CHAPITRE VIII
Le Mariage du Poète. — M. Viciou Hugo ET Alexandre Soumet.
Un voyage sentimental. La cité de Dreux.- — Lettre de faire part et Acte de mariage. — Deux faux témoins. — Le roman d'une confession. L'abbé-duc de Rohan et Mgr Frayssinous. Miie Duchesnois, M^ie Leverd et M^^^ Sophie Gay. L'abbé Garron et l'abbé de la Mennais. Alphonse de Lamartine et le duc Mathieu de Montmorency. — A ce qui fut Eugène. Une tragédie de Spartanus. — Seconde édition des Odes. — Feuilleton de .M. Victor Hugo sur la tragédie de Saul d'Alexandre Soumet.
J'arrive tout poudreux Dans la cité de Dreux,
, crivait M. Victor Hugo à son ami Saint-Valry, au mois de juillet 1822, et quittant les vers pour la prose, il continuait ainsi son épîlre, toute pleine de la grâce et de la fraîcheur des jeunes années :
Mon expédition n'a rien eu d'extraordinaire, sinon qu elle m'a distrait et rendu le sommeil ; elle a encore eu cela de remarquable, qu'à Pontchartrain, le papier de la chambre où j'ai déjeuné représentait un couple villageois se donnant le bras, et qu'ici il représente un couple bourgeois ; ce couple quitte une voiture versée et entre dans une chaumière. Je me suis demandé si une vilaine chaumière qui se tient toujours
debout ne vaut pas une belle voiture qui verse. — Ma foi, non !
Pour lui, il n'avait point ou à craindre que sa voiture versât, car il avait voyagé à pied, le bâton à la main, la bourse assez légère, mais le cœur plein d'illusions et de craintes, plein de tristesse et d'espoir. Les parents de M^'*^ Foucher, qui ne pouvaient se décider à unir leur fille à un jeune homme de vingt ans, avaient cru sage de mettre entre le poète et celle qu'il aimait la distance qui sépare Paris de la cité de Dreux. Peine perdue ! précaution inutile ! la distance avait été lestement franchie, et le poète avait retrouvé bien vite la trace adorée. Devant cette preuve nouvelle d'un amour que rien ne lassait, M. et M^e Foucher s'avouèrent vaincus, et la date du mariage fut enfin fixée. « L'expédition du jeune poète eut un heureux résultat, » dit M. de Saint-Yalry, qui a retracé dans des pages exquises les aimables péripéties de ce voyage senùinental . <( Une entrevue touchante eut lieu, qui changea la face des choses. L'amour est un grand diplomate ; on comprit qu'il était impossible d'échapper aux poursuites d'un amoureux qui avait le cœur si chaud, un flair si fin et d'aussi bonnes jambes, et l'on se décida à regagner, comme si de rien n'était, la rue du Cherche-Midi, sans plus chercher midi à quatorze heures \ »
C'est sur ces entrefaites qu'intervint la pension ac-
1 Un Voyac/e sentimental, par M. Adolphe de Saint-Valry. Ce très curieux récit, publié d'abord, en 1802, dans un journal de province, a été reproduit dans la Petite Revue, du 22 septembre 18GG.
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cordée par le roi Louis XVFII, lequel joua dans cette circonstance, avec un merveilleux à-propos, le rôle du Dieu dont parle son ami Horace, Deus ex maclthià.
Avec 1000 francs de rente, — et du génie, on pouvait entrer en ménage, — en 18:22. Le mariage de M. Victor Hugo et de W^^ Adèle Foucher fut célébré le 12 octobre, à Saint-Sulpice, dans la chapelle de la Vierge.
Le général, qui avait envoyé son consentement, ne vint pas à la noce de son lils. H se contenta, un mois plus tard, et à la date du 13 novembre, d'adresser à ses amis la lettre de faire part suivante :
Monsieur le général Léopold Hugo et Madame la comtesse A. DE SalcAxXo, son épouse, ont l'honneur de vous faire part du mariage, à Paris, de Monsieur Victor-Marie Hugo, leur fils et beau-fils, avec Mademoiselle Adèle-Julie-Victoire-Marie Foucher, fille de Monsieur le chevaher Foucher, chef de bureau au ministère de la guerre, et de Madame Anne-Victoire Asseline, son épouse.
Saint-Lazare, près Blois, le 15 novembre 1822.
On n'aura pas l'honneur de recevoir.
Voici d'ailleurs le texte même de l'acte de mariage du poète, extrait des registres do l'église Saint- Sulpice :
Le 12 octobre 1822, après la publication des trois bans en cette église et d'un seul en celle de Blois, vu la dispense des deux autres, les fiançailles faites le même jour, ont reçu la bénédiction nuptiale Victor-Marie Hugo, membre de l'Aca-
:262 VICTOR iiuGO avant 1830
demie des Jeux-Floraux de Toulouse, âgé de vingt ans, demeurant de droit et de fait à Blois ', diocèse d'Orléans, fils mineur de Joseph- Léopold-Sigisbfvt Hugo, maréchal des camps et armées du roi, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur et commandant de l'ordre royal de Naples, et de défunte Sophie- Françoise Trébuchet, son épouse, d'une part ; et Adèle-Julie Foucher, âgée de 19 ans, demeurant de droit et de fait rue du Cherche-Midi, no 39, de cette paroisse, fille mineure de Pierre Foucher, chef au ministère de la guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et de Anne-Victoire Asseline, son épouse, d'autre part ; présents et témoins, Jean-Baptiste Biscarrat, Alfred-Victor, comte de Vigny ; Jean-Baptiste Asseline, Jean- Jacques-Philippe-Marie Duvidal, lesquels ont signé avec les époux et leur père et mère.
Ont signé : Victo?'-M. Hugo, — A.-J.-V.-M. Foucher, — comte Alfred de Vigny, — Fouché, — Riscarrat, — Eugénie Hugo, — Duvidal, tnarquis de Montferrier, — Asseline, — V.-A. Fouché, — A. Hugo, — Victor Fouché, — A. Asseline, — Deschamps, — Soumet, — Fessart, — Dumas, vicaire.
On voit, par ce document, que les deux témoins de M. Victor Hugo étaient Alfred de Vigny et Biscarrat, son ancien maître d'études de la pension Cordier. Chose étrange ! lorsqu'il a dicté ses souvenirs, dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, il s'est trompé sur les noms de ses témoins, et il a dit : « Les témoins de A'ictor furent MM. Soumet et Ancelot ^. » Certes, ce manque de mémoire est moins grave que celui du
1 Victor Hugo, enrore mineur, avait son domi'^ile légal rhez son père, qui demeurait alors à Blois. — Voy.. dans les Feuilles d'automne, la pièce à M. Louis B. :
Louis, quand vous irez dans un de vos voyages...
2 Victor Huqo raconté, etc. , t. II. p. r.«.
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pieux Énée, oubliant au milieu des débris de Troie en tîammes, non ses témoins, mais sa femme ellemême ; il n'en est pas moins des plus singuliers et bien fait, il faut l'avouer, pour nous mettre en défiance contre IVxactitude des récits du poète.
Celui qui a pour tilre, dans son livre, La Mennau, confesseur de Victor Hugo % et qui se rapporte précisément à l'époque de son mariage, est-il vraisemblable, est-il vrai?
M. Victor Hugo raconte qu'il est allé à confesse à l'auteur de YEssai sur V indifférence, en l'an de grâce 1822. Il nous apprend que c'était pendant l'biver, à l'époque où l'on répétait au Théâtre-Français la Clytemnestre de Soumet, qui fut jouée pour la première fois le 7 novembre. La confession de l'auteur des Odes prend donc nécessairement place avant cette première représentation, c'est-à-dire au mois d'octobre ou dans les premiers jours de novembre 1822; mais comme il nous fait connaître, d'autre part, qu'elle est antérieure à son mariage, célébré le 12 octobre, nous sommes amenés à conclure avec certitude qu'elle a eu lieu au commencement d'octobre 1822, dans les jours mêmes qui précédèrent son mariage.
Maintenant que nous sommes bien fixés sur la date
* Victor ffuf/o raconté, etc., t, H, rhap. xxxviii,
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de révénement, voyons si les choses ont pu se passer comme le dit M. Hugo.
Un jour, son ami l'abbé-duc de Rohan % à la suite d'une conversation qui avait roulé sur les matières religieuses, lui demanda :
— Avez-vous un confesseur?
— Non.
— Il vous en faut un, je m'en charge.
Le lendemain donc, Victor allait se mettre à déjeuner de deux œufs à la coque et d'un verre d'eau, le duc entra.
— Ne déjeunez pas, dit-il, nous déjeunons ensemble chez l'abbé Frayssinous.
L'abbé Frayssinous était cet hiver-là le prédicateur à la mode. Il appelait ses sermons conférences et disait messieurs au lieu de mes frères, et alors l'église Saint-Sulpice était trop petite.
Il demeurait à l'Abbaye-aux-Bois, où il avait une seule pièce
1 Depuis archevêque de Besançon et cardinal. Lamartine a dit dans son Cours familier de littérature : « Quelques jeunes gens, comme M. Rocher, comme M. de Genoude, comme M. Dupanloup, aujourd'hui évêque, si éloquent, d"Orléans et membre de l'Académie française, étaient en relations avec le duc de Rohan. Ils lui parlèrent de moi comme d'un jeune homme qui donnait de belles espérances à la poésie, au royalisme, et qui n'était point enrôlé dans le parti opposé à la religion. Genoude récita quelques fragments de mes vers à la fois tristes et vaguement éthérés. Le duc de Rohan en fut enthousiasmé ; il témoigna un vif désir de me connaître. Genoude ne lui dissimula pas ma répugnance à aller me présenter moi-même chez un grand seigneur inconnu. Le duc de Rohan qui avait les goûts très littéraires et la passion des beaux vers, lui dit qu'à ses yeux le grand seigneur était celui qui avait le plus de parenté de nature avec Racine, et qu'il n'hésiterait pas à le prouver en venant lui-même chez moi solliciter mon amitié. Il fut convenu que, sans me prévenir, Genoude l'y amènerait le lendemain. Je les vis, en effet, entrer ensemble le jour suivant... Le duc de Rohan me dit que la poésie rendait égaux tous les hommes et qu'il serait heureux de mon amitié. Je répondis timidement de mon mieux. De ce moment nous fûmes amis. Je passai peu de jours sans le voir. » Souvenirs et portraits, par Alphonse de Lamartine, t. I,p. 341.
servant à la fois do chambre à coucher, de salle à manger et de salon. Il attendait ses deux convives et leur fit partager un déjeuner qui ne différait pas trop de celui que Victor avait laissé chez lui. La concision des mets fut réparée amplement par l'abondance des paroles.
Le prédicateur commença son rôle de directeur de Victor en lui traçant la conduite qu'il devait suivre :... le succès était une force ; il fallait donc tout faire pour réussir. Victor ne devait pas s'en tenir à la littérature. 11 devait aspirer à l'autorité directe de la politique. Le clergé comptait sur lui et l'aiderait.
Cette religion mondaine et commode n'était pas celle que voulait Victor. L'abbé acheva de l'éloigner en lui disant du bien des Jésuites et du mal de M. de Chateaubriand, qu'il traitait de jacobin déguisé et plus dangereux sous son masque K
Nous croyons pouvoir affirmer que, sur tous ces points, les souvenirs de M. Victor Hugo l'ont mal servi.
Dans l'hiver de 1822, l'abbé Frayssinous ne prêchait pas à Saint-Sulpice. Il avait adressé ses adieux à ses auditeurs le 28 avril précédent, et ce jour-là il avait clos ses conférences par un discours sur les Missions -. Aussi bien, à cette date, l'abbé Frayssinous avait disparu pour faire place à Mgr Frayssinous, évoque d'Hermopolis, titre que lui avait conféré Pie VII, le 17 avril 1822^. Par ordonnance royale du l'^^juin, il avait été nommé grand-maître de l'Université*. Elu membre de
1 Victor Hu'jo raconté, etc., t. II, \\. 44.
2 Moniteur du 1*' mai 1822.
3 IbiJ. du 5 mai 1 822.
4 Ibid. du 2 juin 1822.
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l'Académie française le 27 juin de la môme année *, il venait d'ôlre élevé à la dignité de pair de France^. Évêque, grand-maître de l'Université, pair de France, il ne lui était guère possible, si simples que pussent être ses goûts, de loger toutes ces dignités dans « une seule pièce servant à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de salon ». D'ailleurs, en sa qualité de premier aumônier du roi, il était logé, non à l'Abbaye-aux-Bois, mais aux Tuileries, dans le pavillon des Enfants de France ^
Quant au langage tenu à Victor Hugo par l'évêque d'Hermopolis, dans cette chambre à tout faire, où le poète prétend avoir déjeuné avec lui, nous avons lieu de le tenir pour apocryphe. Gomment MgrFrayssinous aurait-il pu traiter àa jacobin le Chateaubriand de 1822, alors ambassadeur de France à Londres, et qui était encore à cette époque le chef des ultras ? La vérité est que l'évêque d'Hermopolis était beaucoup moins engagé que l'auteur du Génie du christianisme dans le parti de l'extrême droite.
A-t-il du moins, dans cette chambre à trois fins, si singulièrement choisie par le grand-maître de l'Université pour y donner ses audiences, dit du bien des Jésuites ? Il les connaissait ; il connaissait leurs vertus, leur dévouement, leurs services ; leur éloge, dans sa bouche, eût été chose toute naturelle. Mais
1 Moniteur du 28 juin 1822. — Il fut élu en rcnipla'^ement de l'abbé Si'^ai'd, au premier tour da s^^rutin, par 18 voix rontre 7 données à Casimir Delavigne, 4 à d'Avrigny, 3 à Pierre Lebrun et 1 à Viemiet.
~ Ordonnance royale du 31 octobre 1822.
3 Almcnac/i royal, année 1822 et année 1823.
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cet élouo aurai t-il si fort oiïarouché le A'ictor Hugo de 1822? Etait-il donc si ennemi des Jésuites que ce:a ? Et faut-il lui rappeler que, dins Tune des dernières livraisons du Conservateur littéraire, il avait publié, en s'y associant, le témoignage de V astronome Lalande en faveur des Jésuites^ où on lisait ce passage :
Je les ai vus de près : c était un peuple de liéros pour la religion et pour lliumanité ; la religion leur donnait des moyens que la philosophie ne fournil pas... Deux ministres, Carvalho et Choiseul, ont détruit sans retour le plus bel outrage des tiommes, dont aucun établissement sublunaire n'approchera jamais, robjet éternel de mon admiration, de ma reconnaissance et de mes regrets i.
Quoi qu'il en soit, au sortir de cette entrevue, Victor Hugo dit au duc de Rohan que l'abbé Frayssinous ne serait jamais son directeur. Le duc lui proposa alors de le conduire chez La Mennais, et il fut convenu qu'on s'y rendrait le lendemain.
Le soir de ce même jour, oi^i il avait déjeuné avec deux abbés, le poète dînait avec deux actrices : ainsi l'exigeait sans doute rAvocyx-/] de l'antithèse ! Son ami Soumet, « qui faisait répéter au Théâtre-Français dans ce moment une Clytemnestre'^ «, l'entraîna chez Mi'« Duchesnois, dans une petite maison de la rue de la Tour-des-Dames, où il prit place à table entre la maîtresse de la maison, « décolletée à mi-corps », et une autre comédienne, « non moins décolletée », m^ Leverd.
< Le Conservateur littéraire, t. III, p. 113. 2 Yictor HuQo raconté, etc.. t. H. j). 40.
Une troisième femme dînait, — continue le Témoin de la vie de Victor Hugo, — Mme Sopiiie Gay, dont on représentait ce soir-là même pour la première fois un opéra-comique, le Maître de chapelle. Elle avait apporté une lo^e pour sa première représentation. On alla donc au Maître de chapelle. La loge était de face et avait trois places sur le devant : la tragédienne et la comédienne mirent Victor entre elles. Sa jeune célébrité et surtout son air grave et pudibond les piquèrent au jeu et elles lui firent mille agaceries dont- sa sauvagerie fut plus gênée que flattée.
— Eh bien, lui dit M. Soumet, en le reconduisant, j'espère que voilà une bonne soirée 1 La plus grande tragédienne, la plus vive comédienne et la femme la plus lettrée du temps n'ont eu d'yeux que pour vous. Peste ! avec quelle ardeur Duchesnois et Leverd vous demandaient en vous quittant quel jour vous viendriez les voir ? Voyons, chez laquelle irez-vous demain ?
— Demain, dit Victor, j'irai chez l'abbé de la Mennais i.
Assurément, tout ce récit est habilement mené, qui commence à LAbbaye-aux-Bois pour se dénouer au couvent des Feuillantines, après avoir traversé la petite maison de la rue de la Tour-des-Dames et la salle du Théàtre-Feydeau. Mais si nous avons dû, le Moniteur en mains, déclarer apocryphe le déjeuner chez l'abbé Frayssinous, force nous est bien de dire, — toujours avec le Moniteur y — que le dîner chez ^|ne Duchesnois est un diner fantastique. Etrange repas, en effet, que celui dans lequel les convives déplient leurs serviettes un soir d'octobre 1822 et se lèvent de table pour se rendre à la première représentation du Maître de chapelle^ qui a eu lieu... h'
1 Victor Hugo raconté, etc., t. U, p. 47.
^Q7nars 1821^ ! Le Souper à Ferrare, chezM"'^ Lucrèce, agrémenté au dessert d'un beau cercueil tout neuf pour chacun des convives ^, est un modèle de vraisemblance à côté de ce festin chez M"*' Duchesnois, qui aurait pris lin dix-huit mois avant son commencement !
La Confession de Victor Hugo est un mélodrame en trois parties. Nous connaissons les deux premières. Voici la troisième et dernière.
Ainsi qu'ils en étaient convenus en sortant de chez l'abbe Frayssinous, — nous reprenons ici le récit du poète, — le duc de Rohan vint chercher son ami le lendemain et ils se dirigèrent ensemble vers le faubourg Saint-Jacques. « Le cabriolet entra dans le cul-de-sac des Feuillantines. 11 s'arrêta devant la grille. — Gomment, s'écria Victor, c'est aux Feuillantines que loge l'abbé de la Mennais ^ ? » On entre et on tombe au milieu d'un déménagement. « L'abbé Garron, chez qui logeait M. de la Mennais, quittait les Feuillantines, et M. de la Mennais s'en allait le soir*. » L'auteur de VEssai sur Vindifférence et Victor Hugo ne s'étaient jamais vus : « Mon cher abbé, dit le duc, je vous amène un pénitent. » Il nomma Victor auquel M. de la Mennais tendit la main... Victor se confessa fort sérieusement et avec tous les scrupules des examens de conscience. Son gros péché fut les aga-
^ Moniteur, 29 mars i8£l.
^ Le Souper à Ferrare était le premier titre donné par M. Victor Iliigo à son drame de Lucrèce Borgia.
3 Victor Hugo raconté, etc., t. U, p. 49.
4 Ibicl
ceries que lui avaient faites M"'** Duchesnois et Leverd \ »
D'après ce récit, le duc de Rohan aurait conduit Yictor Hugo chez La Mennais aux Feuillantines dans les premiers jours d'octobre 1822. Ils seraient arrivés au moment où l'abbé Garron - quittait la maison des Feuillantines, que Tabbé de la Mennais se disposait également à abandonner. Le poète des Odes et l'auteur de V Essai ne se connaissaient pas encore ; ils se voyaient pour la première fois.
De tous ces détails pas un seul qui ne soit inexact.
Et d'abord, comment M. Yictor Hugo a-t-il pu voir aux Feuillantines, au mois d'octobre 1822, l'abbé Garron, mort dix-huit mois auparavant, le \o mars 1821 ? La Mennais ne s'y trouvait pas non plus : sa Correspondance^ publiée par M. Forgues, nous apprend que, parti de Paris à la lin de 1821, il n'y est revenu qu'au mois de mars 1823. Il passa l'année 1822 tout entière en Bretagne ; toutes ses lettres de cette époque sont datées de la Ghênaie '. G'est de la Ghênaie que, le 6 octobre 1822, il écrivait à Yictor Hugo, à l'occasion de son mariage :
Uu événement qui fixe votre destinée, mon chez Victor, ne peut que m'intéresser bien vivement. Vous allez devenir l'époux d'une personne que vous avez aimée dès l'enfance, et qui est digne de vous comme vous êtes digne d'elle... La joie que vous ressentez est légitime, elle est dans l'ordre de Dieu, si
< Victor Hugo racontp, etc., t. II, p. 30.
2 M. Vir>tor Hugo, dominé sans doute par la puissance de ses souvenirs (Massiques, é^rit à tort Carcn.
3 Œuvres posthumes dp La Mennnis. Correspondance, t. I.
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vous la lui rapportez, et je me plais à en trouver dans votre lettre l'expression naïve et touchante. Mais entendez aussi que c'est une joie du temps, et fugitive comme lui. Il y a une autre joie dans l'éternité, et c'est celle-là qui doit être l'objet de tous les désirs de votre âme. Que le Ciel cependant, cher ami, répande sur vous et sur celle dont le sort ne sera plus séparé du vôtre, tout ce qu'il y a de plus doux dans les grâces qu'il accorde aux jeunes époux. Qu'il daigne écarter de votre route à travers ce monde ce qui pourrait affliger votre vie et en troubler l'aimable paix. Voilà les vœux que forme pour vous le plus sincère et le plus tendre de vos amis.
Dans une autre lettre, écrite également de la Chênaie et datée du 9 juin 1822, LaMennais remercie Yictor Hugo de l'envoi de ses Odes et poésies diverses :
J'ai le recueil de vos poésies, mon cher Victor, et je vous remercie du plaisir que vous m'avez procuré. Les beaux vers ressemblent à la lumière du Midi, qui colore davantage les objets et répand sur eux des teintes plus variées et plus harmonieuses.
Et la lettre, très longue et très belle, se termine par ces mots :
Ce qui me peine le plus, c'est d'être si longtemps séparé de mes amis. 11 faut que je me redise de temps en temps que Dieu le veut, et il est vrai que ce mot répond à tout et console de tout. Prie', pour moi, mon cher Victor. Je ne vous oublie point à l'autel, et votre souvenir est partout un des plus doux de mon cœur.
Votre ami, F. M*.
i Voir cette lettre et la préoéilonte. tome II de Victor Huçjn raconté, etc.. p. 5 8 et suivantes,
Au mois d'octobre 1822, La Mennais et Victor Hugo étaient donc , depuis longtemps déjà , liés d'une étroite amitié, et sur ce point comme sur tous les autres, le récit du poète est en contradiction formelle avec les faits et les documents les plus authentiques.
Celte démonstration faite, nous nous garderons bien de rechercher quels motifs ont pu conduire M. Victor Hugo à bâtir ainsi tout un roman autour d'un fait aussi simple et aussi naturel que sa confession, à une époque oi^i il était sincèrement religieux. Serait-ce donc qu'il en rougirait aujourd'hui ? Lamartine s'est confessé lui aussi. Voici en quels termes nobles et touchants, dans une lettre écrite de Florence le 6 avril 1826, il en donnait la nouvelle à sa mère :
La mort angélique de ce brave et saint duc de Alontmorency me fait un vrai chagrin. C'était un homme unique, accompli, et non remplaçable pour tout ce qui l'a connu. Outre cela, c'est une perte de cœur pour moi. On me mande de Paris que les dernières lignes qu'il ait tracées de sa main étaient une lettre commencée pour moi. Je l'aimais beaucoup, et il m'aimait sincèrement aussi. Tout s'en va successivement ainsi, bon et mauvais ; tout nous montre le chemin et le monde se renouvelle. Heureux ceux qui suivent les traces des Montmorency dans ce monde et surtout dans l'autre ! J'espère être du nombre, car je fais mes pâques demain. Je sais que c'est une bonne nouvelle à vous donner *.
1 Correspondance de Lamart ne, t. III, p. 308.
A'ICTOR HUGO AVANT 1830 273
La veillo de son mariage, à son ami Saint-Yalry, celui qu'il appelait le doux confident de ses jeunes mystères et qui était en ce moment retenu loin de Paris^ M. Yiclor Hugo écrivait : a Félicitez-moi, aimez-moi et hâtez-vous de revenir ici voir le rare visage d'un homme pleinement heureux. » 0 poêle ! oubliezvous donc que nul ne peut jamais, sans imprudence, se diïvQ pleinement heureux, et ne vous souvient-il plus de ce beau vers de VOdyssée : « Le chemin de la nuit est près du chemin du jour? »
Une grande douleur allait atteindre M. Victor Hugo en pleine félicité. Au dîner de noces, son frère Eugène prononça des paroles incohérentes qui frappèrent ses voisins de table. Lorsqu'on entra chez lui le lendemain matin, on le trouva poussant des cris forcenés et s'escrimant à grands coups de sabre contre les meubles de la chambre, illuminée comme pour une fête. Il était fou. Le comte Gaspard de Pons, très lié à cette époque avec les frères Hugo, a, dans une pièce de ses Adieux poétiques, intitulée /a Démence, soulevé une partie du voile qui recouvre cet épisode. J'en citerai seulement quelques vers. S'adressant A ce qui fut Eugène, le poète lui dit :
Peut-être, dédaigné par l'Amour et la Muse, Un désespoir jaloux s'alluma dans ton cœur : Tu haïs malgré toi ton rival, ton vainqueur...
La mort d9 la pensée au plus affreux dsstin A seule, hélas ! pu te soustraire :
Tu cessas b eu à temps d'être toi, d'être frère, Le pre nier frère fut Caïn.
Oui, certe, et dans ce mot ne vois pas un outrage ;
L'outrage sarait lâche autant que solennel.
Ton coeur fut assez chaud pour qu'un moment d'orage
En toi pût allumer un foudre criminel *...
Et dans une des notes de sa pièce, Gaspard de Pons ajoutait : « Cet Eugène, qui est mort enfin, après avoir survécu quatorze ou quinze ans à son âme, à son intelligence, cet Eugène dont j'ai voulu recueillir la gloire avortée avait ébauché une tragédie de Spartacus, tragédie très romantique alors, qui serait trouvée trop classique aujourd'hui. Dans la scène d'exposition, un édile faisait l'appel des gladiateurs inscrits pour les prochains jeux du cirqu?, et les accouplait chacun avec Thomme ou la bête féroce contre laquelle il devait combattre. On appelait ainsi, au milieu da noms obs.uirs : l'Ours le Dévorateur ! Spartacus ! et voilà de quelle manière le héros esclave était annoncé. Je ne sais si c'esl du romantique ou du classique, mais c'est du subli.ue, assurément. » — Eugène Hugo est mort dans la maison de Saint-Maurice, à Gharenton, le 5 mars 1837 ^.
Oh ! ne regrette rien sur la haute colline Où tu t'es endormi ^ !
^ Adieicx poéti'jues, par le comte Gaspard de Pons. t. Il, p. 324.
3 Moniteur du 6 mars 18-37.
3 A Eugène, V»» H. Les Voix intérieures, xxix.
VICTOR HUGO AVANT 1830 27o
Après son mariage, Yictor Hugo quitta sa mansarde de la rue du Dragon et vint loger avec son beau-père à Thôlel Toulouse.
Les ressources du jeune ménage étaient très étroites, et le poète se remit sur-le-champ au travail avec cette ardeur qui ne devaitjamais l'abandonner. Il composa, à quelques jours d'intervalle, doux odes nouvelles, Jéhovah et Louis XVII.
L'ode sur Jéhovah renferme de très beaux vers ; l'auteur y reste cependant très loin de Lamartine dans sa méditation sur Dieu, dédiée à l'abbé de la Mennais *, et surtout dans cet admirable poème lyrique que le chantre des Harmonies poétiques et religieuses a intitulé : Jéhovah ou l'Idée de Dieu, — le Chêne, suite de Jéhovah, — VHumayiité, suite de Jéhovah, — Vidée de Dieu, suite de Jéhovah ^.
L'ode sur Louis XVII, lue à la Société des Bonnes- Lettres ^, reçut la publicité du Moniteur, qui la donna en entier dans son numéro du 13 décembre 1822.
La première édition des Odes, tirée à quinze cents exemplaires, s'était écoulée en quatre mois. La seconde édition parut dans les derniers jours de 1822, chez Persan, un marquis ruiné, qui s'était fait libraire. Elle ne portait plus pour titre, comme la première, Odes et poésies diverses, mais simplement Odes. L'auteur avait supprimé avec raison l'élég'e, le poème et l'idylle, qui altéraient l'unité de son recueil.
^ Premià^es Mélitations, x.wnt.
'-i I/armoniei poétiques et relujieuses, li^. If.
S Voyez ci-dessus chap. VII. page 241.
En tête de cette édition nouvelle, il avait mis une nouvelle préface, contenant quelques observations sur le but qu'il s'était proposé en écrivant ses odes.
L'ode française, disait-il, généralement accusée de froideur et de monotonie, paraissait peu propre à retracer ce que les trente dernières années de notre histoire présentent de touchant et de terrible, de sombre et d'éclatant, de monstrueux et de merveiUeux. L'auteur de ce recueil, en réflécliissant sur cet obstacle, a cru découvrir que cette froideur n'était point dans l'essence de l'ode, mais seulement dans la forme que lui ont jusqu'ici donnée les poètes lyriques. Il lui a semblé que la cause de cette monotonie était dans l'abus des apostrophes, des exclamations, des prosopopées et autres figures véhémentes que l'on prodiguait dans l'ode ; moyens de chaleur qui glacent lorsqu'ils sont multipliés, et étourdissent au lieu d'émouvoir.
Yictor Hugo était dans le vrai en reprochant aux poètes lyriques, qui l'avaient précédé, l'abus des apostrophes, des exclamations et des prosopopées. Mais lui-même avait-il évité l'écueil qu'il signalait ? N'avaitil pas prodigué, lui aussi, ces figures de rhétorique qu'il condamnait avec raison chez Malherbe, chez Rousseau et chez Lebrun-Pindarc ? Dans l'ode célèbre de Jean-Baptiste (\ M. le comte du Luc, qui n'a pas moins de trente-quatre strophes et de deux cent quatre vers, il n'y a qu'une seule apostrophe :
Puissantes déités, qui peuplez cette rive...
Dans les premières odes de Yictor Hugo, au contraire, et en particulier dans les Vierges de Verdun, la Vendée, le Rétablissement de la statue de Henri IV,
VICTOR ULGO AVANT 1830 ^77
/c Génie, la Mort du duc de Bei'rl, la Naissance du duc de Bordeaux, le Baptême du duc de Bordeaux, les apostrophes abondent. Dans la Naissance du duc de Bordeaux, j'en ai relevé près de vingt, et l'ode n"a que seize strophes :
Savez-voLis, voyageur, pourquoi, dissipant l'ombre, D'innombrables clartés brillent dans la nnit sombre?...
Ce bruit, si cher à ton oreille, N'a-t-il donc rien qui te réveille, 0 toi qui dors à Saint-Denis?...
Lève-toi 1 Henri doit te plaire Au sein du berceau populaire ; Accours ! o père triomphant !
Enivre sa lèvre trompée, Et viens voir si ta grande épée Pèse aux mains du royal enfant...
0 toi, de ma pitié profonde Reçois l'hommage solennel, riumble objet des regards du monde, Privé du regard paternel !...
Oui, souris, orphelin, aux larmes de ta mère !
Ecarte, en te jouant, ce crêpe funéraire...
Sois aux sombres soucis qui nous rongent encore
Ce qu'est le flambeau de l'aurore Aux vapeurs dont la nuit couvre son char de deuiJ ^.
Guerriers, peuple, chantez : Bordeaux lève ta tête...
1 L'auteur, dans les éditions suivantes, a ainsi refait ces trois vers :
Chasse le noir passé qui nous attriste encore ;
Sois à nos yeux comme une aurore !
Rends le jour et la joie à notre ciel en deuil !
Et toi, que le martyr aux combats eût guidée, Sors de ta douleur, ô Vendée !...
Dis, qu irais-tu chercher au lieu qui te vit naître, Princesse ?...
Courage ! ô vous, vainqueurs sublimes, Tandis que vous marchez aux crimes, La terre tremble sous vos pas !...
Reste au sein des Français, ù fille de Sicile 1
Ne fuis pas, pour des bords d'où le bonheur s'exile.
Une terre où le lis se relève immortel.
Les exclamations ne sont pas plus rares que les apostrophes dans le premier recueil de M. Victor Hugo :
Quoi ! mes chants sont-ils téméraires ?...
Quoi! ce trait glorieux, qui t ahit leur belle âme.
Sera donc leur arrêt de mort !
Quoi ! disaient les captifs, déjà Ton nous délivre !... Quoi ! de ma longue vie ai-je achevé le reste !... Eh quoi ! sont-ils donc loin, ces jours de notre histoira ?...
Le poète, du moins, s'est-il abstenu de la prosopopée ? Aucunement. Dans l'ode sur la Vendée, il évoque un vieux prêtre martyr :
On dit qu'en ce moment, dans un divin délire, Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats ;...
et il met dans sa bouche un discours qui n'a pas moins de soixante-dix vers.
^ Ni cette prosopopée, d'ailleurs, ni l'abus des apostrophes el des exclamations ne nuisirent au succès de la seconde édition des Odes, et le roi Louis XVIH
tint à honneur d'en donner lui-même le signal. On lit dans le Journal des Débats du 18 décemi re 182:2 :
Sa Majesté vient de faire souscrire, par S. Exe. le Ministre de sa maison, aux Odes de M. Victor Hugo, pour un nombre de vingt-cinq exemplaires destinés à ses iDibliothèques particulières.
Dans celle édition, comme dans la précédente, le volume s'ouvrait par une dédicace à M. Alexandre Soumet, placée en tête de l'ode I^^, le Poète dans les révolutions. Victor Hugo était, à cette époque, le plus fervent admirateur de l'auteur de Saûl, et il venait de répondre, dans le Moniteur du 26 novembre 1822, aux critiques dirigées contre cette tragédie. Ce feuilleton dramatique de l'auteur d'Hernani m'a paru msriter, à plus d'un titre, d'être tiré de l'oubli et mis sous les yeux du lecteur :
Au rédarfcur du Moniteur.
Monsieur,
Dans un moment où l'attention publique est si vivement excitée par le triomphe, sans exemple, de M. Alexandre Soumet, me permettrez-vous de vous entretenir de celle de ses deux belles tragédies, qui a été le plus diversement jugée, de cette pièce de SaUl, sur laquelle vous avez publié un article plein de sagesse et de mesure. Cette -lettre sera principalement consacrée à relever une erreur grave et étrange dans laquelle sont tombés, ce me semble, presque tous les critiques qui ont rendu compte de ce grand ouvrage, erreur que vous
avez déjà signalée en partie, et que je vais essayer de combattre entièrement. Je garderai ici le silence du mépris sur toutes les attaques malveillantes qu'ont prodiguées à M. Soumet les grands et petits journaux d'une faction qui est antipoétique, parce quelle est antireligieuse et antisociale. C'est aux hommes de bonne foi et de conscience que je m'adresse avec conscience et bonne foi, sans consulter d'autre intérêt que celui des lettres et de la vérité, et bien moins dans l'intention d'éclairer que dans l'espérance d'être éclairé.
Frappé de la nouveauté et de la grandeur de ce drame do Saill, j'en ai longtemps médité, autant qu'il est en moi, toutes les parties, et j'avoue que je ne puis me ranger de l'avis de la, plupart des critiques qui se sont accordés, en admirant la beauté constamment irréprochable du style de M. Soumet, à dire que la conception et la conduite de son ouvrage en étaient le côté faible. Certes, nul n'est plus disposé que moi à rendre justice à la poésie de Saiil, à ce style qui s'empreint de toutes les nuances de la pensée conmie de toutes les couleurs de la Bible ; qui se plie aux blasphèmes infernaux de la Pythonisse et de Saùl comme aux angéliques prières de David et de Michol ; en un mot, qui semble magique parce qu'il est vrai. Mais je ne crains pas d'avancer que c'est surtout par la conception et la conduite que le drame de M. A. Soumet me semble digne d'être hautement et profondément étudié.
VA d'abord, .Monsieur, c'est à mon sens une nécessité de toute production de l'esprit humain, depuis la chanson jusqu'à l'épopée, que de reposer sur une idée mère primitive, unique, comme un édifice sur sa base. Que si l'ouvrage est destiné à raconter un fait, il faut, pour qu'il y ait unité dans la composition, que le développement de la pensée fondamentale s'appuie dans toutes ses parties sur le développement du fait. Je n'ai point la prétention de donner ceci comme une règle, c'est simplement le résultat d'une étude sévère de tout ce qu'il y a de vraiment beau dans les œuvres de l'espèce humaine. Je sais que bien des ouvrages admirés sur parole ne résistent pas à l'application de cette loi intime que découvrent et que suivent
naturellement tous les vrais génies ; mais cela ne prouve rien, sinon qu'il ne faut pas admirer sur parole, même (si l'on peut s'exprimer ainsi) sur la parole des siècles.
C'est en soumettant cette belle tragédie de Saiil à cette épreuve, que j'ai vu quelle liante idée en avait dominé la conception, que j'ai admiré la hardiesse du poète créateur, qui a su transporter sur notre étroite scène toute l'immense épopée de Milton. L'idée première de ce drame n'est, eu effet, autre chose que ce qu'il y a de plus vaste dans la création, la lutte perpétuelle du bien et du mal, de Dieu et de Satan. Et remarquez, monsieur, avec quel art la balance dramatique est établie dans ce combat entre l'être qui peut tout pour le bien et l'être qui ne peut rien que pour le mal. Voyez la toute-puissance divine de l'un représentée par ce qu'il y a de plus faible parmi les hommes, un vieillard et un enfant ; tandis que la faiblesse infernale de l'autre a pour agent tout ce qu'il y a de puissant sur la terre : un monarque conquérant,' une magicienne qui fait pâlir les astres et réveille les morts. Observez encore les deux personnages de Jonathas et de Michol, unis par leur naissance à Saïil, à David par leur vertu, placés comme un lien entre les deux principes opposés, et secondant, souvent à leur insu, l'esprit du mal de tout le pouvoir de leur caractère presque angélique. J'ignore si toutes ces combinaisons dramatiques sont le résultat de longues méditations ou l'effet d'une inspiration soudaine ; mais il me paraît difficile de pousser plus loin le talent, et je ne comprends pas comment on a pu accuser de faiblesse et même de médiocrité une création aussi vaste, une conception aussi sûrement originale.
A ces considéralions le jeune critique en ajoutait d'autres, non moins ingénieuses, dans lesquelles il répondait aux attaques dont la marche de l'action avait été l'objet, et il terminait son feuilleton en ces termes :
28l> VICTOR HUGO AVANT 1830
J'ignore, Monsieur, si, dans cette analyse beaucoup trop restreinte, je suis parvenu à faire ressortir le haut talent dramatique que décèle le plan de Sntil. Bien des choses m'ont sans doute échappé ; j'aime mieux que ce soier.t les imperfections que les beautés. On pourra toujours faire à M. Soumet quelques, reproches fondés, soit sur la difficulté de traduire les Livres Saints sur la scène sans les altérer, soit sur le degré de convenance que présente cette sorte de translation. En tout cas, M. Soumet pourra s'appuyer d'exemples respectables, et entre autres de celui de Racine.
Pour moi, monsieur, si je me suis trompé, j'aime mieux m'être trompé dans la louange que dans le blâme. Je ne crois pas, du reste, m'aventurer, en signalant une grande apparition dramatique. Il importe fort peu au public qui lira cette lettre, à la fois trop longue et trop courte, de savoir quel nom insignifiant suivra ces observations bonnes ou mauvaises. S^ je les signe, c'est uniquement pour montrer que je ne recule pas devant mon opinion.
Agréez, etc., etc.
VlCTOR-M. Huoo.
Paris, le 20 novembre 1822.
Tant d'enthousiasme pour une tragédie , écho affaibli des tragédies de Racine, ne laissait guère pressentir l'auteur de la préface de Cromicell. Cette lettre, en revanche, témoignait chez Victor Hugo d'un vif attrait pour le théâtre. Peut-être rêvait-il déjà de s'adresser, lui aussi, à un autre public que celui des livres, de lui demander des larmes ou des sourires, des applaudissements et des couronnes ! Prévoyait-il qu'un jour à ces mêmes acteurs qui jouaient dans les pièces de son ami Soumet, il demanderait de traduire sur la scène sa pensée et de la rendre visible à
la foule ? C'est Joanny qui remplissait le rôle de Saûl ; il créera, dans Hernam, le rôle do don Ruy Gomez de Silva, et celui de M. de Sainl-Vallier dans le Roi s'amuse. M"e Georges — qui était à cette époque le Talma du second Théâtre-Français — tenait le râle de la Py honisse d'Endor ; Victor Hugo écrira pour elle Lucrèce Borgia et Marie Tudor. A M'i« Anaïs, qui jouait io rôle de Michol, la fille de Saul, il confiera le rôle de Blanche^ la fille de Triboulet. Ligier, qui jouait à côté de Talma dans la Clytemnestre de Soumet et qui représentait Pylade, sera plus tard le Triboulet du Roi s amuse et le Frédéric Barbcrousse des Biirgraves.
Mais ne nous éloignons pas de notre année 1822 et revenons, pour quelques instants encore, à l'auteur de Clyteynnestre et de Srxïd, à celui que Victor Hugo appelait alors « notre Alexandre». Après avoir remporté au théâtre de nombreuses victoires, il consacra les vingt dernières années de sa vie à la composition de deux vastes poèmes, la Divine épopée et Jeanne (F Arc. Sans doute le succcs n'a pas répondu à la grandeur de son effort, et, quand on voit que les trente mille vers de ses deux épopées pèsent moins dans la balance de la postérité que ^a. courte élégie de la Pauvre fille, on se demande si lui aussi, au déclin de sa journée, n'a pas pu s'écrier avec l'un des auteurs de V Anthologie : « Je suis sorti ce matin pour chasser de^ sangliers, et je su,s rentré ne rapportant que des cigales. » Cela est vrai ; serait-il juste jiéanmoins de ne pas lui tenir compte de ses généreuses
tcnlalivos? N'est-ce donc rien, à une époque comme la nôtre, alors que la vapeur et l'électricité étendent leurs applications jusqu'à la littérature et que tous, marchands et poètes, ne songent qu'à arriver le plus rapidement possible et répètent à l'envi les uns des autres ce mot, devenu le mot du siècle : « Le temps est de l'argent, Time is money ; » — n'est-ce donc rien que de s'enfermer pendant vingt ans dans son cabinet de travail et de consumer ses jours et ses nuits dans l'élaboration d'une œuvre unique, sans autre espoir que d'obtenir de son pays un peu d'estime et peut-être un peu de gloire ? Alexandre Soumet n'a jamais écrit un seul vers qui ne respirât le culte du beau et l'amour du bien : il s'est quelquefois perdu dans les nuages, il n'a jamais sali les ailes de sa muse ; il n'a pu soutenir sans éblouissement la vue du soleil, il a essayé du moins de contempler ses rayons, et si, dans sa grande chambre de la rue Saint-Florentin , il avait sur sa table des plumes d'aigle, il avait peut-être le droit de leur dire, après un autre poète plus grand que lui^ mais moins pur :
V'ous avez erré dans les nues, Vous avez plaaé dans les cieux *.
Ce galant homme avait une vertu bien grande chez un poète, — et bien rare : « 11 aimait tous les beaux vers, a pu dire de lui M. Vitet, ceux des autres aussi bien que les siens. Un grand succès était une fêle
* Victor Hugo. Z^'-s- Coiiti'inplations : A u poèt^ qui m'enraie vne phone (l'aif/le.
VICTOR llUiiO AVANT I S.'JO :>8o
pour lui, quelle que fût la main qui dût cueillir la palme ; il écoutait avec bonheur, il admirait avec attendrissement les œuvres de ses émules ; il faisait plus encore, il aimait ses successeurs ; il exaltait leurs jeunes essais, les animait du regard, de la voix, et à force d'enthousiasme les remplissait de courage et d'espoir ^ » Ainsi avait-il fait avec Victor Hugo, dont il était l'aîné de quatorze ans. Mais bientôt le disciple allait devenir un maître à son tour. Soumet assista au déclin de sa propre renommée, en même temps qu'il était témoin des triomphes éclatants du poète des Feuilles (V automne. Plus le nom de Victor Hugo grandissait, plus l'ombre et le silence descendaient sur le sien :
Majoresque cadunt altis de montilnis iimlK'ce.
Et cependant il ne laissa pas un seul instant la jalousie pénétrer en son âme ; jusqu'à son dernier jour, il resta l'admirateur et l'ami de celui dont la gloire avait effacé la sienne. Au mois de janvier 1811, étant tombé gravement malade à la Rochelle, chez sa fille, M™« d'Altenheym, il n'hésita pas, malgré l'avis formel de son médecin, à faire le voy«,ge de Paris pour venir déposer son vote à l'Académie en faveur de l'auteur des Odes et Ballades ^. C'est la
* Discours de ri'Cf'ptian à l'Acadibnie française, jjrononcé le 20 mars ISU!.
2 Victor Hugo fut élu le 7 janvier 1841, en remplacement de Népomucène Lemercier, par 17 voix contre lo, accordées ù M. Ancelot. Les 17 voix données à Victor Hugo étaient celles de Soumet, Lamartine, Chateaubriand. Charles Nodier, Royer-Collard, Villemain, Lacretelle, Philippe de Ségur, Pongerville, Mignet, Thiers. Cousin. Lebrun. Dupin. Mole, Salvaudy et...
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seule vengeance qu'il ait tirée du poète qui, après avoir inscrit son nom à la première page de son premier livre, l'en avait retiré. Comment M. Vic'or Hugo n'a-t-il pas compris que c'était pour lui un devoir, au moment où il publiait l'édition définitive de ses oeuvres, de rétablir en tête de ses Odes sa dédicace d'autrefois : A M. Alexandre Soumet ? 11 a un autre devoir à remplir vis-à-vis du chantre de la Divine épopée. Il annonce qu'il fera figurer dans ses Œuvres coynplètes le livre intitulé : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Lorsqu'il le réimprimera, quil en efface cette page où il fait jouer à Alexandre Soumet, à l'occasion du dîner chez M'i^ Duchesnois, un rôle contre lequel protestent la dignité do son caractère, la pureté de sa viC;, sa p'été, si tolérante et si douce, mais si profonde et si vive.
Viennet. — Les 15 voix obtenues par Ancelot élaicut celles de Casimir Delavigne, Jouy, Dupaty, Jay, Brifaut, Campenon, Droz, Etienne, Tissot, de Féletz. Flourens, Baour-Lormian, Lacuée de Cessac, Roger et Scribe.