CHAPITRE XI
Les Nouvelles Odes. — Le Sacre de Charles X.
Préface des Nouvelles Odes, Racine et Boileaii. M. Ternaux et l'abbé Delille. Variantes, — Du rôle des initiales dans la république des Lettres. Un article d'Hoffman. Mémoires de Philarète Chasles. Un plagiat d outre-tombe. Réponse de M. Victor Hugo à Hoffman. — La Légion d'honneur en 1825. Lettres inédites. Augustin Soulié. — Le Sacre de Charles X. Comment M. Victor Hugo a vu, à Reims, le 29 mai 1823, M. de Lamartine qui était « Lyon. Un passage de Malebranche. — Une audience aux Tuileries. La culotte courte de M. Brifaut. —Voyage en Suisse. Le bon éditeur Urbain Canel. Visite à Saint-Point. Julia de Lamartine et Léopoldine Hugo. Album de trois voyageurs à la vallée de Chamonix. I\L X. Doudan. Ce cyclope de Victor Hugo! — Guerre aux démolisseurs !
Dans les quelques lignes consacrées par M. Victor Hugo à la Muse française, il ne s'est pas fait faute de reprocher à ses collaborateurs leur timidité, de tourner en ridicule leur polémique douceâtre et trop peu agressive. « Les questions, au lieu d'être abordées de front, étaient prises de biais, et l'on n'arrivait à aucune conclusion définitive. » Ah ! s'il eût été le maître ! ce n'est pas lui qui se serait contenté d'une opposition de salon ; il aurait fait une guerre à outrance *. Comme
* Victor Hugo raconté, etc., t. II, p. 83.
le bon Canaris sur les vaisseaux des Turcs, il aurait, sur les tragédies des classiques, arboré riticendie^f — M. Victor Hugo oublie qu'en 1824 il n'était pas aussi farouche que cela :
Gresset se trompe, il n'est pas si coupable.
1824, c'est l'année où parut le second volume des Odes ; il était accompagné d'une préface dans laquelle l'auteur exposait ses principes et ses théories littéraires en toute liberté et sans avoir à tenir compte des ménagements et des scrupules de collaborateurs trop timorés. Or rien ne ressemble moins à une déclaration de guerre que ce manifeste, oi^i Victor Hugo se montre à nous sous les traits, non d'un romantique intransigeant, mais d'un modéré et d'un conciliateur. H adresse aux deux partis en lutte des paroles de paix ; il répudie toutes les violences ; il écarte ce qui divise, pour rechercher ce qui rapproche. \\ semble que par moments on l'entende s'écrier comme cet honnête Sosie :
Messieurs, ami de tout le monde.
Il y a maintenant, écrit-il, deux partis dans la littérature comme dans l'État... Les deux camps semblent plus impatients de combattre que de traiter... Quelques voix importantes néanmoins se sont élevées, depuis quelque temps, parmi les clameurs des deux armées. Des conciliateurs se sont présentés avec de sages paroles entre les deux fronts d'attaque. Ils seront peut-être les premiers immolés, mais qu'importe !
1 Les Orientales, t. II.
C'est dans leurs rangs que l'auteur de ce livre veut être placé, dût-il y être confondu ^..
Pour lui, il ignore profondément ce que c'est que le genre classique et le genre romantique. Sans doute, il admire Shakespeare et Galderon, mais il n'admire pas moins Racine et Boileau. Voici en quels termes il parle de ce dernier : « Nul ne pousse plus loin que l'auteur de ce livre l'estime pour cet excellent esprit. Boileau partage avec notre Racine le mérite unique d'avoir fixé la langue française, ce qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur, » Un seul reproche peut être adressé aux admirables poètes du grand siècle : Français et chrétiens, ils ont eu le tort de ne chanter que les dieux de l'Olympe, de ne célébrer que les héros de la Grèce et de Rome. Cette faute, en apparence purement littéraire, a eu, dans l'ordre politique et social, des conséquences funestes que l'auteur des Nouvelles Odes fait ressortir avec force dans une page éloquente :
Si la littérature du grand siècle de Louis le Grand eût invoqué le christianisme, au lieu d'adorer des dieux païens, si ses poètes eussent été ce qu'étaient ceux des temps primitifs, des prêtres chantant les grandes choses de leur religion et de leur patrie, le triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle eût été beaucoup plus difficile, peut-être même impossible. Aux premières attaques des novateurs, la religion et la morale se fussent réfugiées dans le sanctuaire des lettres, sous la garde de tant de grands hommes. Le goût national, accoutumé à ne point séparer les idées de religion et de poésie,
1 Préface des Nouvelles Odes, p. 7,
VICTOU HUGO AVANT 1830 301
eût répudié tout essai de poésie irréligieuse, et flétri celte monstruosité, non moins comme un sacrilège littéraire que comme un sacrilège social. Qui peut calculer ce qui fût arrivé de la pliilosophie, si la cause de Dieu, défendue en vain par la vertu, eût été aussi plaidée par le génie ?... Mais la France n'eut pas ce bonheur ; ses poètes nationaux étaient presque tous des poètes païens ; et notre littérature était plutôt l'expression d'une société idolâtre et démocratique que d'une société monarchique et chrétienne ; aussi les philosophes parvinrent-ils, en moins d'un siècle, à chasser des cœurs une religion qui n'était pas dans les esprits i.
Pour réparer le mal fait par les sophistes, il importe de ne pas retomber dans la faute commise au dixseptième siècle, il faut que les ouvrages des poètes nouveaux, vrais pour le fond, soient également vrais dans la forme : la poésie vit moins de fiction que de vérité. « Le poète, aujourd'hui, disait Victor Hugo, en terminant, doit marcher devant les peuples, comme une lumière, et leur montrer le chemin... Il ne sera jamais l'écho d'aucune parole, si ce n'est de celle de Dieu. Il se rappellera toujours ce que ses prédécesseurs ont trop oublié, que lui aussi il a une religion et une patrie. Ses chants célébreront sans cesse les gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements de son culte... Telle est la mission du génie ; ses élus sont ces sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et qui ne se tairont ni jour ni nuit. »
Certes, c'était là un noble programme ; mais ce programme était précisément celui de la Muse française,
1 Préface des Nouvelles Odes, p. 2:i.
tel que l'avait exposé, peu de temps auparavant, Alexandre Guiraud, dans un article où il parlait au nom de tous ses collaborateurs et qui. était intitulé : Nos doctrines \ Gomme ses amis de la Muse, et après eux, Victor Hugo se bornait à revendiquer pour notre littérature le droit d'être française et chrétienne; pour le poète le droit de puiser ses inspirations dans son âme et dans son cœur, dans nos traditions et dans nos croyances. En ce qui touche la forme même des vers, la versification proprement dite, l'auteur des Nouvelles Odes n'était pas plus révolutionnaire. « S'il est utile et parfois nécessaire, écrivait-il, de rajeunir quelques tournures usées, de renouveler quelques vieilles expressions, et peut-être d'essayer encore d'embellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, on ne saurait trop répéter que là doit s'arrêter l'esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers principes du goût.» Ni la brisure du rythme, ni la césure mobile, ni l'enjambement , n'étaient encore inscrits sur son programme. Depuis, il s'est vanté d'avoir démoli la prosodie, cette Bastille des vers, et d'avoir mis l'hémistiche en liberté :
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,
N'étaient que des toutous auprès de mes audaces 2...
1 La Muse française, janvier 1824.
2 Les Contemplations, t. I, p. 33.
Ses audaces, en ce temps-là, n'allaient môme pas jusqu'à rejeter complètement le joug de la périphrase, et il était sur ce point moins hardi que quelques-uns de ses confrères de la Muse. Tandis que Jules de Rességuier écrivait simplement :
Tes grâces sous ton schall te trahissent encore S
Victor Hugo, qui avait acheté à sa jeune femme, avec le produit de la première édition des Odes et poésies diverses, un beau schall Ternaux, ne se décidait à l'introduire dans ses vers qu'après l'avoir soigneusement enveloppé dans les plis de cette périphrase :
« Couvre-toi du tissu, trésor de Cachemire... n Ternaux eût approuvé, Delille eût applaudi.
Les Nouvelles Odes ^, dont la préface nous a retenus quelques instants, furent publiées chez Ladvocat, non au mois de février 1824, comme l'a dit Sainte-Beuve*, mais dans les derniers jours de mars ^.
1 Le Schall, par Jules de Rességuier,
2 Odes et Ballades : la Promenade,
3 Nouvelles Odes, par M. Victor Hugo ; avec cette épigraphe : A'os canimus surdis. Chez Ladvocat, libraire. Un vol. grand in-S», orné d'une gravure. Prix : 4 fr.
* Portraits contemporains, t. I, p. 40G. s Journal des Débats, 24 mars 1824.
;jGi VICTOR HUGO AVANT 1830
Dans redit ion définitive de 1828, M. Victor Hugo a distribué ses odes suivant un classement méthodique où il n'est tenu nul compte de leur date de publication. Afin de permettre au lecteur de rétablir la physionomie du volume de 1824, nous donnerons la liste des pièces qui le composaient, en les rangeant dans l'ordre même de leur composition, ainsi que nous l'avons fait pour le volume de 1822 :
Année 1823 : A mes vers ; VEistolre ; la Bande noire ; le Repas libre ; le Sylphe ; la GrancVMhre ; Mon Enfance ; Epitaphe ; A. G... Y.; le Paysage; Encore à toi; Son Nom ; le Dernier Chant; V Antéchrist ; VAme ; la Liberté; A mon père; le Poète ; Actions de grâces ; A mes Amis; A V Ombre d'un enfant ; la Guerre cV Espagne ; A VArc de triomphe de r Étoile ; la Mort de J/^i^ de Sombreull.
Année 1824 : Ballade; le Chant de r Arène ; le Chant du Cirque ; le Chant du Tournoi.
La première de ces pièces, A mes Vers, a pour titre, dans l'édition de 1828 : A mes Odes. Celle qui était intitulée, en 1824, Ballade, a maintenant pour titre : Une fée :
Que ce soit Urgèle ou Morgane, J'aime, en un rêve sans efTroi, Qu'une fée, au corps diaphane, Ainsi qu'une fleur qui se fane, Vienne pencher son front sur moi.
La Bande noire était dédiée à l'auteur du Voyage pittoresque et romantique dans rancienne France, à Charles Nodier. Cette dédicace a disparu. Disparue
VICTOR lirC.O AVANT 1830 ;](>.')
aussi la note qui procédait cette ode et qui était ainsi conçue :
On reprochera peut-être au titre de cette ode sa trivialité • mais la Bande noire était une des institutions laissées par la révolution ; et, en parlant des choses de cette révolution, la trivialité est souvent un défaut inévitable.
Victor Hugo a corrigé, dans les éditions suivantes, la plupart des pièces de son volume de 1824, refaisant bon nombre de vers, remaniant bon nombre de strophes. La place nous manquerait ici pour reproduire ces variantes, et nous devons nous borner à en signaler quelques-unes.
La sixième stance de la GranfVMère se lisait ainsi dans l'édition do 1824 :
Ou montre-nous ta bible, aux figures dorées ; Les saints, vêtus de blanc, protecteurs des hameaux. Les vierges, de rayons dans leur joie entourées. Et ces feuillets où luit, en lettres ignorées, Le langage inconnu qui dit à Dieu nos maux.
Elle a été entièrement refaite dans l'édition de 1828:
Ou montre-nous ta bible et les belles images, Le ciel d'or, les saints bleus, les saintes à genoux. L'enfant Jésus, la crèche, et le bœuf et les mages ; Fais-nous bre du doigt, dans le milieu des pages, Un peu de ce latin qui parle à Dieu de nous.
Dans l'ode intitulée Mon Enfance^ la strophe sixième olait d'abord ainsi conçue :
Et j'accusais mon âge, et je disais : « 0 gloire ! Quand donc serai -je aussi connu de la victoire ? Mon sang dormira-t-il, dans mes veines perdu ? Faut-il qu'en un combat, célébré par l'Jnstoire, Il ne soit jamais répandu ? »
Elle a reçu, en 1828, les modifications suivantes :
Et j'accusais mon âge : — Ah ! dans une ombre obscure. Grandir, vivre ! laisser refroidir sans murmure Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils. Qui dans un noir combat, sur l'acier d'une armure, Coulerait à flots si vermeils !
La strophe deuxième de l'ode sur la Liberté n'a pas été remaniée moins heureusement :
Non, sur nos tristes bords, ô belle voyageuse ! Sœur auguste des rois, fille sainte de Dieu, Liberté 1 guide pur de la gloire orageuse.
Non, je ne t'ai point dit adieu !
Mes hymnes dévoués ne vont point sur l'arène.
Traînant dans la lutte une chaîne,
Mais du manteau d'azur vêtus.
Mon luth n'est point de ceux dont les voix importunes Ne savent pas pleurer toutes les infortunes
Et bénir toutes les vertus.
Tel était le texte de 1824. Voici le texte de 1828 :
Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse,
Non, je ne t'ai point dit adieu!
Car mon luth est de ceux dont les voix importunes
Pleurent toutes les infortunes,
Bénissent toutes les vertus.
Mes hymnes dévoués ne traînent point la chaîne Du vil gladiateur, mais ils vont dans l'arène,
Du linceul des martvrs vêtus.
Le Journal des Débats rendit compte des Nouvelles Odes dans son numéro du 14 juin 1824. L'article était signé Z. M. Victor Hugo a dit au tome I"' des Misérables, dans son chapitre sur Vannée 1817 : « M. de Féletz signait A. et M. Hofmann signait Z. » C'était un usage accepté, sauf de très rares exceptions, par les journalistes de l'Empire et de la Restauration, do no jamais mettre leur nom au bas de leurs articles politiques, et de se contenter pour leurs articles litté" raires d'un signe conventionnel ; les initiales jouaient, par suite, un rôle considérable dans la république des lettres. Les articles de l'abbé de Féletz étaient signés A., bien que leur auteur, depuis longtemps, n'en fût plus à l'A, B, G de la critique, où il était passé maître. Ceux de M. Hoffman (et non pas Hoffmann, ainsi que l'écrit M. Hugo, comme s'il s'agissait du célèbre conteur allemand) étaient signés, en 1817, de l'initiale de son nom, à laquelle il substitua plus tard la lettre Z. Un autre rédacteur des Débats, Dussault, signait Y, tandis que Gastil-Blaze, dans le même journal, signait XXX ses articles de critique musicale. L'alphabet français y avait passé tout entier. Un aimable érudit, M. Boissonnade, fut obligé de recourir à l'alphabet grecj il choisit modestement la dernière lettre et signa Q,.
(( Hoffman, a dit quelque part Sainte-Beuve, avait bien des qualités du vrai critique : conscience, indépendance des idées, un avis à lui. Esprit exact, sincère et scrupuleux, il possédait l'art d'une ironie fine... Il était l'ennemi des engouements et de tous les char-
latanismes*. » Son article sur les Nouvelles Odes est des plus spirituels, et, à côté de justes éloges, il renferme des traits qui eurent le don d'émouvoir M.Victor Hugo. Le poète se garda pourtant de tomber dans la faute de l'ancien archevêque de Malines, M. de Pradt, qui, piqué au vif par un article d'Hoffman, avait, un jour, gravi les quatre étages du critique et lui avait adressé une homélie d'une vivacité singulière, qui se terminait par ces mots : a Vous m'avez traité comme un prestolet, un procureur ou un journaliste. » Hofîman, qui était un homme de théâtre et avait fait jouer, avec le plus vif succès, le Roman cVune heure et les Ben de z-v DUS bourgeois^ mit en scène dans les Débats le ci-devant aumônier du dieu Mars, et traduisit le plus gaiement du monde les injures, les gesticulations et les anathèmes du fougueux abbé ; la visite de l'archevêque chez le journaliste, racontée par ce dernier, amusa pendant huit jours tout Paris ^.
Victor Hugo, au lieu d'aller trouver le critique, lui adressa une lettre qui parut, le 26 juillet 1824, dans le Journal des Débats. Celte lettre, qui a les dimensionsd'une brochure, est un des documents les plus
1 Causeries du Lundi, t. I, p. 362.
2 Au tome I*"^ de ses Mémoires, p. 279 et suiv., M. Philarète Chasles s'est approprié sans \ergogne ces pages d'Hoffman. Il reproduit, sans y changer une syllabe, le récit de la visite de Tarchevêque de Malines au critique des Débats, présente cette visite comme lui ayant été faite à lui-même et donne ce récit comme son œuvre personnelle. Cet homme d'esprit se disait sans doute que jamais personne n'irait déterrer ce cadavre enfoui dans les Débats du 3 août 1817; ou bien peut-être se proposait-il tout simplement de justifier, par ce larcin posthume, les sévérités de l'Académie française qui, en dépit de son rare talent, s'était obstinément refusée à l'admettre dans ses rangs.
YlCTOn HUGO AVANT 1830 3G9
importants clc Thistoirc du romaiilisme, et on ne s'explique pas qu'elle n'ait point trouvé place dans l'édition des Œuvres complètes du poète. Nous ne pouvons en donner ici que de courts extraits.
Après avoir rendu hommage au caractère et au génie de Chateaubriand, « ce grand homme qui, non content d'avoir, dans le Génie du Christianisme, tracé les préceptes de la poésie nouvelle, en a don^ié dans ses Martyrs le plus magnifique exemple ; généreux écrivain qu'ont tour à tour trouvé fidèle, en leur temps de péril, la religion, la monarchie et la. liberté, les trois grandes nécessités d'un grand peuple, » Victor Hugo continue en ces termes :
Vous avez choisi, monsieur, pour rendre votre démonstration plus sensible, quelques expressions qui vous paraissent caractériser essentiellement le genre romantique, et c'est à moi que vous avez fait l'honneur de les emprunter. Ayant depuis assez longtemps ces Nouvelles Odes entre les mains, je dois supposer que vous n'avez pas pris vos exemples au hasard, et que les locutions que vous citez sont celles qui vous ont paru représenter plus fidèlement les défauts particuhers à l'école nouvelle. Or, monsieur, si ces locutions, qui vous semblent spécialement romantiques, ont par hasard une foule de types et d'équivalents chez les auteurs classiques, ne faudra-t-il pas en conclure que la différence que vous avez voulu établir par des exemples entre les deux genres n'est pas moins illusoire que celle que vous avez indiquée par des raisonnements aussi spirituels qu'erronés ? C'est ce que nous allons examiner.
Selon vous, « les anciens et les grands écrivains modernes ont toujours parlé aux sens pour mieux émouvoir l'esprit. Ils ne nous ont pas montré des rohes de vapeur... » Je vous arrête ici, monsieur : Horace nous représente Apollon
Nube candentes humeros amictus.
Or, quand on est revêtu d'un nuage, ne porte-t-on pas une )wbe de vapeur ? — (( Ils n'ont pas, continuez-vous, donné à un dieu le mystère pour vêtement. » Je ne vous dirai pas que cette expression est littéralement empruntée à la Bible. La Bible n'est-elle pas un peu romantique ? Mais je vous demanderai en quoi cette locution vous semble vicieuse. C'est, me direz-vous, parce qu'une idée abstraite, le fnystère, y est immédiatement associée à une image physique, le vêtement. £h bien ! monsieur, ce genre d'alliance de mots, qui vous paraît si exclusivement romantique, se retrouve à chaque instant chez « les anciens et les grands écrivains modernes. » Virgile, dans sa belle peinture de V Antre des Cyclopes, nous représente les compagnons de Vulcain occupés à mêler, pour forger la foudre, trois rayons de pluie et le BRUIT, trois rayons de flamme et la PEUR. Voilà certainement une singulière fusion de réalités et d'abstractions, et ce n'est certainement pas du Baal romantique que les cyclopes de Virgile tiennent le secret de cette composition, où il n'entre pas moins d'éléments métaphysiques que d'éléments chimiques. Horace nous montre également Pallas apprêtant tout à la fois son casque, son égide, son char et sa.rage... currusqiie et PiABIEM parât. (Ode xv, liv. I.) Ailleurs, il charge les vents de PORTER dans la mer de Crète {Creticum mMre) ses CRAiyTES et sa TRISTESSE {TRISTITLUI et METUS). Ici, il engage ses amis à chasser leurs SOUCIS par le vin, vino pellite CUPiAS, et de cette ro?nantique alliance de mots est né le vieux proverbe, noyer ses CHAGRINS dans la bouteille. Plus loin, c'est Vénus plaçant sous des jougs d'airain (juga ahenea) des ESPRITS inégaux [impures animos) ; ou les COLÈRES {tristes IRiE) frappant l'airain avec plus de fureur que ne le frappent les corybantcs. Les exemples de ces sortes d'alliance de mots se présenteront en foule chez les classiques, monsieur. Toutefois, resserré par l'espace, je ne veux plus citer que quelques exemples décisifs. Vous affirmez que les classiques, soigneux de ne
jamais lier les abstractions aux réalités, n'auraient pas donné à un dieu le mystère pour vêtement ; mais, monsieur, ils ont donné la JUSTICE et la VÉRITÉ pour fondement à son trône (J.-B. Rousseau, ode xi, livre I), et par conséquent ils ont appuyé une réalité, le t?vne, sur deux abstractions, la justice et la vérité. Autres exemples : Horace a dit, ode xxix, liv. III :
VIRTUTE me involvo mea (je m'enveloppe de ma VERTU).
Jean-Baptiste a dit (liv. IV, ode x) :
Pour souverain mérite on ne demande aux hommes Qu'un vice complaisant de GRACE revêtu.
Or, monsieur, quand Horace fait de la VERTU une enveloppe, et Rousseau, des GRACES un vêteinent, n'emploie-t-on pas précisément la même figure, en appliquant la même expression au MYSTÈRE, qui est une abstraction comme les mots grâce et vertu ?
Voici la fin de cette habile et spirituelle défense :
Il faut conclure, monsieur, et voici ma conclusion : Vous convenez positivement qu'il n'existe, entre les genres classique et romantique, de différence que dans le style, et vous établissez cette différence par des exemples qui vous paraissent caractéristiques. J'ai eu l'honneur de vous prouver que les locutions dans lesquelles vous découvrez tout le romantisme ont été au moins aussijréquemment employées par les classiques anciens et modernes que par les écrivains contemporains ; or, comme dans ces locutions résidait spécialement votre distinction entre les deux genres, cette distinction tombe d'elle-même ; et il suit de là, toujours d'après votre système, qu'il n'existe aucune différence réelle entre les deux genres, puisque la seule que vous reconnaissez, celle du style, s'est complètement évanouie. Permettez-moi de vous remercier de ce résultat.
Cette lettre est longue, monsieur ; je pourrais dire, avec un
fameux écrivain : Je n'ai pas eu le temps d'êtf^e court. Pressé par le temps et par l'espace, obligé le plus souvent de citer de mémoire, je vous laisse à juger du degré d'évidence que j'aurais produit si j'avais eu votre érudition profonde et votre ingénieux talent. Sûr de votre loyauté, c'est à vous que je m'adresse pour obtenir l'insertion de cette réponse dans le Journal des Débats. Venez vous-même m'ouvrir la porte de l'arène où je me présente pour vous combattre, avec plus de confiance en vous qu'en moi-même. Méritez de ma part encore cette reconnaissance, et faites que mes paroles aient du moins la même publicité que les vôtres, puisqu'elles ne peuvent avoir la même autorité.
YiCTOR-M. Hugo ^
Après avoir fait paraître, en 1824, Ilan cVlslande et le second volume de ses Odes, Victor Hugo ne publia, l'année suivante, ni roman nouveau ni poésies nouvelles. Cette année 1825 fut cependant marquée pour lui par quelques événements dignes d'être notés.
On lit dans le Moniteur du 29 avril 1825 : « Le roi vient de nommer MM. Alphonse de Lamartine et Victor Hugo chevaliers de la Légion d'honneur. «
En même temps, le roi Charles X l'invitait à son sacre, qui devait avoir lieu le 29 mai. Lorsque cette invitation lui parvint, il était à Blois, chez son père, et c'est de là qu'il écrivait à l'un de ses amis, M. Augustin Soulié, rédacteur de la Quotidienne ^:
1 Journal des Débats, 26 juillet 1824.
- Jean-Baptiste-Augiistin Soulip. né à Castres en 1780, mort à Paris en
VICTOR UUGO AYANT 1830 373
Blois, 27 avril 1825.
Savez-vous, mon bon Soulié, que les grâces royales pleuvent sur moi ? Le roi me nomme chevalier de la Légion d'honneur et me fait l'insigne faveur de m'inviter à son sacre. \'ous allez vous réjouir, vous qui m'aimez, et je vous assure que le plaisir que cette nouvelle vous donnera augmente beaucoup ma propre satisfaction. Ce qui accroît beaucoup le prix de cette croix à mes yeux, c'est que je l'obtiens avec Lamartine, par ordonnance spéciale qui ne nomme que nous deux... Je dois ajouter que M. de la Rochefoucauld * a été charmant dans cette circonstance pour Lamartine et moi. Il est impossible de s'efiacer plus complètement pour laisser au roi toute la reconnaissance, de mettre plus de grâce et de délicatesse dans ses rapports avec nous. C'est à lui que nous devons nos croix et c'est lui qui nous remercie.
Je vais donc vous revoir, cher ami, et il me faut cette espérance pour apporter quelque adoucissement au cliagrin de quitter mon Adèle pour la première fois.
Victor.
Le 7 mai suivant, il écrivait à un autre de ses amis. Adolphe de Saint-Valry :
Blois, 7 mai 1825.
Oui, mon ami, de cette ville historique et pittoresque, je tournerai bien souvent mes regards vers Paris et Montfort ^,
1845. Il avait pris part, le 12 mars 1814, au mouvement royaliste de Bordeaux, et il avait fondé dans cette ville trois journaux : le Mémorial bordelais, la Ruche d'Aquitaine et la Ruche politique. Fixé à Paris, à partir de 1820, il devint un des principaux rédacteurs de la Quotidienne et fut nommé conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal. Il a publié des traductions en vers de plusieurs poètes anglais, Gray, Robert, Charlotte Smith et James Montgomery, et donné une excellente édition des Poésies de Charles d'Orléans.
1 I-e vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, aide de camp du roi, chargé du département des Beaux-Arts.
2 Montfort-rAmaury, où Victor Hugo avait reçu, en 1821. l'hospitalité d(> Mae de Sainl-Valrv.
et le château de Blois ne me fera point oublier Saint-Laurent. J'ai passé là, en août 1821, des moments bien doux, et votre excellente mère m'y a fait presque oublier pendant huit jours l'admirable mère que je venais de perdre.
Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez. Je suis charmé que le bon Jules Lefèvre vous doive la vente de son Clocher de Saint-Marc. C'est un homme d'unvrai talent, et ilne imanque à son caractère qu'un succès.
Rien de tout cela ne vous manque à vous, mon cher ami, et vous avez tort de désespérer de vous-même ; il faut que votre poème 1 se vende, et il se vendra. Entre le talent et le public, le traité est bientôt fait.
On me dit ici que l'on dit là-bas que j'ai fait abjuration de mes hérésies littéraires, comme notre grand poète Soumet. Démentez le fait bien haut, partout où vous serez, vous me rendrez service.
J'ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous figurer comme c'est singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes les folies même sont représentées dans l'admirable bizarrerie de ce palais de fées et de chevaliers. J'ai gravé mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle ; j'ai emporté un peu de pierre et de mousse de ce sommet, et un morceau du châssis de la croisée sur laquelle François 1er a inscrit les deux vers :
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie !
Ces deux reliques me sont précieuses.
Adieu ! mon ami, vous savez que le roi m'invite à son sacre. Je serai à Paris vers le 20, et je vous embrasserai.
L'amitié d'un homme comme vous est douce et inappréciable.
Victor.
1 La chapelle de Notre-Dame du Chêne.
Adolphe de Saint-Valry avait des premiers composé des vers sur le sacre. Victor Hugo lui écrivit à cette occasion : « Je suis bien impatient de connaître des vers de vous sur le sacre. J'aime autant le poète que le sujet. Lamartine, qui est à Paris depuis trois jours pour huit, m'est venu A-oir deux fois, m'a dit en avoir fait aussi pour cette époque, et m'a demandé si j'en ferais. Je ne le crois pas ; mais je l'ignore : Spiritus flat ubivult *. »
Victor Hugo aimait le sujet ; nul doute dès lors qu'il ne chantât le sacre de Charles X, comme il avait chanté le baptême du duc de Bordeaux. Il fit le voyage de Reims en compagnie de Charles Nodier, chargé d'écrire le discours préliminaire à la relation des cérémonies ; de M. de Cailloux, secrétaire général des musées, et d'un jeune peintre, M. Alaux, qui fut depuis directeur de l'École de France à Rome. Le 29 mai, revêtu du costume officiel, habit à la française, épée en verrouil, manchettes et jabots de dentelles, il pénétra dans la vieille basilique, toute tapissée de velours et de soie, il s'agenouilla sur ces dalles qu^ avaient vu Jeanne d'Arc à genoux, et du fond de son cœur, cette prière monta à ses lèvres :
0 Dieu ! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore !
Romps de ses ennemis les flèches et les dards,
Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore,
Sur des coursiers ou sur des chars !
Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face !
Du moins qu'un long bonheur efface
* Lettre de Victor Hugo à Adolphe de Saint-Valry. Paris, 13 avril 1825.
;j76 VICTOR HUGO AYANT 1830
Ses bien longues adversités !
Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête ! Prête à son front royal deux rayons de ta tète
Mets deux anges à ses côtés i !
« M. de Lamartine aussi était venu au sacre, » dit M. Victor Hugo dans ses Mémoires - ; et un peu plus loin : « A Reims, M. de Lamartine rappela à Victor Hugo la promesse qu'il lui avait faite d'aller le voira Saint-Point. M. Nodier était présent, Lamartine l'invita aussi ^. » — Ainsi, M. Victor Hugo a vu Lamartine à Reims au sacre de Charles X. Ses souvenirs à cet égard sont précis et formels. Malheureusement la Correspondance de Lamartine est là, non moins précise et non moins formelle, et il en résulte que le poète des Méditations n'a pas mis les pieds à Reims en 1825.
H écrit de Mâcon au comte de Virieii, le 7 avril :
Je suis forcé de partir à l'improviste pour Paris... J'y resterai dix jours et pas plus. Ecris-moi chez Mme de Vaux, rue Pérou, no 16, près la place Saint-Sulpice. C'est là que je vais débarquer, étant trop souffrant pour le bruit de notre quartier et l'abandon d'une auberge... Je vais vendre aussi un petit fragment intitulé : le Chant du sacre ou la Veille des armes. C'est mon poème de Fontenoy. Mais je ne le fais ni pour
1 V. Hugo, le Sacre de Charles X. Reims, mai-juin 182o.
2 Victor Hugo raconté, etc., t. II, p. 103.
3 Oih cit., t. II, p. 107,
gloire ni pour argent, par pure conscience royalisLe, et pour témoigner une juste reconnaissance à qui de droit... Nous partons décidément pour Aix le h^^ juin. Venez-y donc, c'est un site divin. Voguons encore sur le lac i !
Le Chant du sacre était donc composé dès le commencement d'avril. Le poète s'était décidé à devancer ainsi les fêtes de Reims, sachant qu'il ne pommait y assister, et qu'à l'heure où elles se célébreraient, il serait en route pour les eaux d'Aix, où l'envoyaient les médecins. Le 7 mai, il écrit à M. de Virieu :
Je ne puis te promettre une visite dont j'aurais plus besoin que toi : ma femme veut me garder et me soigner au moins un petit mois. Je prends le petit-lait, les bains, etc., pour couper ma fièvre qui paraît y céder un peu. Le 29 'mai, nous allons à Aix pour six semaines avec. Mme de Barol, etc., et nous nous verrons au retour 2.
Quelques jours après, de Mâcon, où il est auprès de sa mère malade, il informe son ami qu'il le verra en passant à Lyon, le 30 ou le 3 î mai ou le j^^' juin ^.
Au commencement de juin, il est installé à Aix, et c'est de là qu'il adresse à son fidèle correspondant cette nouvelle lettre :
Nous sommes malheureux cette année en rencontre : tu vas au nord et moi au midi... Quant t)MS>acre, tu sais, sans doute, qu'il se vend à 20,000, et peut-être ira-t-il à 30,000 exemplaires. Mon libraire me mande 5,000 dans une journée ! Ils
i Corresjiondance de Luiiiarilne, t. III. p. 33-2. ^rbid., t. III, p. 311.
3 Ibid., p. 3i2.
378 VICTOR nuGO avant 1830
gagneront 50,000 francs avec ce rogaton dont j'ai eu 100 louis et la honte !
Sais-tu le t&page qu'il fait contre son auteur ? Le duc d'Orléans est allé se plaindre au roi, co' fiocclu, des insultes que je lui adressais. Le roi a ordonné la suppression du passage. Les libraires, comme des coquins, l'ont refusée. J'ai été instruit trop tard^ et je me suis empressé d'écrire d'arrêter, de changer, de tout faire pour contenter le roi. Le roi m'a fait écrire de Reims son mécontentement par M. Doudeauville. J'ai répondu de mon mieux. Les journaux libéraux ont écrit. J'ai répondu pour disculper seulement le roi que ces coquins avaient l'air d'accuser de mon fait très isolé. Enfm tu triompheras à bon droit, une sanglante satire ne m'eût pas fait plus d'amis ; mais, malgré cela, je ris, excepté delà peine du roi.-
Me voilà ici, venant du lac. 0 lac, ô pays, ô vignes festonnées, noyers, érables, prairies, délicieuses montagnes, neiges, ciel, lumière et ombre ! Il y a de quoi s'exclamer jusqu'à la fin de la page. C'est toujours tout neuf, comme ce que Dieu a fait. Mais toi, je te plains : Plombières est du pittoresque pour les bourgeois de Paris *.
Voilà donc une fois de plus les souvenirs personnels de M. Victor Hugo démontrés inexacts. Est-ce donc à dire que nous entendions mettre en doute la bonne foi du poète ? En aucune façon. Il croit évidemment que c'^est arrivé; il croit qu'il a vu à Bems, le 29 mai 1825, Lamartine, qui était ce jour-là sur la route de Mâcon à Lyon. Qui eût jamais plus que lui « l'imagination forte et vigoureuse ? » Et Malebranche ne nous apprend-il pas que les esprits ainsi doués « s'imaginent les choses tout autrement qu'elles ne sont, et en imaginent même qui 7ie sont point ^ ? » Tout ce
1 Correspondance de Lamartine, t. III, p. 344.
2 Malebranche, de la Recherche de la vérité, 1. 11^. 3e partie, ch. I.
VICTOR nUGO AVANT 1830 379
chapitre de Malebranche sur les défauts et aussi sur la puissance de ceux qui ont « l'imagination forte » s'applique d'une façon merveilleuse à Victor Hugo, à sa vie et à ses œuvres : « Ces esprits sont excessifs en toute rencontre ; ils relèvent les choses basses, ils agrandissent les petites... Rien ne leur paraît tel qu'il est. Ils admirent tout *. Ils n'imitent jamais la nature ; tout est affecté, tout est forcé, tout est guindé. Ce ne sont que figures et qu'hyperboles ^. »
Voilà les défauts. Voici maintenant les qualités : « Ceux qui imaginent fortement les choses, les expriment avec beaucoup de force... Ils ont l'avantage de plaire, de toucher et de persuader, à cause qu'ils forment des images très vives et très sensibles de leurs pensées... Ils ne se servent que d'expressions et de termes qui ne réveillent que les notions confuses des sens, lesquelles sont toujours très fortes et très touchantes ^ »
Victor Hugo quitta Reims dans les premiers jours de juin, après avoir composé, à l'ombre même de la cathédrale, son Ode sur le sacre. A peine avait-elle paru, que Charles X récompensait l'auteur de la façon la plus délicate : il conférait au général Hugo le titre
* « Quant à moi, qui parle ici, j'admire tout, comme une brute. » (Victor Hugo, ^Villiam Shakespeare, {i. 371.)
2 Malebranche, Ibid.
3 Ibid., id.
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de lieutenant général de ses armées \ Le 24 juin, le poète eut l'honneur de présenter ses vers au roi ^. Il avait sollicité lui-même cette audience, et fut avisé seulement la veille au soir qu'elle lui était accordée. Si sa joie fut grande, son embarras ne le fut guère moins. Il n'ignorait point en effet que, pour se présenter au château, la culotte courte était de rigueur, et il n'en avait pas. Oi^i en prendre une ? Il eut la bonne idée de courir chez un de ses anciens collaborateurs de la Muse française, M. Charles Brifaut, homme de cour par excellence et possesseur des plus belles culottes du monde. Il lui exposa sa situation. L'auteur de Ninus //prêta bien vite au futur auteur do Croimvell l'objet de ses convoitises, et c'est ainsi que le grand poète fit son entrée aux Tuileries, dans la culotte de M. Brifaut. — Les temps sont bien changés : M. Hugo n'a plus aujourd'hui pour amis que des sans-culottes ^. Quoi qu'il en soit, quelques jours plus tard, on lisait dans le Moniteur :
Nous avons annoncé que le roi avait accueilli avec bonté M. Victor Hugo, auteur d'une Ode sur le sacre. M. le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, chargé du département des Beaux- Arts, vient d'informer ce jeune poète que Sa Majesté, voulant témoigner la satisfaction que lui a causée la lecture de cette ode, avait ordonné qu'elle fût réimprimée avec tout le luxe typographique par les presses de l'Imprimerie royale ^.
1 Moniteur du o juin 1825.
2 Moniteur du 25 juin 1825,
3 Nous empruntons le récit de ce petit épisode au remarquable et curieuv volume de M. Louis Favre : Etienne- Denis Pasqnier; Souvenirs de son dernier secrétaire.
^ Moniteur du 30 juin 1825.
Victor Hugo et Charles Nodier avaient formé à Reims le projet clïm vojage en Suisse, ils le réalisèrent au mois d'août 1825. Le bon éditeur Urbain Gànel avançait les fonds en échange d'une promesse de manuscrit. Nodier, qui avait publié, en 1821, un si charmant livre sous ce titre : Promenade de Dieppe aux montagnes d'Ecosse, devait écrire une Promenade de Paris aux montagnes de Suisse, à laquelle Victor Hugo apportait un contingent de quatre odes et de deux ou trois feuilles de prose. Les deux amis reçurent un à-compte chacun de 1730 francs et louèrent aussitôt deux berlines. M«ie yictor Hugo et sa petite fille Léopoldine, âgée de dix mois, M^^e Charles Nodier et sa fille Marie, étaient du voyage, ainsi qu'un peintre, M. Gué, chargé d'illustrer le livre \ On sortit de Paris par la barrière de Fontainebleau, et, à quelques jours de là, la joyeuse caravane arrivait à Saint-Point, chez Lamartine.
« Nous quittons notre solitude de Saint-Point avec regrets, écrivait ce dernier à M^^ Eugène de Genoude le 18 août 1825. Nous venons d'y recevoir nombreuse compagnie : M. et M^e Hugo, Charles Nodier, sa femme et sa fille, et un peintre qu'ils ont avec eux, et quelques Anglais. Nous sommes désolés que vous n'ayez pas pu trouver, Eugène et vous, une quinzaine à nous donner depuis deux ans : vous y auriez laissé pour nous des souvenirs bien plus chers encore -. »
1 Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie, par M™e Menucssicr- Nodier, p. 268.
2 Cori^espondrnice de Lamarfine, t, IIJ, p, 3.'3G,
Trente ans plus tard, Lamartine, évoquant les souvenirs heureux de sa ^ie passée, retraçait avec complaisance les détails de cette visite de Victor Hugo et de Charles Nodier à Saint-Point :
Je passais un congé diplomatique dans mes montagnes natales. Je vis descendre par les rudes sentiers, en face de ma fenêtre, à travers les châtaigniers, une caravane de voyageurs, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres sur des tnules au pied réfléchi, comme dit le poète. Bientôt la caravane eut atteint le pied sablonneux des montagnes, gavé le ruisseau, traversé les prés et regi'a\4 le mamelon du château. C'était Victor Hugo et Charles Xodier, suivis de leurs charmantes jeunes femmes et de leurs enfants. Ils venaient me demander Thospitalité de quelques jours en allant en Suisse.
Charles Nodier était Tami-né de toute gloire. Aimer le grand, c'était son état. Il ne se sentait de niveau qu avec les sommets. Son indolence l'empêchait de produire lui-même des œuvi'es achevées, mais il était capable de tout ce qu'il admirait. Il se contentait de jouer avec son génie et avec sa sensibilité, comme un enfant avec Fécrin de sa mère. Il perdait les pierres précieuses dans le sable.
Cette incurie de sa richesse le rendait le Diderot, mais le Diderot sans charlatanisme et sans déclamation de notre époque. Nous nous aimions pour notre cœur et non pour nos talents. C'était un de ces hommes du coin du feu, un génie famiher, un confident de toutes les âmes, dont la perte ne paraît pas faire un si grand vide que les grandes renommées. Mais ce vide se creuse toujours davantage. Il est dans le cœur.
Pendant que les femmes et les enfants jouaient dans le verger, nous goûtâmes, Hugo, Nodier et moi, l'ombre des bois, le frisson du vent, la fraîcheur des sources, le silence de la vallée, le balbutiement des vers futurs qui dormaient et qui chantaient en rêvant en nous comme les enfants des deux jeunes mères sur leurs genoux. '
La caravane poétique reprit sa route vers les Alpes. Je la vis disparaître derrière la montagne ^..
En 1834, après une lecture des Mémoires crOuire- Tombe à l'Abbaye -aux-Bois, dans ce salon de M^e Récamier, où Chateaubriand, caché dans un fauteuil au coin de la cheminée, avait au-dessus de sa tête le portrait de M^e de Staël et le brillant tableau de Gérard, Corinne au cap Misène, Sainte-Beuve écrivait : « Staël! Chateaubriand î les voilà devant nous, l'une aussi présente, l'autre aussi dévoilé qu'ils peuvent l'être, unis tous les deux sous l'amitié vigilante d'un même cœur... Cour de Ferrare, jardins des Médicis, forêt de pins de Ravenne où fut Byron, tous lieux où se sont groupés des génies, des affections et des gloires, tous Édens mortels que la jeune postérité exagère toujours un peu et qu'elle adore, faut-il tant vous envier ! et n'enviera-t-on pas un jour ceci - ? »
Parmi ces lieux où se sont groupés des génies^ des affections et des gloires, ceux qui gardent encore le culte des lettres se plairont toujours à saluer ce coteau lumineux de Saint-Point où^ par une belle matinée d'été, — au lendemain du sacre de Charles X, à l'heure où la France, prospère, libre et forte, donnait le spectacle a du plus beau comme du plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de nos siècles eût encore vu ', » — Lamartine, Hugo et Nodier s'entretenaient des choses de la poésie et de l'art, à l'ombre
1 Souvenirs et Portraits, par A. de Lamartine, t. III, p. 42.
2 Reviie des Deux Mondes, 15 avril 1834.
3 Lamartine, Des Destinées de la poésie.
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des grands arbres, en face des horizons du Jura cl dos Alpes, tandis que les enfants jouaient à leurs côtés dans rherbe, et que les mères parlaient entre elles des félicités présentes et des espérances de l'avenir.
L'avenir, en effet, ne s'annonçait-il pas plein de radieuses promesses pour elles et pour leurs enfants, surtout pour ces deux petites filles qui «jouaient dans le verger, » et qui avaient trouvé dans leur berceau les noms des deux plus grands poètes de notre siècle : Julia de Lamartine et Léopoldine Hugo ! — L'une qui mourra à douze ans, en Orient, à mille lieues de la ierrè natale ; l'autre qui mourra à dix-neuf ans,
Ainsi qu Ophélia par le fleuve entraînée 1
La Providence miséricordieuse nous voile l'avenir. Aucune ombre ne vintternir la joie desheurespassées par nos voyageurs à Saint-Point. Reprenant leur route vers les Alpes, ils traversèrent Lyon, puis Genève, et arrivèrent à Ghamonix. Ils ne dépassèrent pas le mont Blanc, sur les flancs duquel ils auraient pu inscrire, avec une légère variante, le vers tracé par Regnard et ses compagnons sur le haut de la montagne Metevara :
Hic tandem stetimus nobis iibi deliiit... AURUM.
Les 3,500 francs d'Urbain Ganel étaient dépensés ou bien près de l'être, et il fallait songer au retour. Quelques jours plus tard, Nodier rentrait à l'Arsenal et Victor Hugo, rue de Vaugirard. Le voyage était terminé, mais non le livre, qui ne le fut jamais, si nous
VICTOR ulitO avant 1830 385
en devons croire le Témoin de la vie de Victor Hugo, lequel ajoute : « M. Victor Hugo seul fit sa part ; M. Nodier attendit pour commencer la sienne que les dessins fussent prêts ; la gravure prit des mois, et donna le temps à l'éditeur de faire faillite, ce qui dispensa M. Nodier de s'exécuter \ » Je trouve pourtant, dans la Revue de Paris d'août 1829, une note qui n'est point tout à fait d'accord avec l'assertion du Témoin. Voici le texte de cette note :
Au mois d'août 1825, M. Victor Hugo fit, de compagnie avec M. Charles Nodier, un voyage de plaisir à la célèbre vallée de Chamonix. Chemin faisant, les deux amis jetèrent, chacun de leur côté^ sur leur album de voyage, les impressions qu'éveillait en eux la riche nature des Alpes. Cela fit un livre que j\l. Taylor, qui avait déjà visité les mêmes lieux, se plut à enrichir de huit dessins, et dont la pubhcation, promise d'année en année, va enfin avoir lieu sous le titre à\Alhum de trois voyageurs à la vallée de Ctiamonix. V Album de trois voyageurs, orné de huit gravures, faites en Angleterre, sur les dessins de M. Taylor, sera publié avec le plus grand luxe par les libraires Le^^vasseur et Canel 2.
Suivait, dans la Revue de Paris, un fragment du récit de Victor Hugo, racontant son voyage de Sallenches à Servoz. La Revue des Deux Mondes de 1831 a publié la fin des notes du poète ; elles conduisent le lecteur de Servoz à Chamonix.
Ces notes de voyage, insérées par l'auteur au tome II de ses Mémoires ^, seraient peut-être mieux à leur
1 Yictor Hugo raconté, etc., t. II, p. 153.
2 Revue de Paris, t. V, p. 289.
3 Yictor Hufjo raconté, etc., t, II, p. 122-144.
place en tête de son livre sur le Rhin. Lors des premières représentations des Burgraves , M. Doudan écrivait : « Quoi ! ce cyclope de Victor Hugo a tiré une tragédie de son absurde livre sur le Rhin ? Il devrait bien laisser ces bords du Rhin à Gœthe et à Schiller, et ne pas charbonner ses extravagances sur la porte des vieux châteaux abandonnés. » Absurde est bientôt dit ; n'en déplaise à M. Doudan, le Rhin renferme des descriptions d'un relief étonnant, des pages où les sites grandioses, les vieilles cathédrales et les burgs démantelés se reflètent comme dans les eaux mêmes du grand fleuve. Quant à cet autre. mot de M. Doudan, ce cyclope de Victor Hugo^ il est plus heureux et vaut d'être retenu. Il peint bien la puissance et l'indomptable vigueur du poète, forgeant ses vers, qui ont l'éclat et la force de l'airain, comme les compagnons de Yulcain forgeaient, dans l'antre de Lemnos, le bouclier de Minerve et les foudres de Jupiter. Gomme eux, il sait assouplir le bronze et façonner le fer, et, comme eux aussi, il sait unir ensemble trois raj^ons de grêle entrelacés, trois rayons de nuages pluvieux, et trois d'un feu brillant et de vents à l'aile rapide :
Très imbris torti radios, très nubis aquossc Addiderant, rutili très ignis, et alitis Austri *.
Ne pourrait-on pas ajouter que depuis longtemps
1 Enéide, liv. VIII. Victoi' Hugo a publié, dans le Conservateur littéraire, t. I, p.'327, une traduction en vers de cet épisode. Voy. ci-dessus, chap. V, p. 1G8.
Victor Hugo, comme Brontes, Stcrope et Pyracmon \ n'a qu'un œil au milieu du front : il saisit admirablement les traits, les contours et les couleurs des choses qui se voient; les choses de l'âme lui échappent.
Outre le récit de son Voyage à la vallée de Chamonix, Yictor Hugo composa, en 1825, un grand nombre d'odes et de ballades ; il reprit le conte ébauché de Bucf-Jargal, le remania et le récrivit presque en entier ; mais ce roman, ces odes et ces ballades ne devaient paraître qu'en 1826. Leur auteur ne se rappela au public, en 1825, que par un écrit de quelques pages seulement, intitulé : Guerre aux démolisseurs ^. Dans cet écrit, il appelle la nouvelle France au secours de l'ancienne : « Tous les genres de profanation, de dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de ces admirables monuments du moyen âge, où s'est imprimée la vieille gloire nationale, auxquels s'attachent à la fois la mémoire des rois et la tradition du peuple. »
H parle en ces termes du château de Ghambord et de la souscription qui avait conservé ce chef-d'œuvre à la France : « Nous avons visité Ghambord, cet Alhambra de la France. H chancelle déjà, miné par les eaux du ciel qui ont filtré à travers la pierre tendre de ses toits dégarnis de plomb. Nous le déclarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu d'années, la souscription, souscription qui, certes.
1 Ferrum exercebant \asto Cyclopes in antro, Brontesque, Steropesque et nudus membra Pyraomon.
2 Octobre 1825.
;J88 VICTOR HUGO avant 1830
méritait crêlre nalioiiale, qui a rendu le chef-d'œuvre du Primalice au pays, aura été inutile ; et bien peu de chose restera debout de cet édifice, beau comme un palais de fées, grand comme un palais de rois. »
Dans cette campagne contre les dérnoUsseurSy Victor Hugo venait après Charles Nodier, qui, dès 1820, dans son Voyage pittoresque et romantique dans Vancienne France^ avait défendu avec éclat la cause de notre architecture nationale. C'est une remarque que nous avons eu déjà l'occasion de faire : dans aucune question, sur aucun terrain, A^ictor Hugo n'est un initiateur. Si grand qu'il soit, il lui manque cette grandeur suprême d'avoir été un générateur d'idées, un chef de doctrines, un créateur d'âmes. H lui reste, et cela certes suffit à sa gloire, d'avoir souvent, à défaut des premiers coups, porté les coups décisifs, d'avoir imprimé sa marque sur les idées d'autrui avec une telle puissance, avec un génie d'exécution si prodigieux, que ces idées demeureront frappées à son effigie. Les terres qu'il n'a pas découvertes porteront son nom : Am.éric Vespuce est immortel comme Christophe Colomb.