pas sans intérêt de relire aujourd'hui ces vers où, sous une forme imparfaite^ éclate une passion ardente et sincère. Victor Hugo est si vivement ému, il écrit si bien avec son cœur et son cœur seul que, pour la première et la dernière fois de sa vie, il oublie de rimer richement ! Cette élégie a paru d'abord dans le Conservateur littéraire , en 1820. Lorsqu'il l'a réimprimée, en 1822, dans les Odes et poésies diverses, l'auteur lui a fait subir de nombreux retranchements. Il a supprimé notamment tout un passage;, dans lequel étaient retracées ses promenades solitaires sous les arbres de l'hôtel Tou-
1 Odes et ballades, liv. V, ode i.
2 Portraits contemporains, t. I, p. 309,
250 VICTOR nuGO avant 1830
louse *, et aussi ces heureuses soirées où M^'" Hugo, ]^jme Foucher et sa fille travaillaient à l'aiguille autour d'un guéridon, tandis que Victor Foucher, son frère Eugène et lui, formaient le cercle :
Hier... te souvient-il, fille aimable et modeste, De cet hier, déjà si loin de moi ?...
Le soir, aidant ton père en sa marche pesante,
Auprès de toi je suis entré :
Dessins, tissus, travaux de ta main diligente,
J'ai tout vu, j'ai tout admiré, J'ai cultivé les fleurs que mon Emma cultive ; Ton frère, encore enfant, jouait sur mes genoux 2...
Le frère encore enfant, c'était Paul Foucher.
De tous ceux qui s'asseyaient alors, le soir, autour de la table de travail, Victor Hugo reste seul aujourd'hui :
Toutes ces choses sont passées Comme Fonde et comme le vent !
Les Deux âges, idylle antique, dans le goût d'André Ghénier, sont une pièce agréable, mais où l'on chercherait en vain les qualités principales du genre, la légèreté, la grâce naïve et simple. Le spiritus Graiae tenuis camœnœ faisait défaut dès lors à Victor Hugo.
1 L'hôtel Toulouse, où siégeaient alors les conseils de guerre, était situé au n» 39 de la rue du Cherche-Midi. M. Foucher, chef de bureau au ministère de la guerre, après avoir été longtemps greffier des conseils de guerre, avait conservé à l'hôtel Toulouse l'appartement qu'il y avait occupé en qualité de greffier, et qu'il partageait avec son beau-frère, M. Asseline, à qui il avait cédé son greffe.
2 Consercateur littéraire, t. Il, p. 200,
VICTOR UUGO AVANT 1830 251
Il y a dans son génie quelque chose de la puissance, mais aussi de la dureté du génie romain; il n'a pas la fraîcheur et la fleur du génie grec : on ne reconnaît jamais chez lui le parfum exquis de l'Hymette.
Les Derniers bardes nous transportent bien loin du ciel bleu de la Grèce, dans les brouillards de l'Ecosse. L'auteur a fait précéder son poème de cet argument, destiné à éclairer les obscurités du sujet qu'il avait choisi :
Edouard, roi d'Angleterre, ne put pénétrer en Ecosse qu'a près avoir taillé en pièces les guerriers calédoniens. Les bardes, alors, se réunirent sur des rochers (que l'auteur suppose être ceux de Trenmor, aïeul de Fingal, père des vents, des tourbillons, etc.), et là, ils maudirent solennellement l'armée et le roi à leur passage, puis se précipitèrent dans l'abîme où marchaient les bataillons anglais.
Victor Hugo attachait sans doute une certaine importance à ce poème, puisqu'ill'a publié trois fois, — dans le Conservateur littéraire *, dans les Odes etpoésies diverses^ et enfin au tome 1er ^e Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie *. Des trois versions, qui diffèrent considérablement entre elles, la plus complète est celle du Conservateur, qui n'a pas moins de deux cent quatre-vingt-dix-huit vers. Dans les Odes et poésies diverses, la pièce a cent quatre-vingt-seize vers seulement ; elle n'en a plus que cent cinq dans Victor Hugo raconté. Lorsqu'on recueillera ses œuvres de jeunesse, c'est donc la version du Con-
a Yictor Hugo raconté, etc., t. I, p. 284 et suiv.
servateur Httéraire qu'il importera de donner. Chateaubriand, avant d'écrire le Génie du christianisme, avait traduit quelques productions ossianiques de John Smith, les poèmes de Dargo, de Duthona et de Gaul. Il leur a donné place dans ses OEuvres complètes *. Pourquoi Victor Hugo ne publierait-il pas, dans les siennes, les Derniers bardes ? « Les débris des tours de Morven, frappés des rayons de l'astre de la nuit, ont leur charme ". »
« Je t'enverrais les Méditations, écrivait Lamartine à son ami Aymon de Yirieu, le 23 mars 1820, si je savais comment et où. Elles ont un succès inouï et universel pour des vers en ce temps-ci. Le roi en a fait des compliments superbes ; tous les plus antipoètes, MM. de Talleyrand, Mole, Mounier, Pasquier, les lisent, les récitent, enfin on en parle au milieu de ce brouhaha révolutionnaire du moment. Je te dis tout cela pour te tranquilliser et te rendre la justice que tu as été bon prophète ^ ... » Dans cette lettre, Lamartine n'exagérait rien. « Le succès soudain qu'obtinrent les 3Iéditations, a dit Sainte-Beuve, fut le plus éclatant du siècle depuis le Génie du chrîs-
1 Œuvres complètes de Chateaubriand, édition Ladvocat, t. XXII.
2 Chateaubriand.
3 Correspondance de Lamartine, t. II, p. 450.
ùanisjne; il n'y eut qu'une voix pour s'écrier et applaudir *. )i
Le succès des Odes et poésies diverses fut loin d'égaler celui des Méditatioiis. Victor Hugo écrivait à Jules de Rességuier, le 20 juillet 1822 : « Nos journalistes n'ont point encore honoré d'un article mon pauvre recueil. Ils attendent, m'a-t-on dit, des visites, des sollicitations, des louanges. Je ne puis croire qu'ils fassent cet affront à moi et à eux-mêmes. » Les journalistes ne tardèrent pas à rompre le silence dont se plaignait le jeune poète, et la plupart ne lui refusèrent pas les éloges qui lui étaient dus ; ils n'eurent garde cependant de mettre sur la même ligne l'œuvre de A^ictor Hugo et celle de Lamartine, en quoi, il faut le reconnaître, ils eurent pleinement raison. Les premières Odes, faites de main d'ouvrier, étonnent, surtout lorsqu'on songe à l'âge de l'auteur, elles n'émeuvent pas. Les Méditations, au contraire, aujourd'hui comme il y a 'soixante ans, font battre nos cœurs et mouillent nos yeux de larmes. H y a une âme dans le livre de Lamartine, et l'âme est immortelle.
Mais où les journalistes et le public de 1822 cessaient do voir juste, c'est lorsqu'ils préféraient aux Odes et poésies diverses les Ti^ois Messéniennes que venait de faire paraître Casimir Delavigne : le jeune Diacre ou la Grèce chrétienne, Parthénope ou V Etrangère, Aux ruines de la Grèce païenne. Pour étrange
i Portraits contemporains, t. I, p. 20î.
que nous semble cette préférence accordée aux vers de Delavigne, elle n'en est pas moins incontestable, et j'en trouve la preuve dans une publication du temps, VAiinuaire historique de Lesur, qui, à égale distance des libéraux et des ultras, représentait assez exactement l'opinion de la moyenne des lecteurs.
Entre quatre à cinq autres publications en vers, écrivait Lesur, on a remarqué un poème didactique en quatre chants, VArt historique^ d'un anonyme dont les vers sont faciles, pleins de sens, de raison et d'une élégante simplicité, et un recueil à^Odes et poésies diverses, de M. Victor Hugo, d'un style chaud, vigoureux, mais surtout trois nouvelles Messéniennes de M. Casimir Delavigne ^.
Cependant, le livre de Victor Hugo faisait son cbemin, et l'auteur écrivait, à la fin de juillet 1822 : « En attendant, le volume se vend bien au delà de mes espérances, et j'espère songer, avant peu, à une seconde édition^. » Dans tous les salons royalistes, on célébrait ses vers et on chauffait son succès. C'est ce que nous apprend Stendhal dans sa Correspoiidance. « V E dinburgh-Revieic, lisons-nous dans une de ses lettres, s'est complètement trompée en faisant de M. de Lamartine le poète du parti ultra. Ce parti, si habilement dirigé par MM. de Yitrolles et Frayssinous, cherche à adopter toutes les gloires. Il a procuré à M. de Lamartine neuf éditions de ses poésies ;
* Annuaire historique et universel pour iS23, par C.-L. Lesur, p. 853. — Cette préférence accordée à Casimir Delavigne sur Victor Hugo subsistait encore à la fin de la Restauration. Voyez, à ce sujet, ce que dit M. de Pont • raartin, au tome I*' de ses Mémoires, p. 106-110.
2 Lettre de Victor Hugo à Jules de Rességuier
VICTOR UUGO AVANT 1830 25o
mais le véritable poète du parii, c'est M. Hugo. Ce M. Hugo a un talent clans le genre de celui de Young, l'auteur des Niglit Thoughts; il est toujours exagéré à froid ; son parti lui procure un fort grand succès. L'on ne peut nier, au surplus, qu'il ne sache fort bien faire des vers français ; malheureusement il est somnifère \ »
Si l'auteur des Odes et poésies diverses avait eu connaissance de ce jugement échappé à la plume d'un bonapartiste, il en eût été bien vite consolé par la pensée que son livre avait obtenu le plus auguste des suffrages, celui du roi lui-même. Edouard Mennechet, confrère de Victor Hugo à la Société des Bonnes- Lettres et presque son compatriote, puisqu'il était de Nantes comme la mère du poète, était lecteur duroi^ Il porta les Odes aux Tuileries. Non content de se les faire lire, Louis XVHI les relut et les annota de sa main. H salua au passage, avec un sourire d'approbation, les épigraphes que l'auteur avait empruntées à Horace, celle-ci entre autres qu'il rencontrait dès la première page :
Dictus ob hoc lenire tigres, rabidosque leones*
Peut-être ne put-il se défendre de blâmer çà et ià quelques vers trop hardis et d'inscrire en marge de quelques strophes trop audacieuses cette maxime de son auteur favori, qui renfermait la condamnation de tous les ultras, en littérature comme en politique :
1 Correspondance inélite de Stendhal., t. I, p. 221.
2 Edouard Menne<"het, né à Nantes le 25 mars 1794, était le petit-neveu de Lapeyrouse.
:>o6 , VICTOR IILGO AYANT 183U
Est modus in rébus, sunt certi denique fines Quûs ultra citraque nequit consistere rectum *.
Mais il se dit en même temps, toujours avec Horace, qu'il ne faut pas s'ofïenser de quelques taches là où les beautés abondent :
... Ubi plura nitent in carminé, non ego paucis Offendar maculis -...
Heureux de l'avènement d'un astre nouveau dans le ciel de la Restauration et de l'éclat fraternel des Méditations et des Odes, de Lamartine et de Victor Hugo, — fratres Helenx lucida sidéra, — entraîné par l'amour des citations, il n'hésita pas à en faire une de plus ; hedera nascentem ornate poetain, et à la traduire ainsi pour l'intendant de sa liste civile : « A compter de ce jour, vous aurez à payer à M. Tictor Hugo, auteur des Odes et poésies diverses, une pension annuelle de 1000 francs sur ma cassette particulière. »
n a plu à M. Victor Hugo de donner une autre origine à la pension qu'il a reçue du roi. Il aime à raconter, et tous ses biographes racontent d'après lui, qu'en 18:2:2, son ancien camarade d'enfance, Edouard Delon, ayant été condamné à mort par contumace pour sa participation à la conspiration de Saumur, il avait écrit à la mère de Delon, femme du lieutenant du roi, à Saint-Denis, lui offrant un asile sûr pour son fils : « Je suis trop royaliste, madame, lui disciit-
1 Huiace, Satires, I.
2 Horace. Art poétiqup...
il, pour qu'on s'avise de le venir chercher dans ma chambre, » Trois ans plus tard, au printemps de 18:25, il eut occasion de voir l'académicien Roger, secrétaire général des postes, qui le plaisanta sur ses relations avec les conspirateurs. Gomme il se récriait, Roger lui rappela sa lettre à M""'' Delon, et lui apprit qu'elle avait été décachetée et mise sous les yeux du roi, qui dit : « Je connais ce jeune homme ; il se conduit en ceci avec honneur ; je lui donne la prochaine pension qui vaquera \ »
Le mot est d'un homme d'esprit; rien ne s'opposerait donc à ce qu'il eût été dit par Louis XYlll, et pour ma part je serais charmé que les choses se fussent ainsi passées. Mais la vérité m'oblige à reconnaître que la pension accordée à l'auteur des Odes ne l'a point été dans les conditions et pour la cause qu'il indique. Louis XYlIl, qui avait donné des marques de sa bienveillance à tous les jeunes poètes dont le talent honorait son règne, à Lamartine, à Soumet, àCîuiraud, à Ancelot, à Casimir Delavigne lui-même -, ne pouvait pas oublier, dans la distribution de ses faveurs, le poète royaliste par excellence, celui qui avait eu des hymnes pour toutes les douleurs, des chants pour toutes les joies de^ la famille des Bourbons ! 11 le pouvait d'autant moins qu'il y avait là, auprès de lui, pour plaider la cause, d'ailleurs gagnée d'avance, de l'auteur des Odes ei poésies dl-
1 Sainte-Beuve, Portraits contemporains. — Barbou, Victor Hinjo et son temps. — Victor ffufjo raconté par un témoin de sa vie, t. II.
2 Voy. le Journal d'un poète, par Alfred de Vigny, p. 201.
verses, la voiivo du duc de Berri, la mère du duc de Bordeaux. Voici, en effet, ce qu'écrivait M. Victor Hugo, en 1826, à M. le vicomte de la Rochefoucauld, aide de camp du roi, chargé du département des Beaux-Arts :
Monsieur le vicomte,
Par décision du mois de septembre 1822, S. M. Louis XVIII, sur la proposition de M. le marquis de Lauriston, alors ministre de la maison du roi, et sur la recommandation spéciale de S. A. R. Madame^ duchesse de Berri, transmise au ministre par Mme la maréchale, duchesse de Reggio, daigna m'accorder une pension de 1000 francs.
Le ministre et M. le vicomte de Senonnes, alors secrétaire général de la maison du roi, en me transmettant l'avis de cet honorable bienfait du roi, me donnèrent l'assurance verbale que cette pension, quo plusieurs circonstances n'avaient point permis de créer plus forte, ne serait que provisoire, et qu'ils ne tarderaient pas à en solliciter l'augmentation auprès de Sa Majesté...