CHAPITRE IX
Han d'Islande. — La Muse française. — M. Victor Hugo ET Alfred de Vigny.
Han d'Islande. — Le Mercure du A7Xe siècle et Léon Thiessé. Charles Nodier et la Quotidienne. — Polémique entre l'auteur et les éditeurs de IJan d'Islande. Le Miroir et le Drapeau blanc. De l'art de faire plusieurs éditioas avec uue seule, de ses origines et de ses progrès. Qualorze éditions en un mois! -■ Nouvelle pension accordée au poète par le roi Louis XVIII. — La Muse française. — M. Victor Hugo éditeur de Voltaire. — Eloa et le Paradis perdu. Alfred de Vigny et Milton, — Uue lettre inédite d'Alfred de Vigny. Satan et Roland. — Adolphe de Saint- Valry et Chateaubriand.
On vient de mettre en vente, chez Persan, librair?, rue de l'Arbre-Sec, n" 22, un roman intitulé Han d'Islande, ei quatre volumes in-18. On attribue ce roman à M. Victor Hugo auteur d'un recueil d'Odes.
Ces lignes, que nous trouvons clans le Constitutionnel du lo février 1823, fixent, d'une manière précise, la dale de la publication de Han d'Islande. Le Journal des Débats du \2 février contient une liote identique à celle du Constitutionnel. Victor Hugo, écrivant aux rédacteurs du Miroir, à la date du 24
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mai 18:23, rappelle que son livre « a été publié dans la première quinzaine de février S). Sainte-Beuve a donc commis une légère inexactitude, lorsqu'il a dit queHan (V Islande avait paru au mo\^ à.Q janvier 1823^.
L'illustre critique se trompe encore, et l'erreur ici est un peu plus grave, quand il affirme que « Han dislande a été commencé dès 1 820 '». M.Yictor Hugo a commencé d'écrire son roman au mois de mat i S.2J : une lettre écrite par lui à l'un de ses amis, et rapportée au tome II de Victor Hugo raconté, ne laisse subsister à cet égard aucune incertitude *. A peine entrepris, son travail fut interrompu par la mort de sa mère. Il ne s y remit qu'assez longtemps après, et le termina dans les derniers mois de 1822. Il avait vingt ans.
A vingt ans, on peut faire de beaux vers ; il ne se peut guère que l'on fasse un bon roman. Pour précoce qu'il soit, le génie ne peut suppléer à l'expérience de la vie et à la connaissance des hommes. Aussi s'en faut-il de beaucoup que le premier roman de Tictor Hugo soit à la hauteur de ses premières poésies.
Ce qui frappe tout d'abord dans Han d' Islande ^ c'est l'absence d'originalité. L'auteur lui-même nous apprend, dans une lettre contemporaine de la composition de son livre, qu'il s'est proposé d'imiter Walter
* Le Miroir des spectacles, des lettres, des mœurs et des arts, hindi iO mai 18:>3.
2 Portraits contemporains, t. !«»•. p. 40G.
3 Ibid., t. I", p. 400.
4 Victor Eugo raconté, atc, t. II. p. 40.
ViOTUK JILGO AVAM 1830 :28'J
Scott ; u i\îûn roman, dit-il, était un diaino dont les scènes étaient des tableaux, dans lesquels la description suppléait aux décorations et aux costumes. Du reste, tous les personnages se peignaient par euxmêmes ; c'était une idée que les compositions de Walter Scott in'' avaient inspirée ^ »
Il ne se borne point à imiter Walter Scott. Lu autre romancier anglais, Maturin , l'auteur alors célèbre de Bertram, de Mehnoth et de Montorio, avait mis à la mode le genre frénétique. Charles Nodier, — qui était un romantique de la veille, tandis que Victor Hugo ne fut, en réalité, nous le montrerons, qu'un romantique du lendemain, — avait fait paraître, en 1820, Lord Ruthwen ou les Vampires. Victor Hugo imite le révérend Maturin et le bon Nodier ; seulement, ainsi que cela arrive presque toujours, l'élève est allé plus loin que ses maîtres. Il a fait de son héros un anthropophage : Han d'Islande se nourrit de chair humaine et boit dans le crâne de ses victimes Veau des mers et le sang des hommes, et c'est sans doute à cette œuvre étrange que pensait Henri Heine, lorsqu'il écrivait : « Tout, chez M. Victor Hugo, est barbarie baroque, dissonance criante et horrible difformité*! »
L'idée première de l'ouvrage a-t-eile du moins quelque chose de neuf? Le lecteur en pourra juger par cette courte mais fidèle analyse.
Victime d'un complot ourdi par un chevalier félon,
1 \ictov Huyo raconté, etc.. t. II.
^ Lntèce, p. îiî.
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le vertueux Schumacker, grand chancelier de Danemark et de Norwège, est enfermé dans une tour, où sa fille Éthel est captive avec lui. Ordener, fils du vice-roi de Norwège, est amoureux d'Elhel, et il forme le projet de la délivrer, ainsi que Schumacker ; mais, pour cela, il lui faut aller à la recherche et à la conquête du coffret de fer où sont déposées les preuves de l'innocence du chancelier. Ce coffret est gardé par deux monstres, Han d'Islande et l'Ours blanc qui lui obéit comme un chien à son maître. Guidé par Benignus Spiagudry, une sorte de Sancho Pança maigre, qui remplace les proverbes par des citations pédantes, Ordener finit par rencontrer Han d'Islande dans la grotte de Walderhog, qui devient le théâtre d'un combat terrible. Ordener n'est pas vaincu, mais il ne peut cependant conquérir la cassette, et, après avoir bravé de nouveaux dangers, traversé de nouvelles aventures, il va périr enfin, quand le coffret de fer se retrouve par enchantement : le chevalier félon périt par la main du bourreau, qui se trouve être précisément son frère ; le chancelier Schumacker est rendu à la liberté, et Ordener devient l'époux d'Éthel.
Au fond, qu'est-ce que ce roman, sinon un roman de chevalerie, un de ces romans de la Table-Ronde, dans lesquels le héros allait, au travers des plus effroyables dangers, arracher à quelque génie terrible le talisman qui devait lui ouvrir les portes du château fort où gémissait sa dame ?
On le voit, l'idée première de Han cV Islande est
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empruntée aux rimeurs du treizième siècle, comme étaient empruntées au révérend Maturin les horreurs et les monstruosités accumulées à plaisir par l'auteur ; comme était emprunté à Walter Scott le procédé nouveau de composition si habilement mis en œuvre par le grand Ecossais, cette transformation du roman en une sorte de drame, où la narration des faits et l'analyse des sentiments, à l'aide desquelles les anciens romanciers faisaient connaître leurs personnages, sont remplacées par une suite de scènes dialoguées, oi^i les personnages se peignent par euxmêmes.
Han d'Islande présente cependant un véritable intérêt, si on y cherche, sous les difformités du roman, ce que l'auteur y a mis de sa jeunesse, la peinture des agitations de son cœur, à l'époque où, séparé de celle qu'il aimait, il se demandait comment faire parvenir jusqu'à elle le cri de son désespoir, de son courage et de son amour. Il ne pouvait lui parler, il ne pouvait lui écrire ; puisqu'il ne peut briser l'obstacle, il le tournera. Il insérera dans le Conservateur littéraire une lettre en vers, à laquelle il donnera pour titre : le Jeune banni, Raymond à Emma *. Il fera imprimer Han d'Islande, c'est-à-dire encore un message d'amour ; seulement, cette fois, le message a quatre volumes ! Il y a là quelques pages qui ne sont plus du romancier, mais de l'homme même, sincères, émues, vivantes ; et il semble par instants
1 Voyez chapitre Vif,, p. 249.
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que si le jeaiie écrivain multiplie les scènes atroces, les peintures hideuses, les détails horribles, ce soit pour faire perdre de vue au lecteur ces pages intimes, ces touchantes confidences, qui ne sont point écrites pour lui et qui sont destinées à n'être comprises que d'une seule jeune fille.
A un autre point de vue, Han cV Islande mérite encore que l'on s'y arrête. On y trouve, en effet, la première ébauche de quelques-uns des personnages et de quelques-unes des situations, auxquels le poète donnera plus tard, dans Notre-Dame de Paris, un relief plus saisissant, une forme plus éclatante.
Entre Banignus Spiagudry, l'écuyer d'Ordener, qui a « le visage hâve, le corps maigre, long et légèrement voûté », et Pierre Gringoire, « grand, maigre et blême », la ressemblance est frappante, au physique et aussi au moral. L'un et l'autre sont facilement accessibles à la peur, et, à la moindre apparence de danger, tremblent de tous leurs membres. Tous deux ont une érudition singulière et se plaisent à en faire étalage. — « Savez-vous que c'est une chose bien impertinente que d'évaluer un savant tel que moi quatre méchants écus ? Il est vrai que le fameux Phèdre était esclave, et qu'Ésope, si nous en croyons le docte Planude, fut vendu dans une foire comme une bête ou comme une chose. Et qui ne serait pas fier d'avoir un rapport quelconque avec le grand Ésope * ? » Est-ce rhonnête Spiagudry qui parle de la
1 II an d'Islande, chap. xxii.
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sorte ? Sans doute, à moins pourtant que ce ne soil V honnête Gringoire.
Le lieutenant d'Ahlefeld, cet ennuyeux bellâtre, remarquable par « la ricbesse élégante et l'excessive recherche de ses vêtements », recevra de l'avancement : M. Yictor Hugo en fera un jour le capitaine Phœbus.
Au chapitre vn« de Han d'Islande, le gouverneur de Drontheim, enfoncé dans un large fauteuil, ordonne, pour se distraire, à l'un de ses secrétaires, de lui rendre compte des placets adressés au gouvernement. Il y a dans ces pages le germe de l'un des plus beaux chapitres de Notre-Dame de Paris, celui où le roi Louis le Onzième se fait donner lecture, par son barbier, maître Olivier le Daim, du mémoire des dépenses royales *. L'esquisse imparfaite de 1823 est devenue en 1831 un tableau achevé.
Mais les critiques de 1823 ne pouvaient juger que l'œuvre qu'ils avaient sous leurs yeux ; ils ne la ménagèrent guère, les critiques libéraux surtout, et au premier rang M. Léon Thiessé, qui, dans le Mercure du dix-neuvieme siècle, se montra impitoyable pour le livre et pour l'auteur.
L'auteur, disait-il au début de sou article, ne se nomme point : nombre de gens croient néanmoins le connaître. On prétend qu'il se livre à des travaux plus difficiles et d'un ordre plus élevé : c'est, dit-on, un poète, et même un poète lyrique. 11 ( st, assurent quelques personnes, une des colonnes de la société des Bonnes-Lettres : on l'accueille dans certains
1 fjiv. X. rbnp. v.
29 i VICTOR HUGO ayant 1830
salons ; de grands seigneurs le protègent ; le Trésor le pensionne. Un écrivain si bien entretenu ne devait pas rester inactif ; il a senti cette obligation, et c'est sans doute pour la remplir qu'il a publié Han dislande.
L'article se terminait ainsi :
Les métaphysiciens prétendent que le génie est voisin de la démence. S'il en est ainsi, on peut dire que l'auteur de Han d'Islande n'est pas très éloigné du génie... L'explication la plus favorable que l'on puisse offrir sur l'origine de ses inspirations, c'est de dire qu'il a subi les tourments d'un long cauchemar, pendant lequel il a rêvé les quatre volumes de Han d'Islande. Ce roman est le fruit d'un songe pénible et prolongé. Au reste, les auteurs sont quelquefois sujets à ce genre d'indisposition. Je ne citerai pour exemple que M. Victor Hugo, qui paraît en être plus travaillé qu'un autre, puisqu'il a cru devoir lui consacrer une ode entière. On trouve dans cette ode quelques vers qui peuvent s'appliquer au roman de Han d'Islande :
Il remplit le sommeil de vagues épouvantes. Et laisse à l'âme un long ennui *.
A la lecture de cet article, l'émotion fut vive parmi les amis de Victor Hugo ; et l'un d'eux, Adolphe de Saint-Valry, adressa à Léon Thiessé une lettre, dans laquelle il prenait la défense du poète. J'ai sous les yeux la réponse de l'écrivain du Mercure, dont je reproduirai seulement les dernières lignes :
Vous parlez souvent, monsieur, de l'amitié qui vous unit à
* Le Mercure du XIX" siècle, p. 513, 525. Les principaux rédacteurs du Mercure étaient MM. Tissot, Jay, Sénancour, Léon Thiessé, Félix Bodin, Thiers, Berville, Lemontey, Casimir Uelavign*', Bert. B-ichon, Dulaure, Emmanuel Dupaty, etc.
l'auteur de Han d'Islande. J'ai aussi des amis ; j'en ai même dans votre parti ; mais j'ai conçu des devoirs de l'amitié une idée très différente de la vôtre. Si j'avais l'honneur de connaître intimement M. Victor Hugo, mon amitié se serait d'abord exercée sur un talent qui s'égare ; je me serais appliqué à protéger sa réputation contre lui-même ; je l'eusse empêché de composer et de pubKer Eaii d'Islande; et si mes efforts eussent été vains, je me fusse gardé de répondre aux justes critiques qu'il aurait méritées, et je me serais persuadé rendre, par cette réserve, service à un talent qui, pour produire d'excellents fruits, n'a besoin que d'une direction sage et d'un ami sévère '.
Violemment attaqué par la presse libérale et bonapartiste, critiqué avec une vivacité = spirituelle par M. Victor Vignon, petit-fils de Rétif de la Bretonne, qui publia, sous le titre de OG, une parodie de Ban cVhlande ^, l'auteur eut pour lui les journaux ultraroyalistes. Charles Nodier, qui ne le connaissait pas encore, consacra à son livre, dans la Quotidietine, un long article, rempli de bonne grâce et de la louange la plus aimable.
On reconnaît dans Han d'Islande, écrivait Nodier, beaucoup d'érudition, beaucoup d'esprit, même celui qui naît du bonheur et qu'on appelle la gaieté, même celui qui vient de l'expérience et que l'auteur n'a pas eu le temps de devoir à l'habitude du monde et à l'observation. On y trouve enfin un
* Lettre inédite, en date du 2G juin 182 .
2 OG a paru sans nom d'auteur. Paris, 1824. Hubert Locard et Davi, éditeurs.
style vif, pittoresque, plein de nerf, et, ce qu'il y a de plus étonnant, cette délicatesse de tact et cette finesse de sentiment qui sont des acquisitions de la vie, et qui contrastent ici de la manière la plus surprenante avec les jeux barbares d'une imagination malade. Cependant, ce ne sont pas toutes ces qualités qui feront la vogue d'Han d'Islande et qui forceront rinflexible et savant Mmos de la librairie à reconnaître le débit authentique et légitime de douze mille exemplaires de ce roman que tout le monde voudra lire. Ce seront ses défauts 1.
Malgré tout son esprit, Charles Nodier n'était pas prophète, et lorsqu'il parlait d'une vente de douze mille exemplaires, il était singulièrement loin de compte. Han (Vis lande avait été tiré à douze cents exemplaires. Une seconde édition, il est vrai, fut annoncée au mois de mai 1823; mais le pubUc apprit presque en même temps que la première n'était pas encore épuisée. Auteur et éditeurs échangèrent à cette occasion des lettres enfouies dans les journaux du temps et qui nous ont paru mériter d'être tirées de la poussière, oi^i elles dorment depuis plus d'un demi-siècle.
C'est le Miroir, feuille libérale, qui ouvrit le feu, dans son numéro du 17 mai 1823, en publiant la lettre suivante :
A M. le Rédacteur du Miroir.
^Monsieur, Nous venons de lire avec étonnement, dans un journal du dimanche 11 de ce mois, que le \)uh\\c attendait avec mpa-
* r.o Qmfidicnne. 12 mars 182:{.
ticnce clepiiù plus cVim mois la seconde édition du roman intitulé : Han d'Islande. Sans nous permettre la moindre réflexion sur la mise en vente d'une seconde édition, lorsque la première est loin d'être écoulée, nous nous bornerons ici à prévenir les lecteurs impatients de lire cet ouvrage justement recherché, qu'il en reste encore plus de 500 exemplaires dans notre magasin.
Agréez, etc.
Les Éditeurs de Han d'Islande.
A'ictor Hngo choisit, pour publier sa réponse, le journal de xMarlainville, le Drapeau bla^ic, qui arborait à sa première page dix-huit fleurs de lis et qui avait pour épigraphe : VIVE LE ROI L,. QUAND MÊME :
Gentllly, 19 mai 1823.
A M. le Rédacteur du Miroir.
Monsieur,
C'est dans mon obscure retraite, aux portes de Paris (où pourtant le bruit de la ville arrive peu jusqu'à moi), qu'on me remet celui de vos derniers numéros qui pubhe une lettre signée les éditeurs de Han d'Islande. Je suis vraiment charmé d'apprendre qu'il existe des éditeurs anonymes de Han dislande, lesquels possèdent dans leur magasin inconnu plus de 500 exemplaires de cet ouvrage. Comme je suis au nombre des lecteurs impatients de lire quelqu'un des exemplaires extraits de cette singulière boutique, et qu'il pourrait me prendre fantaisie d'exercer certains droits de propriété sur cette édition plus justement recherchée encore par moi que par le public, j'aurais été enchanté que messieurs mes mystérieux éditeurs eussent bien voulu joindre à leur déclaration de ci7iq cents exemplaires leur nom et leur adresse. Jusqu'ici je ne me suis connu d'autres éditeurs que MM. Persan et
Heurtaux, ex-libraires, lesquels demeuraient rue de l'Arbre- Sec, n° 22, et ont fait banqueroute, il y a environ deux mois...
Après avoir déclaré qu'il ne restait plus chez les éditeurs que vingt-cinq exemplaires de son roman et une cinquantaine chez les brocheurs, Victor Hugo terminait ainsi :
Du reste, la seconde édition de H an d'Islande, qui va paraître chez MM. Lecointe et Durey, quai des Augustins, no 49, en est, à proprement parler, la première ; car le Ha7i d'Islande de la rue de l'Arbre-Sec était tellement défiguré de fautes typographiques, qu'il était méconnaissable pour VœiV même de son père.
La nouvelle édition, revue avec soin, est la seule que j'avoue.
L'Auteur de Han d'Isla?ide *.
La réplique des éditeurs parut dans le Miroir du 24 mai :
Monsieur,
Ayant lu dans un journal qu'une seconde édition de Han d'Islande se préparait, nous pensâmes qu'en qualité d'éditeurs de la première, nous devions prévenir le public qu'il en restait plus de 500 exemplaires, et nous le fîmes avec tous les égards que l'auteur pouvait désirer; mais M. Victor Hugo dont cette simple déclaration a blessé l'amour-propre, a cru probablement pouvoir anéantir ces 500 exemplaires en assurant qu'ils n'existaient pas, et par là rassurer son nouveau libraire, que notre déclaration pouvait alarmer...
M. Victor Hugo se plaint des fautes qui défigurent la première édition de son ouvrage ; nous répondrons que c'est sous ses yeux que cette édition a été faite ; qu'il a lui-même cor-
* Le Drapeau blanc, 21 mai 1823.
rigé les épreuves, et que lui seul enfin donnait les bons à tirer. Le métier d'un libraire est de vendre les livres et non de les corriger.
M. Victor Hugo veut faire parler de lui ; ce désir est tout naturel chez un jeune auteur ; mais nous ne voyons pas ce que sa gloire littéraire gagnera par les calomnies qu'il a répandues sur des gens que leur position fâcheuse devait lui faire ménager. Si M. V. Hugo qui, dès le mois de mars dernier, voulait avoir une seconde édition de son Han, désirait tant obtenir les honneurs d'une édition nouvelle, il n'avait qu'à faire pour son roman ce qu'il a fait pour son recueil d'Odes. Par marché passé entre ledit sieur et nous, le 13 décembre 1822, M. Hugo nous autorise à faire, de compte à demi avec lui, la réimpression de son recueil d'Odes (réimpression dont nous n'avons encore vendu que 200 exemplaires, et dont les frais sont par conséquent loin d'être couvertsj. Nous allons citer la clause la plus remarquable de ce marché : ce Les sieurs Persan et G» auront le droit de faire aux titres de la réimpression tous les changements qu'ils jugeront favorables aux intérêts communs ,• c'est-à-dire qu'ils pourront annoncer, au moyen d'un changement convenable dans les titres, une seco7ide, troisième, quatrième édition ET CAETERA. Les frais de remaniement (terme d'imprimerie) auxquels ces changements donneront lieu seront aux frais comynuns des parties contractantes. » On voit par cette clause que nous avons la faculté, M. Victor Hugo et nous, de gratifier le pubhc chaque mois, même chaque semaine, d'une édition nouvelle, qui n'aurait de neuf que les titres des Odes de M. V. Hugo. Une transaction semblable pour Han d'Islande aurait satisfait M. V. Hugo, car avec les 500 exemplaires qui restent, on aurait pris facilement l'engagement de faire arriver ce célèbre ouvrage à sa sixième ou douzième édition...
Persan et Ce, demeurant toujours rue de l'Arbre-See, no 22.
Le débat fut clos par une longue lettre de Victor Hugo, datée du 24 mai 1823, et signée, comme la première : l'auteur de Ha\ d'Islande. Voici comment il s'expliquait au sujet de la réimpression de ses Odes et de la clause qui permettait de tirer plusieurs éditions d'une seule :
Puisque les sieurs Persan et Ce ont mêlé à cette misérable querelle les Odes d'un certain Victor Hugo qu'en effet je connais assez, je dois leur rappeler, au nom de Victor Hugo, que la clause sotte et ridicule qu'ils rapportent n'a été insérée qu'à leur demande très expresse ; qu'il a fallu à Victor Hugo une certaine dose d'humilité pour l'admettre ; qu'ils ont invoqué, pour l'y décider, un usage universel en librairie, et qu'enfin c'est en effjt comme un droit qu j cette faculté mortifiante leur a été accordée por Victor Hugo ^
Est-ce en souvenir de cette discussion avec le Miroir, que M. Victor Hugo a écrit dans les Misérables : « En 1817, le Nain Jaune se transformait en Miroir^ »? Deux erreurs en une seule ligne. Le Miroir, desliné à refléter l'opinion libérale, et dont les principaux rédacteurs étaient MM. Jouy, Arnault, Emmanuel Dupaty, Gosse et Cauchois-Lemaire, n'a point été créé en 1817, pas plus que le Nain Jaune nsL terminé son existence à cette époque. Le dernier numéro du Nain Jaune, le 379«, est du 15 juillet 1815 ; le premier numéro du Miroir est du 15 février 1821. — Quoi qu'il en soit, de la querelle enlre M. Victor Hugo et ses éditeurs, au sujet de Han d'Islande, un
1 Le Mirnir, 2G mai 1S23.
2 Lfis MiftprnMp<i. \r<, partie. liv. III. rhnp. r.
détail est ù retenir, je veux parler de la clause insérée dans le traité du 13 décembre 1822 , et suivant laquelle il pouvait être fait, avec une seule édition, tirée à petit nombre, jusqu'à cinq et six éditions fictives, au moyen d'un simple changement dans les titres. Cette clause, digne de figurer dans la charmante comédie que Scribe allait bientôt faire jouer sur le théâtre de Madame, le Charlatanisme, avait-elle uniquement pour auteurs les sieurs Persan et Heurtaux, et ces derniers avaient-ils abusé, dans cette circonstance, de la jeunesse et de la candeur de M. Victor Hugo ? Nous le voulons bien croire ; mais il faut reconnaître que l'auteur des Odes a su mettre à profit la leçon qui lui était donnée et que jamais poète n'a poussé plus loin l'art de faire croire, par la multiplicité factice des éditions, à des succès sans précédents. Je n'en citerai qu'un exemple.
Les Orientales ont paru au mois de janvier 1829. Au mois de mars 1830, ce recueil en était à sa sixième édition, ainsi que le constate l'exemplaire de la première édition à!Hernani que j'ai sous les yeux. Six éditions en quinze mois, c'était très beau pour un recueil de vers ; mais il parait que, pour s'en contenter, il faut une certaine dose d'humilité qui manque à M. Victor Hugo. Aussi, dans ses Œuvres complètes, a-t il eu soin, à partir de 1840, de mettre en tête des Orientales deux préfaces , celle de la première édition, datée &q janvier 1829, et une seconde, datée de février 1829, avec cette indication : QUATORZIÈME ÉDITION'. Qi^'^torze éditions en un
mois ! Une édition tous les deux jours ! A la bonne heure ! Reste seulement à expliquer comment un livre qui avait déjà quatorze éditions au mois de/eyr^>r 1829, n'en avait plus que six au mois de mars 1830 ! M. Victor Hugo qui ne croit pas aux miracles, devrait bien nous donner la clef de celui-là.