‹ Victor Hugo avant 1830Chapitre 17 sur 46 · ITI · texte numérisé non relu

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Si les éditeurs de Han cVIslande payèrent assez mal M. Victor Hugo et lui causèrent maint ennui, il trouva une compensation à ces petits déboires dans les nouvelles bontés du roi à son égard. Déjà, nous l'avons vu S Louis XVHI lui avait octroyé, au mois de septembre 1822, une pension de 1000 francs sur sa cassette particulière. H lui en accorda une seconde sur les fonds littéraires du ministère de l'intérieur, au mois de février 1823, dans les jours qui suivirent la publication de Han fVhlande. Cette pension nouvelle était de 2000 francs. Par la même ordonnance royale, une pension d'égale somme était donnée à Lamartine. On lit, dans une lettre de ce dernier, écrite le 15 février 1823 à son ami Aymon de Virieu :

Je viens de vendre 14 000 francs comptant mon deuxième volume de Méditations, livrable et payable cet été. Cela me mettra au niveau et au delà de mes besoins présents. En sus,

* Voy. oi-dessns rhap. VII. p. 256.

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le roi m'a donné une pension de 2000 francs (ceci entre nous); plus, mes appointements courront encore, je crois, cette année. Ainsi, si tout cela aborde, nous serons de force à finir Saint-Point pendant que tu finiras Papetièresi.

Victor Hugo n'avait point, comme Lamartine, de château à finir ; mais estimant qu'avec 3000 francs de rente il était assez riche pour avoir un appartement à lui, il quitta, au mois de mars 1823^ la maison de son beau-père, et il vint s'établir rue de Yaugirard, n" 90. Sainte-Beuve demeurait alors avec sa mère dans la même rue, au n° 94. Le poète et le critique ne devaient d'ailleurs se connaître que plus tard : leur première rencontre, destinée à exercer sur leur vie une si grande influence, n'aura lieu qu'au mois de janvier 1827 -.

Après la publication de Ban (V Islande, Victor Hugo revint à la poésie avec une ardeur nouvelle. Au cours de l'année 1823, il ne composa pas moins de vingtdeux odes. C'est aussi de cette époque que datent ses deux premières ballades : le Sylphe et la GranfV- Mère :

Dors-tu?... réveille-toi, mère de notre mère !

Assise à son foyer, la muse lui dicta alors quelques-uns de ses plus doux chants, ces belles pièces où l'âme du poète répand aux pieds du Seigneur les effusions de son cœur, les parfums de son amour :

* Correspondance de Lamartine, t. III, p. 216.

2 Portraits contemporains, t. I*"". p. 468. Appendice de l'édition de 1860.

Voici la vérité qu'au monde j^ révèle,

Da ciel dans mon néant je me suis souvenu ;

Louez Dieu ! la brebis vient quand l'agneau l'appelle ;

J'appelais le Seig'neur, le Seigneur est venu *.

Il écrivait ces vers, au mois d'août 1823, auprès du berceau de son premier-né. Deux mois plus tard, un ange an radieux visage emportait l'enfant dans ses bras. « Ce pauvre Victor ! écriveit Emile Daschamps à Adolphe de Sainl-Valr}^ le 12 octobre 4823 ; combien je suis triste de son chagrin ! Son enfant était bien faible, mais enfin il vivait ! » — Victor Hugo a consacré le souvenir de cette grande douleur, — il en devait, hélas ! éprouver de plus amères, — dans une ode touchante : A Pombre d'un enfant.

0 ! dans ce monde auguste où rien n'est éphémère, Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel, Enfant ! loin du sourire et des pleurs de ta mère, N'es-tu pas orphelin au ciel 2?

Dans la lettre d'Emile Deschamps que nous venons de citer, nous lisons ce qui suit : « Vous savez que décidément nous ne mettrons pas dans la Revue les vers de Latouche ^ C'est une chose convenue avec Victor Nous aurons des vers charmants de Del-

1 Actions de (grâces. {Odes et Ballade-,, liv. V. ode xiv.)

2 Oies et Ballades, liv. V, odcxvi.

3 La Revue dont parle Emile Desrhamps, la Muse française, ne renferme, en effet, aucune piè^e de M. de Ldtou'^he, Téditeur d'André Chenier, et Sainte-Beuve s'est tromp3, lorsqu'il a dit, dans ses Causeries du Lunii, t. III, p. 374 : « M. de Latou'^be avait commencé par des espèces de ballades imitées de l'anglais, de l'allemand, par des descriptions de printemps, de paysages, qui parai «aient dans les journaux littéraires d'alors, dans la Miisp frnnnrnse, . . i>

phine, en décembre. » La Revue dont il est ici question, avait été créée, quelques mois auparavant, par les amis de Victor Hugo, et il en était un des principaux collaborateurs. Voici en quels termes, dans son autobiographie, il s'exprime à ce sujet : « MM. Soumet, Guiraud et É.nile Deschamps eurent l'idée de fonder une revue et demandèrent à M. Victor Hugo de se mettre avec eux. Il résistait, ayant des travaux à terminer ; mais le bailleur de fonds fit de sa collaboration une condition absolue, et il céda par amitié. Ainsi naquit la Revue française *. » Et, dans les lignes qui suivent, il nomme encore par deux fois la Revue française.

La Revue française, dont les fondateurs étaient MM. Guizot, le duc de Broglie et Charles de Rémusat, a paru du mois de janvier 1828 au mois de septembre 1830. M. Victor Hugo n'y a jamais écrit. La Revue, créée en 1823, avec son concours, par MM. Soumet et Guiraud, Emile Deschamps et Adolphe de Saint- Valry, avait pour titre : la Muse française. Que M. A'ictor Hugo ait oublié jusqu'au nom d'un recueil où il a écrit pendant une année et sur lequel Sainte-Beuve, dans la biographie du poète, a cru nécessaire de s'étendre longuement, c'est là une inadvertance d'autant plus étonnante que la mémoire de M. Victor Hugo est à coup sûr la plus extraordinaire qui soit. Luimême, à cet égard, n"a voulu nous laisser aucun doute. H déclare, en effet, dans la préface de ses lettres sur le Rhin^ « qu'elles ont été écrites sans

* Motor Hiif/o nironfi'-. otc, t. II. p. 83.

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livres, et que les faits historiques ou les textes littéraires qu'elles contiennent sont cités de mémoire ». Il affirme ne leur avoir fait subir aucune retouche. Or ces lettres, écrites ainsi au hasard de la plume, non point dans le silence du cabinet, au milieu d'une riche bibliothèque, mais le soir d'un jour de marche, à l'angle d'une table d'auberge, au bruit du souper qui s'apprête S ces lettres énumèrent patiemment les faits les plus microscopiques, sans rien ometti^e et sans prévariquer ; elles retracent les infiniment petits de l'histoire, les détails les plus inconnus des époques les plus obscures. On y trouve, à chaque instant, des pages telles que celle-ci, par exemple :

Quatre de ces châteaux ont été bâtis au onzième siècle : Ehrenfels, par l'archevêque Siegfried ; Stahleck, par les comtes Palatin ; Sayn, par Frédéric, premier comte de Sayn, vainqueur des Maures d'Espagne ; Hammerstein, par Othon, comte de Vétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle : Gutenfels, par les comtes de Nuringen ; Rolandseck, par l'archevêque Arnould II, en 1149 ; deux au treizième : Furstemberg, par les Palatins, et Rheinfels, en 1219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen ; quatre au quatorzième : Vogtsberg, en 1340, par un Falkenstein ; Fursteneck, en 1348, par l'archevêque Henri III ; le Chat, en 1383, par le comte de Katzenellenbogen ; et la Souris, dix ans après, par un Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle : Philipsburg, bâti, de 1568 à 1571, par le landgrave Philippe le Jeune... - »

* <> Le voyageur a marché toute la journée... Le soir venu, il entre dans une auberge, et pendant que le souper s'apprête, il demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude à l'angle d'une table, et il écrit. '> {Le Rhin. préface, p. 12.

2 Lp Rhin, t. II. p. 200.

Si quelque lecteur malappris s'avisait de penser que cette page et cent autres pareilles ont pu difficilement être écrites sans livres, dans une chambre d'hôtel ; si, cherchant à l'auteur du Rhin une querelle d'Allemand, il demandait à voir les originaux eux-mêmes, cette requête indiscrète tournerait bien vite à sa confusion. « La forme et le fond de ces lettres, dit M. Victor Hugo, sont restés ce qu'ils étaient. » Et il ajoute : (( On pourrait au besoin montrer aux curieux toutes les pièces de ce journal d'un voyageur authentiquement timbrées et datées par la poste *. » Oui, toutes, même la lettre vingt-cinquième où j'ai compté soixante-deux dates, et quelles dates ! escortées de quatre cent soixante noms propres, et quels noms propres ! Tandis qu'il suffisait, pour arrêter Boileau, de quatre ou -cinq noms hérissés do consonnes :

Zutphen, Wageninghen, Hardewic, Knotzembourg^,

M. Victor Hugo cite de mémoire, sans broncher, quatre cent soixante noms aux syllabes bizarres^ et nous sommes bien forcés de croire, — puisque le timbre de la poste est là, — qu'il n'en a pas ajouté un seul sur ses épreuves... ajwes la lettre.

Mais alors comment se fait-il qu'avec une mémoire si prodigieuse il ait oublié le nom de la Muse française, qu'il ait confondu cette Revue avec une autre d'un caractère tout différent, et qu'il ait laissé sub-

* Le Rhin, préface, p. 20 ^ Fpître IV, Au roi.

sister cette erreur dans toutes les éditions de ses Mémoires publiées depuis vingt ans ?

N'ayant point les mêmes raisons que l'illustre poète pour laisser dans l'ombre une Revue honorée de sa collaboration et à la direction de laquelle il a même pris une part active, nous nous y arrêterons quelques instants.

La Muse française, qui commença en juillet 1823 pour finir en juin 1824, paraissait une fois par mois. Elle avait pour épigraphe ces vers de Virgile :

Jam redit et Virgo. .......

.Tarn nova progenies Ccelo demittitur alto.

Chaque livraison était divisée en trois parties, réservées : la première à la poésie, la seconde à la critique littéraire, la troisième à des articles sur les mœurs et les caractères du jour.

Titre oblige : la Muse française accordait aux poètes la plus large hospitalité. Voici les noms de ceux dont elle publia des vers :

Victor Hugo, Alfred de Vigny, Soumet, Guiraud, Jules de Rességuier, Emile Deschamps, Adolphe do Saint-Valry, Charles Nodier, Pichald, Jules Lefèvre, Ulric Guttinguer, Ancelot, Ghênedollé, Raour-Lormian, Brifaut, L. Belrnontet, Victor Chauvet, de Villebois, Nestor de Lamarque, Adolphe Michel : — M"^es Des-

Jbordes-Yalmore, Dufréno}^ Verdier , Géré-Barbé , Amable Tastu, Sophie Gay et Delphine Gay.

La critique n'est point d'ordinaire le fait des poètes, mais il en allait autrement à la Muse, oii les critiques s'appelaient Victor Hugro, Charles Nodier, Soumet, Emile Deschamps, Alfred de Vigny, Gaspard de Pons, Adolphe de Saint-Valry, Guiraud, Holmondurand. Ce dernier nom cachait M. Durangel, déjà couronné plusieurs fois par l'Académie des Jeux-Floraux et dont nous avons eu précédemment occasion de parler avec quelques détails \

Les esquisses de mœurs qui occupent la dernière partie de chaque livraison sont dues à Emile Deschamps, Jules de Rességuier et Adolphe de Saint- Valry. Emile Deschamps signait le Jeune Moraliste. Il a, trois ans plus tard, réuni ses articles en un volume, sous ce titre : le Jeune Moraliste du dix-neuvième siècle.

La collection de la Muse française forme deux volumes in-octavo -, qui fourniraient matière à plus d'un extrait intéressant. On y trouverait notamment tout un Alfred de Vigny inédit, prose et vers.

Outre Dolorida ^, Alfred de Vigny a donné, à la Muse, deux fragments d'un poème de Suzanne^, dont le premier seulement a été réimprimé dans ses Œuvres

*■ Voy. ci-dessus, chapitre iV,

2 Les volumes de la 3Iuse française ne sont guère moins rares que ceux du Conservateur littéraire. Nous en devons également la communication à M. Léon de la Sicotière.

3 4« livraison, t. I, p. 231.

•V 10" livraison, t. IL p. 212.

310 VlCTUll JlUGO AVANT 1830

complètes. Neuf stances, mi\i\x\ée^ le Chant de Suzanne au bain, n'ont pas été recueillies par le poète, non plus que ses vers sur la Mort de Bijron, insérés dans" la douzième livraison, avec ce sous-titre : Fragment d'un poème qui va être publié. Voici la lin de ce remarquable morceau :

Poète conquérant, adieu pour cette vie !

Je regarde ta mort et je te porte envie ;

Car tu meurs à cet âge où le cœur, jeune encor,

De ses illusions conserve le trésor.

Tel, aux yeux du marin, le soleil des tropiques

Se plonge tout ardent sous les flots pacifiques,

Et, sans pâlir, descend à son nouveau séjour

Aussi fort qu'il était dans le milieu du jour.

Des deux morceaux de prose qu'Alfred de Vigny a fait paraître dans la Muse française, le premier, — consacré à un petit recueil de vers intitulé Amour. — A Elle, dont l'auteur, le comte Gaspard de Pons, avait garde l'anonyme % — respire une douloureuse tristesse, une sombre mélancolie, déjà voisine de cette noire désespérance qui éclatera plus tard dans Stello et dans Servitude et grandeur militaires ; le second est un compte rendu des Œuvres posthumes de M. le baron deSorsum. Au chapitre I^^ du livre III des Misérables, M. Victor Hugo, dressant à sa façon le bilan de Vannée 1817, nous dit : « C'était l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. » Eh ! mon Dieu ! nul n'est

* Ces vers du comte Gaspard de Pons ont été réimprimés, en 1860, dans ses Adieux j)oétiques, t. I, p. 12 et suivantes.

VICTOK IIL'GO AVANT 1830 311

tenu d'être célèbre, et M. Bruguière de Sorsum ne se piquait point de l'être. Homme du monde et homme d'esprit, il ne demandait aux lettres que d'occuper et de charmer ses loisirs. L'Académie française avait accordé, en 1807, une mention à sa pièce sur les Voyages. Après avoir donné, en 1821, une traduction en vers du poème de Robert Southey, Roderick^ le dernier roi des Goths, il traduisit quelques-uns des chefs-d'œuvre de Shakespeare, conformément au texte original, en vers blancs, en vers rimes et en prose. Cette tentative a inspiré à Alfred de Vigny une page remarquable et qui ne serait pas pour déparer ses œuvres *.

Mais c'est surtout Victor Hugo qui doit ici nous occuper. Deux de ses Odes ont paru dans la Muse française : VOde ci mon "père et la Bande noire ^.

Au mois de septembre 1823, date de la publication de la première de ces deux pièces, un rapprochement s'était opéré entre le général Hugo et ses fils. Les vers du poète étaient suivis d'une longue note rappelant les états de services de son père... depuis 1805 seulement, de façon à ne point réveiller les souvenirs du temps où il arborait le prénom de Brutus.

La Bande noire est restée l'une des plus belles odes de Victor Hugo, la plus belle peut-être. 11 a d'ailleurs corrigé très heureusemenll'une des dernières strophes. Parlant des démolisseurs révolutionnaires, il disait dans la Muse française :

1 7* livraison, t. II, p. 0:J.

2 La Muse française, t, I'»', p. 141 ; t. II. p. 43.

31 i VICTOR HUGO AVANT 1830

Qu'ils viennent maintenant, que leur foule s'élance, Qu'ils se rassemblent tous ces soldats aguerris 1 Voilà des ennemis dignes de leur vaillance !

Des ruines et des débris.

Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;

Qu'ils assiègent ces tours désertes ;

Pour eux il n'est point de dangers ; Les héros qui veillaient sur ces hautes murailles, Les ombres qui jadis ont gagné des batailles,

Les prendraient pour des étrangers !

Lorsqu'il publia sa pièce dans le second volume de ses Odes % il refit ainsi les derniers vers :

Qu'ils assiègent ces tours désertes ;

Un tel triomphe est sans dangers.

Mais qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles ; Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles

Les prendraient pour des étrangers !

Les articles en prose de Victor Hugo dans la Muse française sont au nombre de cinq. En voici les titres : Quentin Durivard, par sir Walter Scott ; — Essai sur Vindifférence en matière de religion, par M. l'abbé F. de la Mennais, tomes III et IV ; — Sur Voltaire, fragment ; — Sur Georges Gordon, lord Byron ; — Eloa ou la Sœur des Anges, mystère, par le comte Alfred de Vignj-.

A l'exception du dernier, ces articles ont été reproduits dans Littérature et Philosophie mêlées ; mais l'auteur leur a fait subir d'assez nombreux change-

1 Nouvelles Odes.^av Victop-M. Hugo, 1824.

VICTOK UUGO AVAiNT 1830 313

ments portant ici sur le style, là sur les idées ellesmêmes ; nous en signalerons quelques-uns.

Dans les pages sur Quentin Dunvard, après cette phrase : « Nous aimons d'ailleurs à retrouver nos ancêtres avec leurs préjugés, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux panaches et leurs bonnes cuirasses, » Victor Hugo ajoutait ceci : « Cet homme (Bonaparte) connaissait bien peu le génie populaire, qui essayait de rajeunir le Louvre et de recrépir la monarchie de Gharlemagne. Walter Scott comprend mieux sa mission de poète que ce géant aveugle n'a compris celle de fondateur '. » Napoléon aveugle! M. Victor Hugo, devenu en 1834 bonapartiste ardent, s'empresse d'effacer ce blasphème. D'un trait de plume il biffe tout le passage. Il supprime également celui-ci :

Comme Français, nous ne remercierons pas sir WaUer Scolt de l'incursion qu'il vient de faire dans notre histoire ; nous serions plutôt tenté de la reprocher à cet Ecossais. Certes, celui qui, entre tous nos rois, nos Charlemagne, nos Phihppe Auguste, nos saint Louis, nos Louis XII, nos François 1er, nos Henri IV et nos Louis XIV, a été choisir pour son héros Louis XI, ne peut être qu'un étranger. Voiià bien une inspiration de la muse anglaise -.

0 poète ! le jour où, voulant placer dans un de vos romans 2 l'un de nos rois, vous avez été choisir précisément Louis XI ; le jour surtout où, dans l'un de vos

1 La Musc française, t. h»", \). 31,

2 Ibid.» t. I", p. 38.

3 Notre-Dame de Paris.

31i VlCTOll UUGU AVANT 1830

drames \ vous avez introduit François pr pour en faire un coureur de tavernes ; où vous avez traîné dans le taudis de Maguelone le rival de Charles-Quint ; où vous avez fait souffleter par un bouffon l'ami du Primatice et de Léonard de Vinci, où vous avez barbouillé de boue

Ce François Premier, dont Pavie Trouva l'armure sans défaut ^ ;

ce jour-là, o poète ! n avez-vous donc pas compris que de vous aussi l'on pourrait dire : « Certes, celui qui insulte ainsi un héros qui a combattu deux grands jours à Marignan, celui-là n'obéit pas à une inspiration française ^!»

C'est une page bien française, au contraire, que celle qui termine l'étude sur Quentin Dunva?'d, et dans laquelle \e jeuyie Jacobite de 1823 s'incline avec émotion devant ces deux choses sacrées, la vieillesse et le malheur :

Puisque nous avons reproché à sir Waller Scott le choix de

* Le Roi s'amuse.

2 V. Hugo, ode sur le Sacre de Charles X.

3 Le Roi s'amuse, représenté le 22 novembre 1832 ; interdit le lendemain. — Depuis que ces lignes ont paru dans le Correspondant, le Théâtre-Français a donné, le 22 novembre 1882, la seconde du Roi s'amuse. Les spectateurs étaient venus avec le ferme propos d'applaudir ; mais le courage leur a manqué, en présence de cette pièce antifrançaise. L'ennui, d'ailleurs, ne leur en eût point laissé la force. L'un des plus fervents admirateurs du Maître, M. Francisque Sarcey, a dû le confesser dans son feuilleton dramatique. « Personne, dit-il, ne peut lutter contre cette vérité qui s'impose à tous les esprits : on s'ennuie tout bas ; on enrage de s'ennuyer ; on ne se Tavoue pas à soi-même; mais on s'ennuie. C'est une déroute, c est un eftbndrement.. . La représentation a été exécrable. 11 n'y a pas deux mots pour la qualifier : elle a été exécrable. -> Le Tonps^, 27 novembre 1882.

son personnage royal, nous ne terminerons point cet article sans le remercier de sa touchante et ingénieuse préface. Son vieux marquis provoque à chaque instant le sourire et les larmes. Loin de nous la pensée de réveiller ici le moindre souvenir de parti ! S'il est, comme on l'assure, des Français qui osent rire de quelques vieillards français comme eux, lesquels ont vécu dans l'exil et meurent dans la pauvreté, qu'ils lisent la préface de Quentin Durivard, elle les réconciliera avec les infortunes de l'honneur. Nous regrettons seulement que ce service leur soit rendu par un étranger. Pour nous, nous avons toujours pensé qu'il peut y avoir au monde quelque chose de plus ridicule que la vieillesse et le malheur *.

M. Victor Hugo a supprimé, en 1831, cette page touchante.

A la Muse française, comme au Conservateur littéraire, Chateaubriand était l'objet d'une religieuse admiration. Il était le dieu du temple, ou plutôt de la petite chapelle moyen âge, où les jeunes lévites de l'École romantique célébraient devant quelques fidèles choisis les rites de la poésie nouvelle. Victor Hugo excellait entre tous à manier l'encensoir devant l'auteur du Génie du Christianisme. Dans l'étude sur Walter Scott, il plaçait les Martyrs au premier rang des épopées. « Bien que l'auteur de cet admirable poème, disait-il, ne l'ait point assujetti au joug métrique, ceux-là seuls lui refuseront la palme épique, qui voudraient en décorer leur aride Henriade, cette gazette en vers, où Voltaire a évité soigneusement la poésie, comme on évite un ami avec qui l'on veut se brouiller -. »

1 La Muse française, t. I*', p. 45.

2 Ihid., t. I»»-, p. .{'( .

Un peu plus tard, clans son article sur La Mennais, il parlait de « l'enlhousiasme avide qu'a éveillé dans notre siècle le Génie du Christianisme », — de « l'impulsion donnée aux esprits par les admirables écrits de M. de Chateaubriand » ; et il écrivait : « M. de Chateaubriand, dont le génie flatte toutes les imagi- Tiations lors même qu'il ne touche pas tous les cœurs^, a laissé tomber sur les Juifs quelques-unes de ces pages merveilleuses qui, passant de mémoire en mémoire, n'auraient pas besoin du secours de l'imprimerie pour arriver à la postérité la plus reculée \ « Dans l'article sur Georges Gordon, lord Byron, comparant Chateaubriand à Byron, il n'hésitait pas à déclarer « le premier supérieur au second, autant par sa propre élévation que par la hauteur de sa morale '».

Tous ces passages en l'honneur de Chateaubriand, M. Victor Hugo les a effacés dans ce livre de Littérature et Philosophie mêlées, où pourtant, s'il faut l'en croire, « il a eu soin de réimprimer ses articles d'autrefois, sans y rien changer ».

En même temps qu'il biffait les éloges qu'il avait accordés au chantre des Martyrs, il atténuait les critiques que, dans son Fragment sur Voltaire, il avait adressée-s à l'auteur de V Essai sur les mœurs. « Sa Benriade, écrivait-il en 1823, est encore bien inférieure, comme composition littéraire, à son infâme Pucelle, ce qui ne signifie certes pas que ce repoussant ouvrage soit supérieur, môme dans son genre

1 La Muse française. t.Ie'.p.97.

2 Ibid.. t. n. p. 334.

honteux *. » Repoussant! Infâme! M. Victor Hugo rature philosophiquement, en 1834, ces deux épithètes attentatoires à l'honneur de M. de Voltaire.

Ce Fragment sur Voltaire était accompagné, dans la Muse française, de la note suivante :

Ce fragment est tiré d'une Notice sur la vie et les écrits de Voltaire, qui précède un Choix de lettres, de cet écrivain célèbre, publié par A. Boulland et Ce. Ce choix de lettres fait partie d'une collection imprimée par Firmin Didot, sur papier fin, publiée en deux formats, in-12 etin-18 grand raisin. Elle sera ornée des portraits des divers auteurs.

L'éditeur n'épargnera rien pour que cette collection, particulièrement destinée à la jeunesse, soit également digne des bibliothèques de tous les amateurs de bons et beaux livres. Elle sera, par son extrême élégance, susceptible d'être donnée en étrennes. — Chaque choix de lettres sera précédé d'une notice biographique et raisonnée sur l'auteur auquel elles seront empruntées.

Le choix de lettres et la rédaction des Notices sont confiés à M. Victor Hugo 2.

Des cinq Études publiées par Victor Hugo dans la Muse française, la plus remarquable est celle qu'il a consacrée à Eloa ; et l'on s'étonne de ne pas retrouver dans ses œuvres ces pages tour à tour éloquentes ou gracieuses, cette critique d'un poète par un autre poète, où brillent les plus rares et les plus charmantes qualités. Pourquoi ne les a-t-il pas admises dans Littérature et Philosophie inêlées ? Serait-ce parce qu'en 1834, la gloire d'Alfred de Vigny parais-

1 La Muse française, t. I"»". p. 431.

2 lbirJ..\. î". p. 427.

sait à quelques-uns moins éclatante que la sienne, mais plus haute et plus pure ; parce qu'elle semblait à tous devoir grandir encore, nul ne pouvant prévoir alors que l'auteur à!Eloa et de Moïse, de Cinq-Mars et de Stello, allait, au lendemain même de Chatterton et de Grandeur et Servitude militaires, en pleine sève et en plein triomphe, rentrer, avant midi, dans sa tour d'ivoire * ; parce que, dans l'entourage même de M. Victor Hugo, ses plus fidèles disciples murmuraient tout bas ce que Théophile Gautier devait un jour écrire : » Eloa est le plus beau poème, le plus parfait peut-être de la langue française ^ ? »

Quoi qu'il en soit des motifs qui l'ont décidé à ne pas reproduire son article sur Eloa, M. Victor Hugo n'a pu se résigner à le perdre tout entier. Il en a donc extrait certains passages, où le nom d'Alfred de Vigny ne se trouvait pas, et il les a insérés dans un chapitre de Littérature et Philosophie înêlées, auquel il a donné pour titre : Idées au hasard. Jusque-là tout allait bien ; mais que faire de la page suivante toute constellée d'antithèses, mais où brillait aussi, éclatant de blancheur, le nom d'Eloa ?

Ces réflexions nous amènent naturellement à l'auteur d'Eloa. Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte ineffaçable de la méditation et de l'inspiration, c'est ce poème. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de l'homme ; une leçon terrible donnée en vers

* Et Vigny plus secret,

Comme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait.

(Sainte-Beuve. Ips Pensées d'août.) 2 Moniteur du 28 septembre 1863.

enchanteurs ; une des plus hautes vérités de la religion et de la philosophie, développée dans une des plus belles fictions de la poésie ; l'échelle entière de la création parcourue depuis le deg-ré le plus élevé jusqu'au degré le plus bas ; une action qui commence par Jésus et se termine par Satan ; la sœur des anges entraînée par la curiosité, la compassion et l'imprudence, jusqu'au Prince des réprouvés : voilà ce que présente Eloa, drame simple et immense, dont tous les ressorts sont des sentiments ; tableau magique qui fait graduellement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les nuances de ténèbres ; poème singulier qui charme et qui effraye * !

Gomment faire ? Sacrifier cette page et tant de belles antithèses ? C'était dur ! Signaler à l'admiration du lecteur l'auteur d'Eloa ? Jamais ! C'est alors que M. Victor Hugo eut une idée qui porte manifestement, elle aussi, l'empreinte de la rnéditation et de Vinspiration. 11 se rappela qu'un certain poète anglais, nommé Milton, lequel jouait même un rôle dans son drame de Cromwell, avait publié, vers l'an 1667, un poème, qui avait quelques rapports avec celui d'Alfred de Vigny. Cela trouvé, le reste allait de soi : il n'y avait qu'à mettre Milton^ là où il y avait Alfred de Vigny ; à mettre le Paradis perdu, là où il y avait Eloa. Ainsi fut fait ^. Mais on ne s'avise jamais de tout! M. Victor Hugo ne s'est pas aperçu qu'en se servant de ce petit subterfuge pour ne pas rappeler Eloa, il grandissait singulièrement ce poème, et qu'en voulant abolir jusqu'au nom d'Alfred de Vigny,

* La Muse française, t. II, p. 279.

2 Littérature et Philosophie mêlées, p. 2n

.*i20 VICTOR IJUGO AVANT 4830

il faisait rejaillir sur ce nom effacé quelque chose de Féclat du nom même de Milton !

Le soin mis par Victor Hugo à laisser dans l'ombre Eloa est d'autant moins excusable que c'est précisément à lui qu'Alfred de Tigny, au moment où il s'était cru appelé à prendre part à l'expédition d'Espagne, avait confié la mission de faire imprimer son poème et de le présenter au public. C'était sur lui qu'il se reposait, s'il tombait sur quelque champ de bataille, pour protéger sa mémoire. La lettre qu'il lui écrivit à cette occasion est intéressante à plus d'un titre, et mérite d'être mise en entier sous les yeux du lecteur.

Alfred de Vigny avait quitté la garde royale au mois de mars 1823, pour passer, avec le grade de capitaine, au 55^ de ligne, alors en garnison à Strasbourg. Au mois de juillet de la même année, le 55« de ligne fut envoyé à Bordeaux. C'est de cette ville que l'officier-poète écrivait à son ami, à la date du 3 octobre :

J'ai reçu, mon cher Victor, et avec plus que du plaisir, votre aimable lettre. J'ai tardé à vous répondre, parce que l'ordre que nous venons de recevoir de partir pour l'Espagne m'a donné quelque occupation *. A présent que je sais que j'ai

1 Le o5e de ligne fut envoyé à Pau, mais il ne franchit pas la frontière. Alfred de Vigny fut rondamné à assister à l'expédition larme au bras. Ne pouvant combattre, il composa, dans les Pyrénées, ses trois beaux poèmes : DoJorifin. Ip Dphiqp. Le Cnr. et écrivit Je<! premiers ohapitres Ap Cwq-Mnrsi.

encore plusieurs jours à moi, j'en profite pour vous dire adieu et causi-r encore un peu de notre chère poésie.

C'est une chose infâme que la littérature, je commence par là, et ce qui me le fait dire, c'est d'entendre autour de moi tout ce qui se dit de M. de Lamartine, Il est toujours mal jugé et tantôt on le prend trop haut, tantôt trop bas. On dit que vous tous l'avez excommunié. Je ne puis le croire. Cela me rappelle les cris que l'on jeta parmi nous lors des premières Méditioîis ; par combien d'applaudissements les avons-nous étouffés ! Je n'ai reçu à son sujet aucune lettre de woifs/J'ailu attentivement, à plusieurs reprises et seul, ses deux nouveaux ouvrages *, et je veux vous dire ce que j'en pense pour savoir avec lequel de vous je me serai accordé. Je ne veux d'abord parler que de l'ouvrage, je vous dirai ensuite deux mots sur l'auteur. Je parierais que vous ne les avez pas assez distingués, vous êtes trop près.

Socrate est un ouvrage très bien composé et auquel on ne peut pas refuser une poésie grave et majestueuse. Je veux bien que Platon en ait fait une partie, tout cela est plus beau par les vers, et il y en a d'une sévérité mâle qui m'a ému, et l'émotion ne se trompe jamais. Mais Psyché est trop longue et sans grâce -, elle interrompt im puissant intérêt, et si l'auteur voulait mettre les tableaux de Raphaël, il fallait en choisir un, celui qui avait le plus de rapport avec le moment, l'immortalité de l'âme. Je renoncerais pourtant difficilement à ce rayon de poésie qui pénètre dans le cachot, mais je voudrais l'épurer. Il y a là un poignard, une goutte ^ de bien mauvais goût, mais les deux gouttes pour les dieux ^ me pa-

1 La Mort de Socrate. poème aTec cette épigraphe : La vérité, c'est Dieu. — Nouvelles Méditations poétiques.

2 Lamartine, supposant que Ihistoire de Psyché est reproduite sur la coupe où Socrate va boire la ciguë, en reproduit les principales scènes,

3 L'Amour impatient, s'évcillant à demi, Contemplant tour à tour ce poignard, cette goutte...

4 II dit : et vers la terre inclinant le calice. Comme pour épargner un nectar précieux,

Fn versa seulement doux gouttes pour le? dienx.

raissent d'une grande beauté. Je trouve que Lamartine a manqué son ciel comme tous ceux qui en ont fait, car nous ne connaissons que le malheur. Je n'aime point les âmes qui se fécondent, et Phédon est par trop anacréontique. Quel parti notre grand Soumet eût tiré de ce grand sujet ! Il m'en avait un jour confié le projet. Son plan était admirable, et il sera peut-être forcé d'y renoncer ; ce Socrate ébauché fera peut-être trop de bruit pour qu'on ait l'air original en le traitant. Les sots iront toujours chercher le germe de ses beautés dans un hémistiche de l'autre. Je pleure tous les jours cette Wgédie, je la pleure avec les larmes de la postérité.

Quant aux Méditations, certes, l'ensemble est fort inférieur aux premières, le ton est désuni et on a l'air d'avoir réuni toutes les rognures du premier ouvrage et les essais de l'auteur depuis qu'il est né. Je ne puis pas croire qu'il ait présidé à cet arrangement, et certes, il n'a pu penser qu'une scène de son Saill balançât celle de Soumet. Je ne vous parle pas des incroyables fautes qui se trouvent souvent, je veux les donner à l'imprimeur ; mais dans la danse céleste ils s'élancent, est un peu fort, et le branle de ta lame, et un rocher qui surplombe. Cependant, et je le dis avec vérité, je ne crois pas que M. de Lamartine ait rien fait qui égale les Préludes et les dernières strophes surtout, Bonaparte et le Chant d'amour. Il y a en général dans tous ses ouvrages une verve de cœur, une fécondité d'émotion qui le feront toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs *. Il ne lui reste plus qu'à l'être avec l'esprit par la pureté et avec les yeux dans les descriptions. Venons à l'homme. C'est ici que je vais baisser comme lui. J'ai de mauvais pressentiments de cette alliance avec les

1 Alfred de Vigny écrivait, en 1834, dans son journal : « Je n'ai jamais lu deux Harmonies ou Méditations de Lamartine sans sentir des larmes dans mes yeux. Quand je les lis tout haut, les larmes coulent sur ma joue. Heureux quand je vois d'autres yeux plus humides encore que les miens ! Larmes saintes ! larmes bienheureuses ! d'adoration, d'admiration et d'amour ! » {Journal d'un poète, recueilli et publié sur les notes intimes d'Alfred de Vigny, par Louis Ratisbonno, p. 64.)

libéraux, de cette séparation de nous ; après avoir vu que le faubourg Saint-Germain, désenchanté de son premier malheur, Favait un peu délaissé, n'a-t-il pas voulu se faire un succès avec l'autre parti, et se faire pour celui-là une seconde infortune mais dans son genre, mais moins sentimentale que la première? Tout cela serait bien étroit, mais tout me l'annonce. Dites-moi ce que vous en pensez *.

J'ai bien autre chose à vous dire. Je ne sais si Emile ou moi nous vous avons parlé de M. de Sorsum 2 ; c'est un de vos admirateurs, un homme plein de simplicité et de mérite, un de mes parents et beau-père de M. de Montrivault 3. Il m'écrit de Paris où il est, tout exprès pour avoir votre adresse et pour quaje lui procure l'occasion de vous voir. Je vous en prie, aimez-le pour moi, et qu'il vous dise de ses vers, je n'aurai pas besoin de vous dire d'en être enchanté. Il a déjà traduit six tragédies de Shakespeare d'une manière originale, littérale, et la seule qui révèle le génie anglais. Il demeure hôtel de Hambourg, rue Jacob.

J'ai fini Satan ^ ; j'avais le pressentiment de notre départ et me suis enfermé un mois pour cela. Je le crois supérieur à tout ce que j'ai fait ; ce n'est pas dire beaucoup, mais c'est quelque chose pour moi. Cette composition s'est beaucoup étendue sous mes doigts, elle renferme d'immenses développements. Il y a encore deux lacunes ; j'espère avoir le temps de les remplir ici avant le jour du départ. Je laisse ensuite mon portefeuille chez M. Delprat, le parent d'Emile, à Bordeaux s. Je lui ai dit ce que je vous recommande, mon cher ami, si les boulets ne respectent pas le poète, je vous prie de faire im-

1 Alfred de Vigny, en 1823, professait, comme Victor Hugo, les opinions royalistes les plus extrêmes. Lamartine appartenait, à cette date, à une nuance plus modérée du parti monarchique.

2 Le baron Bruguière de Sorsum. Voy. ci-dessus, p, 31 J.

^ 3 Le comte James de Montrivault, cousin d'Alfred de Vigny, et colonel du régiment où le poète était capitaine.

A Alfred de Vigny avait d'abord donné ce titre do Satan à son poème d'Eloa.

5 M. Edouard Delprat, poète distingué, parent d'Emile Deschamps.

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primer Sataîi à part et tel qu il est, sans corrections ; soulignez seulement comme non terminé ce qui vous semblera trop mauvais. Les lacunes serout remplies en prose, que j'y mettrai si je n'ai pas de temps. Vous trouverez aussi bien des essais en vers et en prose. Ce qui vous en semblera digne, il faudra l'imprimer à la suite sous le titre de Fragments, C'est alors que les points auront un sens raisonnable.

J'emporte un album et je ferai Roland i au milieu de ses décorations naturelles. Je m'en réjouis.

Adieu, mon bon ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

Écrivez-moi (à Bordeaux et à la suite).

Alfred de Vigny 2.

La Muse française cessa de paraître au mois de juin 1824, comme si elle ne voulait pas survivre à la mort ministérielle de Chateaubriand, qui avait quitté, le 6 juin, Ihôtel du ministère des atlaires étrangères. Elle lira, dans son dernier article, une salve éclatante à l'honneur du grand écrivain, comme le vaisseau qui, avant de sombrer, cloue son pavillon au grand mât et fait feu de toutes ses pièces. Cette page éloquente était signée d'Adolphe de Saint-Valry ^.

1 Voy. dans les Poèmes antiques et modernes d'Alfred de Vigny son poème sur Roland, auquel il a donné pour titre : le Cor.

a Nous devons la communication de cette lettre d'Alfred de Vigny à M»" G. de Saint-Valry.

3 La Muse française, t. II, p. 359 et suiv.

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