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CHAPITRE X

Le Cénacle de 18^4

Charles Nodier. VArsenal, conte des Mille et une Nuits. — Alexandre Soumet et Alexandre Guiraud. — Michel Pichat, Léonidas et Talma. — Jules de Rességuier. Alfred de Vigny. Gaspard de Pons. Une pièce inédite de M. Victor Hugo. Les PhilheUèiies. — Jules Lefèvre. Emile et Antony Deschamps. Ceci a tue cela. — Adolphe de Saiut-Valry. — Delphine Gay. C'est la faute du rnari. — L'iric Guttinguer. Une pensée de Leopardi. — Cbènedollé. Manihus date liUaplenis.

Encore bien que la Muse française ait vécu une année seulement, elle mérite de n'être point oubliée. Elle marque une date dans notre histoire littéraire : le romantisme à ses débuts y fit ses premiers pas, avec une timidité qui, pour n'être pas exempte de gaucherie, n'était pourtant point sans grâce. Elle servit de centre et d'organe au premier Cénacle, très différent de celui de 1829, chanté par Sainte-Beuve *.

Les membres du Cénacle de 1824 étaient, avec Yictor Hugo, Charles Nodier, Alexandre Soumet, Guiraud, Pichald, Jules de Rességuier, Alfred de Yigny, Gaspard de Pons, Jules Lefèvre, Adolphe de

ï Poésies d<J Joseph Ddorme,

Saint-Valry, Ulric Guttinguer, Ghênedallé, Emile Deschamps et Delphine Gay.

Ce qui distingue tout d'abord le Cénacle de la Muse de celui de Joseph Delorme, c'est qu'on y trouvait, à côté des poètes de la génération nouvelle, des hommes appartenant à une autre génération et qui formaient la transition entre l'école classique, d'où ils étaient sortis, et l'école romantique, à laquelle ils s'étaient ralliés. Le Cénacle de 1824 avait, en second lieu, un caractère franchement royaliste et religieux ; la haine de la révolution et le mépris de la vulgarité libérale étaient à l'ordre du jour parmi ses membres, dont chacun professait, en revanche, un culte fervent pour le moyen âge, ses châtelaines et ses pages. Sainte-Beuve a tracé quelque part une silhouette piquante de ce groupe choisi, auquel il n'appartenait pas. Sans appuyer et sans pousser son esquisse au noir, il se plaît à indiquer les points faibles de ce monde un peu quintessencié de la Muse, « la chevalerie dorée, le joli moyen âge de châtelaines, de pages et de marraines ; le christianisme de chapelle et d'ermites, les pauvres orphelins, les petits mendiants, qui faisaient fureur et se partageaient le fond général des sujets, sans parler des innombrables mélancolies personnelles *. » Pas un des poètes du groupe, qui n'eût pour génie familier quelque sylphe ou quelque lutin, proche parent du Tr'ilhy de Nodier. Aussi bien, ce n'était pas Victor Hugo, trop jeune

4 Portraits contemjiorains , t. h^, p. 410.

VICTOJ'. HUGO AVANT 1830 327

encore, c'était Charles Nodier qui était le chef du cénacle de 1824, autant du moins que ce titre de chef se peut accorder avec la modestie, la nonchalance, la gracieuse faiblesse de l'auteur de Thérèse Aubert. Les fées qui, à sa naissance, avaient entouré son berceau, lui avaient accordé bien des dons, mais non point à coup sûr celui du commandement ; l'une d'elles, sans doute la Fée aux îniettes, avait même tenu à lui faire un don qui ne va guère avec celui-là, le don du nonchaloir, de la bonhomie qui s'oublie et qui parfois sommeille : quandoque bonus dormitat...

Né le 29 avril 1780, à Besançon, dans cette vieille ville espagnole * où Victor Hugo devait naître vingtdeux ans plus tard, Nodier avait quarante-quatre ans en 1824. Il était à l'apogée de son talent et de sa gloire. Il avait publié Jean Sbogar en 1818, Thérèse Aubert en 1819, Adèle en 1820, Smarra ou les Démons de la nuit en 1821, Trilby en 18^2. Bibliographe, lexicographe et philologue, il avait donné à l'érudition, dans ses Questions de littérature légale, les attraits de la poésie et du roman ; il avait, dans son Dictionnaire des Onomatopées, qui est de 1805, devancé de vingt ans l'horreur des romantiques pour les métaphores usées ^. Tandis que Chateaubriand et W^^ de Staël indiquaient du doigt le nouveau monde qu'ils avaient découvert, et, sans pénétrer eux-mêmes dans cette terre promise, restaient, comme Moïse, sur les

i Un joui-, dans Besançon, vieille ville espagnole,.;

{Les Feuilles d'automne.) 2 Souvenirs poétiques de l'Ecole romantique, par Edouard Fourniei', p. 383;

;jO^ VICTOR HUGO AVANT 1830

hauteurs du mont Nébo, Charles Nodier, le bâton à là main et le sac du touriste sur le dos, s'engageait le premier et marchait seul longtemps dans ces sentiers nouveaux, où Yictor Hugo et ses amis ne devaient venir le rejoindre que beaucoup plus tard. Il attaquai!, avec une verve étincelante, avec un entrain de jeunesse admirable, les successeurs vieillis de Voltaire et de Gampistron ; lui qui savait le grec comme Racine, il criblait de flèches acérées ces pseudo-classiques qui lisaient Homère dans les traductions de Bitaubé. Admirateur passionné de VIliade et de VOchjssée, il professait une admiration égale pour Shakespeare et pourGœthe. Devançant en tout, même dans leurs travers, les futurs adeptes du romantisme, il se complaisait dans la description des cauchemars, dans la peinture des Vampires. Sans souci des trois unités, en 1820 et en 1821, en ces mêmes années, oi^i Yictor Hugo, dans le Conservateur littéraire, proclamait la supériorité de nos tragédies françaises sur les drames anglais et allemands, Charles Nodier faisait jouer, sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, deux drames imités de l'allemand et de l'anglais, /^ Vampire et Bertrcmiy ou le château de Saint-Aldobrand. Dès 1820, il prenait l'initiative de la guerre aux démolisseurs, et, dans son introduction aux Voyages pittoresques dans r ancienne Fraïice, publiés avec son ami M.Taylor, il poussait à rintelligence du gothique, il défendait nos vieux monuments avec une ardeur de conviction et une chaleur d'éloquence que l'auteur de Notre- Dame de Paris lui-même n'a point surpassées. \\

n'est pas jusqu'à cette petite manie des épigraphes, devenue bientôt un des signes particuliers de l'école romantique, qui n'ait eu Nodier pour parrain. Après Walter Scott, mais le premier en France, il eh donna l'exemple dans son roman de Jean Sbogar. Ainsi, en toutes choses, petites et grandes, il fut vraiment un précurseur; seulement, quand cette révolution littéraire qu'il avait préparée fut enfin triomphante, il se trouva que le bon Nodier n'était plus là pour en prendre sa part. Il avait été à la peine, il laissait à d'autres le souci d'être à l'honneur, et il se consolait d'être oublié en répétant, avec son aimable et doux sourire, le sic vos non vobls de son cher Yirgile. Mais, en 1823, l'heure de la victoire n'avait point encore sonné ; la grande bataille romantique n'était encore qu'à ses débuts, et les jeunes poètes de la Muse française se pressaient autour de Nodier, comme autour d'un frère aîné. Ils se réunissaient chez lui chaque dimanche dans son petit appartement de la rue de Provence % auprès de ce foyer modeste, où Trilby, le lutin d'Argaïl, murmurait à son oreille de si beaux contes, de si merveilleuses histoires. Un soir — c'était le 31 décembre 1823 — il fit un rêve digne des Mille et une nuits. Il rêva que le calife Haroun-al- Raschid et le grand vizir Giafar entraient chez lui, avant le lever du jour, le matin du 1^^^ janvier. Le grand vizir le prenait par la main, et tous les trois, traversant les grands silences de la ville endormie,

* Charles Nodier, ('pisodfti et soivenirs de sa rie, par M""- Menoossior- Nodier. p. 25 1 .

arrivaient à l'extrémité de Bagdad et s'arrêtaient devant un palais qui s'élevait, noble et calme, sur les bords du Tigre. Après avoir gravi les marches d'un escalier monumental, ils pénétraient dans une salle, éclairée par de hautes fenêtres, et dont toutes les parois reluisaient de beaux livres et de magnifiques reliures, et le calife disait au poète ébloui : « Tous ces livres sont à toi ! » Après ces salles, d'autres encore, également pleines de livres ; puis de vastes pièces, .où le soleil pénétrait à flots, avec la brise qui caresse les branches des arbres, avec le murmure de l'eau qui coule et le bruit de la ville qui s'éveille. Et le calife et son vizir lui répétaient en souriant : « Ces deux cent mille volumes,' ces manuscrits précieux, cette antique et noble demeure, tout cela est à toi, et c'est là maintenant que s'écoulera ta vie !» — Et Charles Nodier s'éveilla, mais pareil, cette fois, à ce dormeur éveillé dont les plus beaux rêves étaient de vivantes réalités. Le Journal des Débats du l«r janvier 1824 (vous voyez bien que ceci n'est pas un conte) était là sur sa table, et à sa première page on lisait : « C'est M. Charles Nodier qui remplace feu M. l'abbé Grosier dans les fonctions de bibliothécaire de I'Ar- SENAL*. » Un ministre, ami des livres, M. de Corbière, grand vizir de l'intérieur, l'avait désigné à Monsieur, comte d'Artois, et ce dernier, dont la bibliothèque de

1 Lq Journal des Débats ajoutait : « M. Saint-Martin, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, est nommé sous-bibliothécaire, et le titre de bibliothécaire honoraire de S. A. R. Monsieur a été accordé à M. Ancelot, ainsi qu'à M. Chéron, commissaire du gouvernement près le Théâtre- Français. »

l'Arsenal était la propriété particulière, — elle était, en effet;, composée, en grande partie, de celle du marquis de Paulmy, qu'il avait acquise en 1785, — avait donné à l'auteur de Tr'ilby la place de bibliothécaire. Le 14 avril 1824, Charles Nodier vint prendre possession de l'appartement qui lui était réservé dans ce magnifique hôtel, bâti par le duc de Sully, et tout embaumé, pour son nouvel hôte, des souvenirs de l'ami du bon roi et du parfum des vieux livres. Ce soir-là, tous ses amis de la Muse française *, heureux de son bonheur, inaugurèrent avec lui et avec sa charmante fille Marie ces soirées de l'Arsenal, qui devaient plus tard inspirer à Alfred de Musset ses plus doux vers :

Gais comme l'oiseau sur la branche.

Le dimanche.

Nous rendions parfois matinal

L'Arsenal -.

Au premier rang des hôtes de Nodier, dans cette soirée du 14 avril 1824, on remarquait, à côté de Victor Hugo, Alexandre Soumet ^, qui allait prendre rang, à trois mois de là, parmi les membres de l'Académie française *. Il avait débuté, à vingt ans, en

1 Charles Nodier, etc., par Mn»e Mennessier-Nodier, p. 2C0.

2 Stances à Nodier, 15 août 1843.

3 Né en 1788, mort en 1845.

4 Élu en remplacement de M. Aignan, le 29 juillet 1824.

1808, par un poème sur le Fanatisme ; à vingt-deux ans, il publiait un autre poème, V Incrédulité. J'ai rêvé, a dit un poète dont la renommée n'égale pas le talent, M. Amédée Pommier :

J'ai rêvé maintes fois de faire une élégie Digne de trouver place en quelque Anthologie... Non point un monument ambitieux et vaste... Mais un rien, un atome, une création... Valant un gros poème en sa ténuité, Et faite pour durer toute une éternité ^

Cet atome, ce rien, cette élégie, Alexandre Soumet avait eu la bonne fortune de la créer un jour, en 1814, et, trente-deux ans plus tard, un bomme d'Etat illustre, M. le comte Mole, en parlait en ces termes : « Cette œuvre m'a fait éprouver, lorsqu'elle parut, l'un des plus grands plaisirs que je connaisse, celui que cause tout ce qui est exquis. Je veux parler de la Pauvre Fille, morceau cbarmant, diamant pur, cbefd'œuvre de quelques vers, où se rassemble Tâme entière de l'auteur, toute pénétrée de mélancolie, de pieuse tendresse et d'barmonieuse poésie ^. » En 1815, Alexandre Soumet avait remporté à l'Académie française une double couronne avec sa pièce sur la Découverte de la vaccine et celle sur les Derniers moments de Bayard. Pareil succès lui était réservé à la scène, oii il faisait applaudir, à deux jours de distance, sa tragédie de Clytemnestre, au Tbéâtre-Français, le

* Amédée Pommier, Colifichets et jeux de rimes, 1800. 2 Discours de M. le comte Mole, dans la séance de l'Académie française du 20 mars 1840.

7 novembre, et sa tragédie de S mil, à l'Odéon, le 9 novembre 1822. Ce coup double, il avait l'ambition, en 1824, de le renouveler, non plus seulement au théâtre, mais dans une sphère plus haute et plus difficile encore. Il avait commencé dès lors et il menait de front deux grands poèmes, la Divine épopée et Jeanne cVArc, dont ses jeunes amis allaient déjà disant merveille. Dans ce petit groupe de la Muse, Soumet était le poète par excellence, il était le maître. Alfred de Vigny et Yictor Hugo, — nous l'avons vu, — l'appelaient « notre grand iVlexandre. » Tous, en parlant du chantre de la Divine Epopée, répétaient le mot de Dante, dans la Divine Comédie : Onorate Valiissimo poeta ^ !

Méridional comme Soumet et du môme âge que lui, Alexandre Guiraud ^ avait obtenu, lui aussi, un grand succès de théâtre avec sa tragédie des Machabées, jouée le 14 juin 1822. Je lis au tome ÎI de Victor Hugo raconté : « Talma joua lesÂIachahées de M. Guiraud. » C'est une erreur ; Talma appartenait au Théâtre-Français, et les Machabées furent représentés à rOdéon. Le rôle d'Antiochus était tenu par Eric-Bernard; celui d'Ephraïm, par Joanny. Auguste, qui créera le marquis de Nangis, dans Marion Delornie, et Saltabadil, dans le Moi s'atmise, remplissait le rôle de l'un des jeunes Machabées. Frédérick- Lemaitre, qui sera un jour le Gennaro et le Ruy-Blas de M. Hugo, paraissait aussi dans la tragédie de Gui-

1 L'Enfer, chant iv.

2 Né en 1788, mort en ISiT.

raud S à côté de Provost, qui, avant de devenir, au Théâtre - Français , l'excellent comédien que nous avons tous connu, joua avec conviction la tragédie et le drame. Je lis dans le Journal des Débats du 19 juin 1822 : « Provost a mis de la chaleur dans le récit de l'apparition de l'ange exterminateur. » Plus tard, il mettra la môme chaleur au service des rôles que lui confiera M. Victor Hugo : l'Angély, dans Marion Delorme ; Gubetta, dans Lucrèce Borgia ; Simon Renard, dans Marie Tudor ; Homodéi, dans Angélo. Le succès des Machabées fut dû surtout àM^i^ Georges et à Mlle Anaïs, qui remplissaient les rôles de Salomé et de Misaël :

Jamais, écrivait au sortir de la première représentation le critique du Journal des Débats, M. Duvicquet, jamais Mlle Georges n'a plus dignement secondé les intentions d'un poète : sensibilité entraînante, force, pantomime pathétique, tour à tour terrible et déchirante, déclamation franche, développement complet des plus beaux moyens qui depuis longtemps aient été accordés aune actrice, voilà ce que l'on a vu dans Mile Georges, voilà par où elle a enlevé tous les suffrages ; et, redemandée unanimement après la pièce, elle est venue s'offrir aux nouveaux applaudissements d'un public qui n'en est jamais avare envers elle et qui, cette fois, n'a été que juste en s'en montrant prodigue. Mlle Anaïs, par l'ingénuité décente de son jeu, a mérité d'être associée au triomphe de M^e Georges 2.

Alexandre Guiraud fut moins heureux l'année suivante, avec le Comte Julien, représenté à TOdéon le

1 II jouait le rôle de Neptali. L'Odéon, par Paul Porel et Georges Mon val, t. II, p. 41.

2 Journal des Débats, du 16 juin 1822.

12 avril 1823. Cette tragédie, essai timide de transaction entre l'ancienne école et l'école nouvelle, ne satisfit aucun des deux partis. Mais le succès qui lui échappait au théâtre, il le retrouva avec ses Élégies savoyardes, publiées en 1823, et ses Poèmes et chants élégiaques, publiés au mois de février 1824. Son élégie du Petit Savoyard rendit son nom populaire ; classiques et romantiques firent fête à l'envi à ce vers du petit mendiant tendant la main :

Un petit sou me rend la vie.

L'auteur des Machabées consacra les dernières années de sa vie à des œuvres empreintes d'un profond sentiment chrétien : Césaire, Flavien ou Rome au déserty le Cloître de Villemartirij la Philosophie catholique de Vhistoire. L'oubli a déjà recouvert ces livres, dont l'un du moins, Flavien, est pourtant des plus remarquables : le nom de l'auteur n'a pas péri, et il se pourrait bien qu'il survécût à d'autres, plus bruyants et plus ambitieux. M™e Récamier, à une femme qui lui faisait, après une longue séparation, des compliments sur son visage, répondait : « Ah ! ma chère amie, il n'y a plus d'illusion à se faire. Du jour où j'ai vu que les petits Savoyards, dans la rue, ne se retournaient plus, j'ai compris que tout était fini. » Moins parfaite que la beauté de M^e Récamier, mais peut-être aussi moins fugitive, la poésie de M. Guiraud a encore pour elle les petits Savoyards.

Guiraud et Soumet avaient introduit à la Muse

française Michel Pichald % leur camarade de collège, venu, comme eux, à Paris, avec une tragédie en poche. Mort jeune, le 20 janvier 1829, Pichald a eu dans sa vie une heure éclatante, lorsque, le soir du 26 novembre 1825, après la représentation de son Léonidas, Talma jeta son nom aux applaudissements d'une salle enthousiaste. « Le Léonidas de M. Pichald réussit froidement. » Ainsi s'exprime M. Victor Hugo, au tome II de son autobiographie ^. Rien n'est moins exact. Remplie de situations fortes, de vers bien frappés, de nobles sentiments exprimés avec énergie, admirablement jouée par Talma, qui, s'inspirant du tableau de David, fit vivre et parler la fi'gure tracée par le grand peintre ^ venue d'ailleurs à l'heure propice, en un moment où tous, libéraux et royalistes, romantiques et classiques se confondaient dans une même sympathie pour la cause sacrée des Hellènes, dans un même élan pour leur délivrance, la tragédie de Léonidas obtint un succès prodigieux *. Pour trouver un autre exemple d'un pareil triomphe, il nous faudrait redescendre à cette soirée du 22 avril 1843, où François Ponsard donna à l'Odéon sa tragédie de Lucrèce. Chose singulière ! les auteurs de Léonidas et de Lucrèce, Michel Pichald et François Ponsard, sont

4 L'auteur de Léonidas signait ses œuvres : Michel Pichald ; Alfred de Vigny a dédié Tun de ses poèmes à Pichald, auteur de Léonidas et de Guillaume Tell. Son vrai nom était Picbat.

2 Yictor Hugo raconté, etc^ t. II, p. 54.

3 Théodore Murçt, V Histoire par le théâtre, t. II, p. 276.

^ L(î?,m, Annuaire historique, année I8i5, p. ^^T- — -Bior/raphie universelle, t. LXXII. article de M. de Gréç-orv sur Pir-lint.— Théodore Murot. Jof. rit.

tous les deux enfants de la même ville ; ils ont grandi tous les deux à l'ombre de ces vieux débris d'architecture romaine qui couronnent les collines de Vienne, en Dauphiné.

Le Midi avait encore fourni à la Muse française une autre brillante recrue, Jules de l^ességuier \ né à Toulouse en 1788, la môme année que Guiraud et Alexandre Soumet. Il avait fait, comme officier dans un régiment de cavalerie, les campagnes d'Espagne et de Pologne. Forcé par sa santé de quitter le service, il s'était voué tout entier à la poésie et aux lettres. Membre de l'Académie des Jeux Floraux, il entretint à ce titre avec Victor Hugo une correspondance qui ne tarda pas à nouer entre eux une étroite amitié. Victor Hugo lui écrivait, le 25 février 1822, alors que leur correspondance durait déjà depuis un an, sans qu'ils se fussent encore jamais vus :

Permettez-moi, cher ami, de vous reparler maintenant du plaisir que m'ont fait vos lettres, à la lecture desquelles je reviendrai souvent, je vous assure, toutes les fois que je sentirai le besoin d'entendre une voix de consolation et d'amitié. J'ai peine à croire, comme vous, que nous ne nous soyons jamais vus ; — deux amis se parlent de loin. D'ailleurs on peut aimer un ami comme on aime les choses du ciel qu'on adore et que nos yeux ne connaissent pas... Je suis confus de vos éloges que je ne mérite pas et bien heureux de votre amitié que je mérite, si l'amitié paye l'amitié. Dans l'échange qui a lieu entre nous, vous gcupiez en quantité ec que vous perdez en qualité,

... Je vous enverrai une ode quand vous voudrez ; mais, de

1 Né on 1788. mort en 180:!;

grâce, accablez-nous de vers, de prose et de commissions. Je vous aime comme j'aime Soumet, comme Soumet vous aime.

Dans la séance publique du 3 mai J823, Jules de Rességuier donna lecture, devant l'Académie des Jeux Floraux, d'une ode à Clémence 1 sauve, où se trouvait cette strophe :

11 vint ce jeune HUGO s'essayer à combattre

Sous ton poétique drapeau ; Et couvrit d'un laurier la tombe d'Henri Quatre

Non loin de son royal berceau *.

Dès qu'il connut les vers de son ami, le jeune Hugo le remercia en ces termes :

J'étais à la campagne, mon cher Jules, quand votre aimable lettre et votre ode charmante sont arrivées chez moi. J'ai lu avec un vif sentiment de plaisir et de reconnaissance cette petite pièce remplie de grâce et de douceur, dans laquelle je n'ai trouvé qu'une stance, ou pour mieux dire qu'un mot de trop. Cette stance, cependant, m'est bien précieuse, parce qu'elle m'a prouvé que mon souvenir était quelquefois près de vous, même au sein de l'inspiration poétique -.

Au commencement de septembre, Victor Hugo apprend, par un de leurs amis communs, que Jules de Rességuier se décide enfin à quitter Toulouse, pour venir se fixer à Paris. Il lui écrit aussitôt :

Qu'est-ce que Durand m'écrit donc, mon ami ? Faut-il croire à ce bonheur? Vous allez venir à Paris, et je n'en sais

1 Tableaux poétiques, par le comte Jules de Rességuier, p. 114. s Lottrode Victor Hugo à Jules de Re?séguief.. du 26 mai 1822.

encore rien par vous ! Heureusement j'ai à Marseille un ami pour m'informer de ce que fait un autre ami bien cher, à Toulouse. Écrivez-moi du moins, Jules, pour me confirmer cette bonne nouvelle, je l'ai donnée à Soumet comme certaine. J'ai de la crédulité pour ce qui me fait plaisir.

Cependant je ne crois pas à toute votre aimable lettre. J'ai vu avec joie quelle était pleine de louanges, parce que toute cette louange est de l'amitié...

J'ai envoyé votre lettre à Guiraud, qui était déjà reparti pour Limoux quand je l'ai reçue. Je n'ai pas osé joindre à un si agréable envoi une lettre de moi.

Soumet va être joué presque à la fois aux deux théâtres, c'est-à-dire qu'il va obtenir deux triomphes. Il a fait à son chef-d'œuvre, Saill, de très beaux changements. Vous verrez, je vous promets que vous serez aussi heureux de la beauté de l'ouvrage que de la gloire de l'auteur. Saill et Clytemfiestre sont, à mes yeux, les deux plus belles tragédies de l'époque et ne le cèdent en rien aux chefs-d'œuvre de notre scène, en rien...

Soumet a été charmé de votre mot. Au reste, il va vous écrire et vous dire tout cela beaucoup mieux que moi. Moi, je ne sais que vous dire combien je vous aime et comment je vous embrasse. — Si cette lettre pouvait ne plus vous trouver là-bas !

Victor *.

Ainsi appelé par l'amitié, cédant à l'attrait de la poésie, et un peu aussi peut-être à celui de la politique, Jules de Rességuier vint se fixer à Paris, à la fin de septembre 1822 : il embrassa Victor Hugo, se fit nommer maître des requêtes au conseil d'Etat et fut l'un des fondateurs de la Muse française. Il y

1 Lettre de Victor lino-o à JiiIps do Rességuier, du 0 septembre 1822.

:U0 YICTOli IIL'GO AYANT 1830

inséra plusieurs pièces de vers, réimprimées en 1827 dans ses Tableaux poétiques y des causeries littéraires, et, sous ce titre : Un Samedi au Louvre, un compte rendu humoristique de l'Exposition des produits de l'industrie *, oi^i se retrouvent quelques-uns de ces traits ingénieux et brillants qui rendaient sa conversation si remarquable. « Gomme il avait été en poésie, a dit un bon juge, l'émule des plus distingués parmi ses contemporains, il fut, pour les traits spontanés de repartie, de fine raillerie ou de piquante observation, l'égal des maîtres en ce genre. Ace titre seul, son nom demeurera à côté de celui de Rivarol ou du chevalier de Pannat^. »

Démissionnaire du conseil d'Etat après la révolution de 1830, il publia, en 1836, Almaria, roman ; en 1838, ]es Prisïïies poétiques. En 18i0, il regagna Toulouse, et ne revint plus. Il n'avait pas du moins donné sa démission de poète, et ses meilleurs vers datent de ces années de retraite, oii il célébra les joies et les douleurs du foyer domestique dans des compositions exquises de sentiment et de forme. Homme de. goût autant qu'homme d'esprit, il savait, aussi bien en poésie qu'en politique, concilier l'esprit de tradition et l'esprit de nouveauté. Il a lui-même tracé sa ligne et donné du même coup le conseil et l'exemple dans des vers qui, résumant avec fidélité le programme de la Muse française^ doivent ici trouver place.

1 La Muse française, liv. IV, octobre 1823.

2 Le comte J. de Ressérjuier, par A. de Fulloux (Biographie iinicerselle, i*- éd., t. XXXII).

Oui, je ne puis souffrir ces vers, fils de l'orgie/ Mais je n'aime pas beaucoup mieux

Ces vers, petits enfants de la mythologie,

Et qui tout jeunes semblent vieux.

Que dans la vérité le poète demeure, Qu'il marche au même but par un nouveau chemin ; Qu'il soit bien de son temps, de son jour, de son heure, Et moins d'hier que de demain.

Des deux écoles donc, quelle est la différence ? Ce sont d'aimables soeurs, leur âge n'y fait rien : L'une est le souvenir et l'autre l'espérance. Leur intérêt commun est de s'entendre bien.

Qu'entre jeunes et vieux la guerre soit finie ; Tout système devient très bon par le talent ; Pour que le plus mauvais soit le plus excellent, Une chose suffit... c'est un peu de génie.

La gloire est à Bouvine ainsi qu'à Marengo : Immortalisez-vous par une ode superbe ; N'importe après cela qu'on -se nomme Malherbe, Jean-Baptiste ou Victor Hugo.

L'armée à laquelle avait appartenu autrefois Jules de Rességuier était représentée, à la Muse française, par Alfred de Vigny et Gaspard de Pons, qui passaient sans transition de la cnserne au cénacle. Lieutenant

342 VICTOR nuGO a\ant 1830

de la garde, portant l'habit bleu de roi, les pattes de parements et retroussis rose foncé, les boutons et le pantalon blancs, en garnison tantôt à Gourbevoie, tantôt à Vincennes, Alfred de Vigny, en 1822 et pendant les premiers mois de 1823, ne manquait jamais, dans ses courses fréquentes à Paris, de visiter ses jeunes amis, qu'il voyait surtout alors chez une des connaissances intimes de son père, M. Deschamps, père des deux poètes, Emile et Antony. Au mois de mars 1823, ainsi que nous l'avons dit plus haut, étant passé dans l'infanterie de ligne, il dut aller rejoindre à Strasbourg son nouveau régiment. A partir de ce moment jusqu'en 1826, époque à laquelle il se retira du service actif, sans pourtant donner définitivement sa démission, qui est du 22 avril 1827 *, il ne fit plus que de rares et courtes apparitions dans la capitale, 011 il apportait à chaque nouveau voyage un nouveau chef-d'œuvre, tantôt Moïse, tantôt le Déluge, tantôt Cinq-Mars ou Floa. Il écrivait de Pau, où il tenait garnison à la lin de 1824 : « Ma bible, quelques gravures anglaises, me suivent comme mes pénates, et je passe de mon épée à ma plume ici comme partout. » Il aurait pu prendre pour devise ce mot du poète grec : « Il sied bien à un homme armé de jouer de la lyre ; » ou encore cette phrase de Michel de Cervantes : Nunca la lanza embotô la pluma. « La lance n'émousse pas la plume. «

Jamais d'ailleurs les corps de garde n'avaient vu

1 M. A. de Forges a publié, en 1864, dans le Moniteur de l'armée, le vésunié des états de servire d'Alfred de Vis'nv.

TICTOR HUGO AVANT 1830 M'A

passer tant de poètes. C'était le temps où Victor Hugo commençait ainsi l'une de ses lettres : « C'est du corps de garde de notre excellent de Pons que je vous écris *. »

Gaspard de Pons était venu, en 1819, d'Avallon, sa ville natale, à Paris, pour y entrer dans la garde. Il se lia, par son camarade Alfred de Vigny, avec M. Victor Hugo, dont il était l'aîné de deux ans, et dont il devint le collaborateur au Conservateur littéraire, puis à la Muse française. Dans ses Adieux poétiques, qui ne forment pas moins de trois volumes ^, il a inséré des vers de l'auteur des Odes et Ballades qui n'ont jamais été imprimés que là. Ce livre étant aujourd'hui d'une grande rareté et ne se trouvant pas même à la Bibliothèque nationale ^,je crois devoir on extraire la pièce de M. Victor Hugo qui porte la date du H novembre 1820 et répond à une épitre dans laquelle Gaspard de Pons exprimait à son ami la crainte que ses excès de travail ne le conduisissent

1 Lettre de M. Victor Hugo à Adolphe de Saint-Valry.

^ Adieux poétiques, par le comte Gaspard de Pons^, 3 vol. in-lS. Paris, 1860. Librairie nouvelle, boulevard des Italiens, 13.

3 Le lendemain du jour où l'un des plus savants et des plus aimables conservateurs littéraires de la Bibliothèque nationale me déclarait, après de longues et patientes investigations, qu'elle ne possédait pas les Adieux jjoétiques et qu'il avait, par suite, les meilleures raisons du monde pour mettre en doute l'existence de cet ouvrage, je rencontrais les trois précieux volumes sur le quai Malaquais, dans la boîte d'un bouquiniste : Habent sua fata libelli. Si je rapporte ici ce très petit incident, qui n'aura guère d'intérêt que pour deux ou trois bibliomanes do mes amis, c'est afin d'avoir l'occasion d'adresser aux bibliothécaires de la rue Richelieu, et en particulier à M. Thierry-Poux, mes sincères remerciements pour la complaisance avec laquelle ils ont bien voulu m'aider dans mes recherches.

3il VICTOR nUGO AVANT 1830

prématurément au tombeau. Va donc, lui écrivait Gaspard de Pons,

Va donc, après cela dans ton feu poétique,

Va t'enivrer des flots de l'Hippocrène antique,

Ou bien boire à longs traits (car pour moi c'est tout un),

Non l'Hippocrène, mais l'Hypocras romantique ;

Travaille en vrai forçat pour devenir étique...

Peut-être, aigle naissant, par un labeur perfide,

Tu vas, tu vas toi-même, innocent suicide.

Détruire imprudemment ta future grandeur.

M. Victor Hugo répondit par ces jolis vers :

Comment pourrais-je, je te prie, Répondre à tes vers gracieux, xMais gâtés par la flatterie ?

La docte fontaine est tarie, Phébus est sourd, Pégase est vieux Et ne monte plus guère aux cieux Que pour chercher son écurie.

Va donc, au gré de tes désirs.

Poursuis : donne ta vie aux Grâces, Consacre aux Muses tes loisirs ; Chante l'Hymen et ses disgrâces.

Chante l'Amour et ses plaisirs...

Moi, sans m'en soucier, j'attends La mort, ou précoce ou tardive ; J'ignore, éphémère convive.

S'il faudra fuir avant le temps Ce vaste banquet où j'arrive :

Qu'importe d'ailleurs que je suive Chatterton mort dès son printemps, Qui s'en alla sur l'autre rive Faire des vers à dix-huit ans ?

VICTOR HUGO AVANT 1830 .'iio

Que le Dieu des arls me délivre De ce corps formé pour souffrir ; Ta muse, ami, me fera vivre, Si la mienne me fait mourir i.

Poète aimable et gracieux, capable par instants d'une inspiration assez forte, comme le prouvent des strophes sur Bonaparte et Byron, insérées par lui, en 1826, dans les Annales romantiques, Gaspard de Pons était surtout un homme d'esprit. 11 avait composé un grand nombre de pièces de théâtre, tragédies, drames, comédies ; le moment venu de les publier, il pensa qu'il serait convenable de les faire précéder d'une courte préface ; il commença à l'écrire, se laissa aller peu à peu au charme de ses souvenirs, esquissa, chemin faisant, les portraits de ses amis, de ceux surtout qu'il avait connus à la Muse française, eut bien soin, en liant sa gerbe, de ne laisser échapper ni un épi ni uri bluet — et il se trouva que la préface, une fois terminée, formait un volume de cinq cents pages :

1 Adieux poétiques, t. III, p. JG9. Gaspai'd de Pons a l'ait suivre la pièce de M. Victor Hugo de la note suivante : « On devra me savoir gré d'avoir conservé cette agréable bagatelle échappée à la première jeunesse d'un grand poète, d'autant plus qu'il a bien peu écrit, bien peu rimé dans ce genre. On retrouvera un jour, au surplus, son manuscrit dans mes papiers, et il sera sans doute d'autant plus précieux qu'on ne trouvera guère, j'imagine, de manuscrit de l'écriture du grand homme à cet âge, passablement dilïèrente du griffonnage adopté par lui plus tard, sauf les g qu'il a toujours faits en g d'impression. Son écriture est en effet fort jolie et fort lisible ; ce dernier mérite a toujours manqué un peu, mais pas trop pourtant, à celle d'Alfred de Vigny, très remarquable en revanche, parce qu'on la prendrait volontiers pour une de ces s:randes écritures usitées dans le siècle de Louis XIV. »

346 VICTOR HLGO AVANT 1830

Tel qui part pour un an croit partir pour un jour *.

Il publia sa préface ^, — et ne publia pas ses tragédies : n'ai-je pas dit déjà que c'était un homme d'esprit ?

Le comte Gaspard de Pons a eu d'ailleurs une bonne fortune qui ne permettra pas à l'histoire de la poésie française sous la Restauration de mettre son nom en oubli. On sait quel intérêt passionné, quel élan d'enthousiasme, a provoqués chez nous, de 1821 à 1828, la lutte des Grecs contre les Turcs. Sur ce terrain-là, du moins, il n'y avait plus de partis en France , il n'y avait plus que des Philhellènes ! Philhellène, — vieux mot qui n'a plus de sens pour les générations nouvelles, — tout le monde l'était, depuis les poètes jusqu'aux banquiers, depuis la femme du peuple jusqu'à cette spirituelle duchesse de Duras, qui disait au roi Charles X : « Après tout, sire, la Grèce, aujourd'hui, c'est la Vendée du christianisme. » Les salons retentissaient tous les soirs de conversations et de lectures sur les Klephtes du Pinde et les héros de Parga. Tandis que Béranger, dans les salons de M. Laffitte, chantait le Voyage imaginaire et le Pigeon messager, et que Casimir Delavigne, dans les salons du Palais-Royal, récitait le Jeune Diacre ou la Grèce chrétienne, Lamartine, au faubourg Saint-

1 Victor Hugo, la Léf/ende du beau Pécopin,

2 Elle forme le premier volume (le seul qui ait paru) de ses Essais dramatiques.

VJCTOR HUGO AVANT 1830 347

Germain, lisait des fragments de son Pèlerinage de Chllde-Harold, et Victor Hugo, à l'Arsenal, disait les Tètes du Sérail ou V Enfant :

Que veux-tu? fleur, beau Iruit ou Toiseau merveilleux? — Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus, Je veux de la poudre et des balles.

Vadius, l'immortel Vadius, déclamait sa ballade sur Canaris, et, lorsqu'il avait fini, Henriette elle-même était la première à s'écrier :

Ah ! permettez, de grâce, Que, pour l'amour des Grecs, monsieur, on vous embrasse !

Il n'était pas jusqu'à Ghrysale qui n'eût cédé à l'entraînement général, ne parlant plus qu'avec respect de son gros Plutarque, oh il lisait de temps en temps la vie de Thémistocle et celle de Miltiade, et ne manquant jamais, au sortir de ses lectures, d'envoyer sa souscription au comité français hellénique. Eh bien, c'est à Gaspard de Pons que revient l'honneur d'avoir, le premier, chanté les Hellènes. 11 publia, dès 1821, une ode sur V Insurrection des Grecs, qu'il réimprima en 1825, en la dédiant à M. Victor Hugo et en la faisant précéder de cette note : « Cette pièce a été imprimée en 1821 ; elle est même la première qui ait paru en faveur de la cause sacrée des Hellènes. C'est du moins une gloire qu'il me sera toujours permis de revendiquer avec un juste or-

o48 VICTOR JlUGO AVANT 183U

guoil *. » L'ode de Gaspard de Pons esl la première fusée lancée en j'honneiir des Grecs, la première de ces pièces d'artifice tirées sans interruption pendant huit ans par les poètes de la Restauration et qui vinrent se résumer, comme dans un bouquet éblouissant, dans les Orientales de Yictor Hugo, toutes pareilles, en effet, avec leur éclat sans chaleur, à un feu d'artifice tiré sur l'eau, — sur les flots de la mer de l'Archipel.

Un des jeunes poètes de la Muse, Jules Lefèvre ^, ne se borna pas à célébrer les Hellènes : il alla en Grèce, sur les traces de Byron, dont il avait traduit ou imité plusieurs poèmes, Parisina, Manfred, etc. « M. Jules Lefèvre, écrivait Sainte-Beuve en 1832, a commencé de prendre rang vers 1822 environ. Il est de ceux qui ont le plus vivement senti alors et embrassé avec le plus de conscience et de labeur l'œuvre d'une régénération poétique en France. » Et l'illustre critique nous le montre « avec son beau et large front sillonné de pâleur, sa figure fine, sa réserve silencieuse et un certain air de malheur répandu sur toute sa personne ^. » Son intime ami, Emile Des-

1 l'armi les vers de l'ode de Gaspard de Pons, je remarque celui-ci :

Si les Aierges de Thraco. à la clarté des soirs... Je retrouve cet hémistiche dans une pièce des Rayons et des Ombres (mai 1840) :

Dans les lointains brumeux, à la clarté des soirs...

L'expression est vraiment belle, et M. Victor Hugo est assez riche de son propre fonds pour ne pas s'approprier le bien d'autrui.

2 Né en 1797. mort en 18b7.

3 Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II. p. 201.

VlCTUll llLliO AVAXT 1830 liV,)

champs, l'a dclini ainsi, tel qu'il élait, dans son meilleur temps et dans la saison des espérances : « Génie poétique, cœur ingénu, ayant du bel esprit dans la région du sublime. »

Nature inquiète et tourmentée, âme timide et fière, Jules Lefèvre ne lit guère que traverser le Cénacle et la Muse, dont Emile Deschamps fut, au contraire, le desservant le plus fidèle. Emile Deschamps * fut, en effet, avec Adolphe de Saint-Valry, le véritable directeur de la Muse française. La souplesse et la fertilité de son esprit le rendaient merveilleusement propre cà remplir ce rôle. Son talent, fait de fraîcheur et de grâce, était alors dans sa fleur. « Emile Deschamps, a écrit quelque part Lamartine, avait le gazouillement des oiseaux chanteurs -. » Adolphe de Saint-Valry a dit, de son côté :

Emile est l'esprit même, et ne cesse un moment De scintiller de feux, comme le diamant 3.

11 avait grandi au milieu d'une société choisie et lettrée, qui se rassemblait dans le salon de son père, administrateur de l'enregistrement et des domaines, dont l'appartement était situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, non loin de la maison où demeurait le père d'Alfred de Yigny, en face du palais de l'Elysée. Le salon de M. Deschamps était un terrain neutre, oi^i les poètes de l'école impériale se rencon-

1 Né en 1791, mort en 1871.

2 Souvenirs et j)ortraits , \}?lv A. do Lamartine, l. III, [>. 1:^1».

3 Epître à Jules de Uessérjuier.

350 \ ICTOJi JlUGO AVAiXT 1830

traient avec ceux de l'école de la Restauration, où Parseval-Grandmaison, l'auteur du poème àe Philippe- Auguste^ tendait la main à l'auteur du poème dEloa. Le plus jeune des deux frères Deschamps, Antony, le futur traducteur de Dante, nous a laissé, dans son livre des Dernières paroles, une peinture touchante du salon paternel.

C'était là mon bon temps, c'était mon âge d'or,

Où, pour se faire aimer, Pichat vivait encor,

Cygne du paradis, qui traversa le monde,

Sans s'abattre un moment sur cette fange immonde.

Soumet, Alfred, Victor, Parseval, vous enfin,

Qui dans ces jours heureux vous teniez par la main,

Rappelez- vous comment, au fauteuil de mon père

Vous veniez, le matin, sur les pas de mon frère,

Du feu de poésie échauffer ses vieux ans

Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blancs.

Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine

Et frémissaient d'amour à leur muse divine ;

Les autres, avant eux, amis de la maison.

Calmaient cette chaleur par leur froide raison.

Et savaient, chaque jour, tirer de leur mémoire

Sur Voltaire et Lekain quelque nouvelle histoire,

Et, le cœur tout ému d'un innocent plaisir,

Avec les jeunes gens se sentaient rajeunir ^.

Passionné pour le beau sous toutes ses formes, Emile Deschamps traduisait Horace en même temps que Shakespeare et le Romancero ; il passait sans effort de l'ode à Quintus au poème de Rodrigue et à la scène des sorcières de Macbeth. Prosateur et poète,

1 Dernières paroles, xix.

VICTOR HUGO AVANT i830 .Sol

il redisait les Plaintes de la jeune Emma, et il donnait, dans chaque livraison de la Muse française, de piquantes études de mœurs qu'il signait : Le jeune moraliste. Gomment donc s'est-il fait que cet homme d'un si vrai talent, au lieu de le concentrer en une œuvre puissante et forte, l'ait perdu et dépensé en menue monnaie, en petites pièces de salon et d'album ? L'explication se peut donner d'un mot : Emile Deschamps avait trop d'esprit, et ceci a tué cela : l'esprit a tué la poésie. Quand ils ont tant d'esprit, les poètes vivent peu.

Adolphe de Saint-Valry % qui partageait avec Emile Deschamps la direction de la Muse française, était, à cette époque, l'ami le plus intime de Victor Hugo : n'avaient-ils pas même passion pour la poésie, mêmes croyances religieuses et monarchiques ? Il a marqué son rang, comme romancier, par une œuvre éminente, Madame de Mably. Ses A^ers sont purs, élégants, nobles et faciles : ils coulent d'une source élevée. Il avait fait paraître, en 1825 et en 1826, deux poèmes, la Chapelle de Notre-Dame du Chêne et les Ruines de Monifort-VAmaury ; mais, après la révolution de 1830, il renonça à publier de nouveaux recueils, sans pour cela renoncer à la poésie. A plusieurs reprises, il adressa à M. Victor Hugo des vers éloquents, pleins des souvenirs de leur commun passé, pleins aussi de l'espoir que le poète des Odes et Ballades n'était pas perdu sans retour pour les grandes et saintes causes

i Né en 1796, mort en 1S07.

:Jo^ VICTOR HUGO AVANT 1830

qu'avait chantées sa jeunesse. A l'envoi d'une de ces pièces, M. Yictor Hugo répondit, le 17 juin 1841 :

Cher poète, vous voulez bien me prédire qu'en vieillissant je reviendrai aux illusions de ma jeunesse ; cela s'appelle bien un peu, je crois, retomber en enfance ; mais vous me le prophétisez en vers si charmants, si tendres et si beaux, que je suis tout heureux de la prophétie. Cependant je vous crois plus poète que prophète, et je ne vous en aime que mieux.

Votre vieux camarade, Victor.

Non, certes, Adolphe de Saint-Yalry n'était pas prophète ; mais M. Hugo l'était-il davantage, lui qui écrivait ces lignes au lendemain de son discours de réception à l'Académie française, dont la péroraison est consacrée à célébrer, en termes magnifiques, le défenseur de Louis XYI, « ce noble et vénérable Malesherbes, pour lequel il a toujours eu une piété particulière * ! » Prévoj^ait-il alors qu'un jour viendrait où il se prosternerait, éperdu d'enthousiasme et d'amour, devant les hommes qui ont assassiné Louis XVI et Malesherbes, où il admirerait Danton, où il glorifierait Robespierre, où il diviniserait Marat ?

A partir de 1850, les liens qui unissaient, depuis trente ans, le chantre de Louis A VII et son vieux camai^ade, se relâchent, puis se brisent complètement, sans pourtant que l'amitié meure tout à fait, chez l'un d'eux du moins, M. de Saint-Valry, ^qui terminait, en 1862, le récit d'un épisode de leur jeunesse par ces paroles émues :

* V. Hugo, Discours (le ri'ception à l'AcarJé/nle f'rançcns''. :i juin IS'il.

Hélas ! ce temps-là est bien loin, bien loin, et il nous semble néanmoins, tant la vie est courte, que c'était hier. Un amas d'événements prodigieux ont roulé depuis comme des flots amers sur nos têtes blanchies par les années ; l'éloignement, des rapports plus rares, les dissentiments politiques s'aggravant sans cesse, des tiers malveillants, de bons conseils trop méconnus, ont peut-être refroidi peu à peu, de part et d'autre, une vieille et sincère affection ; mais ces amitiés du premier âge ont des racines si fortes et si profondes, que rien ne saurait les détruire entièrement, et qu'il s'exhale encore de leur ruine un reste de parfum qu'on respire avec une douce tristesse jusque sur le seuil de la tombe *.

Mais voilà que l'espace va me faire défaut et que je n'ai plus que quelques lignes à accorder à Delphine Gay, Ulric Guttinguer et Ghênedollé;, tous les trois rédacteurs de la Muse et membres du Cénacle.

Delphine Gay- était, en 1824, dans toute la fraîcheur et tout l'éclat de sa rayonnante beauté. Elle n'avait pas encore reçu le surnom de Muse de la patrie, et elle se contentait, en attendant;, d'être appelée par les poètes du Cénacle la Muse française. L'un d'eux, le plus exquis, le plus pur, le plus chevaleresque, avait, sans le vouloir, touché son cœur ; et M«ie Sophie Gay avait fait ce beau rêve d'unir le chantre de Madeleine au chantre d'Eloa '. Hélas ! il était écrit que Delphine épouserait, au lieu du plus

1 Un voyage sentimental, par A. de Saint-Vaîry. Voy. ci-dessus, ch. VIII, p. 2G0.

2 Née à Aix-Ia-ChapelIc en 1804, morte en 1855.

3 Voy., dans les Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve (t, VI, p. 41G et suiv.), les lettres de M™^ Sophie Gay à M™e Desbordes-Valmorc;, relatives à ce curieux épisode.

éthéré des poètes, le plus prosaïque dos hommes d'affaires, au lieu d'Alfred de Vigny, M. Emile de Girardin. Si elle n'a pas terminé son poème de Madeleine; si elle a versé de la poésie dans la prose, du char de la reine Mab dans le fourgon du journalisme, c^est la faute du jnari *.

Ulric Guttinguer, né à Rouen en 1785, et plus âgé que la plupart des rédacteurs de la Muse française, était un homme du monde à qui sa belle prestance, ses manières distinguées et sa grande fortune assuraient, parmi les membres du Cénacle, un réel prestige. Emile Deschamps, qui traduisait alors Horace, se plaisait à lui appliquer ces vers de son poète favori :

Di tibi formam,

Di tibi divitias dederunt, artemque fruendi.

Sainte-Beuve l'a peint dans Volupté, sous le nom de l'Ami de Noi^mandie ; Victor Hugo lui a dédié l'une de ses odes, V Homme heureux; Alfred de Musset lui a adressé quelques-uns de ses plus beaux vers :

Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme...

« Oh ! la belle destinée, — c'est un mot du grand poète italien Leopardi, — oh ! la belle destinée, de ne pouvoir plus mourir, sinon avec un immortel ! »

1 C'est la faute du mari : M^e Emile de Girardin fit jouer, sous ce titre, au Théâtre-Français, en 1851, un proverbe en un acte et en vers. — L'Odéon avait représenté, le 9 février 1843, une comédie de M. Léon Guillard, intitulée : Delphine ou (a faute au mari.

Normand comme Ulric Guttinguer, — il était né à Vire, le 4 novembre 1769, — Ghênedollé * avait fait partie, au commencement du siècle, de ce premier cénacle, dont Chateaubriand était le chef et où figuraient, avec lui, Joubert et Fontanes ^. Étant venu à Paris au mois de juillet 1823, au moment de la fondation de la Muse française^ il avait été heureux d'unir sa collaboration à celle des nouveaux poètes, comme lui disciples et amis de Chateaubriand. Je trouve, dans la quatrième livraison de la Muse, à côté de la Dolorida d'Alfred de Vigny, une ode de Ghênedollé sur le Supplice des suicides , imitée de Dante. Alexandre Soumet lui écrivait, à l'occasion de cette pièce, le 20 septembre 1823 :

Mon cher maître et ami, je viens moi-même du bureau de notre journal ; je n'ai voulu m'en rapporter qu'à moi-même pour corriger les épreuves de vos beaux vers. Nous avons hésité longtemps entre les stances du Troubadour et le morceau du Dante, comme on hésite entre une statue d'Hébé et celle d'un Hercule. La force l'a emporté sur la grâce, et votre admirable imitation est déjà imprimée. J'ai sollicité la laveur de paraître dans le même numéro que vous, afin de me mettre sous votre sauvegarde comme autrefois. Je rends compte des Soirées de Saint-Pétersbourg ; je parle des peines de l'Enfer, et le morceau du Dante viendra joindre l'exemple au précepte...

« C'est ainsi, dit Sainte-Beuve, après avoir cité cette lettre dans sa belle étude sur Ghênedollé, c'est ainsi qu'on se parlait tous les jours^, à toutes les

1 Né en 17G9, mort en 1833.

2 Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, par Sainte-Beuve.

356 VICTOR ]IUGO AVANT 1830

heures, dans ce monde-là : c'était les plus grandes rudesses. » On peut sourire assurément, et Sainte- Beuve ne s'en est pas fait faute, des travers de ce petit monde poétique, caressant et parfumé, tout confit en douceurs, où les poètes de la Muse s'appelaient entre eux Alfred, Victor^ Adolphe, Jules, Gaspard, Emile ou Delphine. Mais cette camaraderie innocente ne valait-elle pas mieux, après tout, que les jalousies et les haines qui bientôt attristeront la poésie et les lettres? Cet âge d'or de la littérature romantique n'était-il pas préférable cent fois à cet âge de fer de la littérature industrielle, contre lequel il appartiendra à Sainte-Beuve lui-même de réagir un jour avec éclat *?

En dépit de ses défauts, le groupe de la Muse française a exercé une influence heureuse sur la poésie et sur l'art. Son véritable caractère, celui qui lui est propre, c'est la tendance à l'élévation. Élégant et noble, gracieux et pur, ce groupe d'élite mérite qu'on l'appelle de ce nom que Dante nous fournit, la hella Scuola.

Dans les premiers jours d'août 1830, Charles X, le duc d'Angoulême, la duchesse sa femme, la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux, sa sœur, escortés de leur garde fidèle , se dirigeaient vers Cherbourg. Tandis que ces princes^ dont les ancêtres avaient fait la France, s'acheminaient vers l'exil, l'auteur des Odes

1 Voy., dans les Portraits contemporains (t. !«'■, p. 427), l'article intitulé ; Quelques vériiés svr la situation en littérature, !«' juillet IS43.

et Ballades, de la même plume qui avait écrit les odes sur la Naissance du duc de Bordeaux et sur le Sacre de Charles X, écrivait des strophes enthousiastes en l'honneur des héros de Juillet :

Frères ! et vous aussi vous avez vos journées M...

Cependant le cortège royal, poursuivant son triste itinéraire, traversait le val de Yire et passait non loin de la maison de Ghênedollé : il était sur la route, entouré de tous les siens, tenant à la main des branches de lis qu'ils offrirent au vieux roi, prêt à quitter, pour ne les plus revoir, les rivages de la patrie : pieuse et touchante inspiration ! Adieux de la poésie à la royauté ! Traduction vraiment française du vers de Virgile : Manibus date lilia plenis !

Ghênedollé, ce jour-là, le généreux poète, a noblement payé au petit-fils de Louis XIV la dette de la Muse française.

* Les Citants du crépuscule.

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