BUG-JARGAL
Chap. Liv.
Mille démons ! s'écria le nain en rugissant : il était tombé dans l'abîme.
NOTRE-DAME DE PARIS Liv. XI, chap. ii.
Le prêtre cria : — Damnation ! et tomba.
Une racine du vieil arbre sortait d'entre les fentes du granit, un peu au-dessous du bord. Le nain la rencontra dans sa chute, sa jupe chamarrée s'embarrassa dans les nœuds de la souche, et, saisissant ce dernier appui, il s'y cramponna avec une énergie extraordinaire.
laquelle il se trouvait l'arrêta dans sa chute. 11 s'y accrocha avec des mains désespérées.
Habibrah, suspendu sur l'iiorrible goutïre , essaya d'abord de remonter sur la plate-forme ; mais ses petits bras ne pouvaient atteindre jusqu'à l'arête de l'escarpement, et ses ongles s'usaient
L'abîme était au-dessous de lui... L'archidiacre se tordit sur la gouttière avec des efforts désespérés pour remonter ; mais ses mains n'avaient pas de prise sur le granit... ses ongles sai-
en elïbrts impuissants pour entamer la surface visqueuse du roc qui surplombait clans le ténébreux abîme.
genoux mur.
la pierre, ses s'écorchaient au
Habibrah me criait, en écumant de fureur : — Viens donc ! viens ! et il ramassait, pour en finir, le reste de sa vigueur surnaturelle.. .
Il avait consumé toute sa force dans ce dernier effort.
L'archidiacre, écumanVde rage et d'épouvante, ramassa tout ce qui lui restait de force pour un dernier effort.
La racine, si longtemps tourmentée, se brisa sous son poids.
Cette commotion fît ployer brusquementlebec de plomb sur lequel il s'appuyait.
Ses doigts engourdis
et
roides furent enfîn contraints de me lâcher. Le misérable nain s'engloutit dans l'écume de la sombre cascade.
N'ayant plus que ses mains roidies et défaillantes qui tenaient à quelque chose, l'infortuné ferma les yeux et lâcha la gouttière. Il tomba.
Le récit du Conservateur littéraire se terminait à la mort de Bug-Jargal. En 1826, M. Victor Hugo a tenu à y ajouter un épilogue dans lequel, sons couleur de raconter la mort du capitaine d'Auverney, il donne un libre cours à sa haine contre la République, à son mépris pour les hommes de la Convention. Il dit aujourd'hui : (( Jamais rien de plus haut n'est apparu sur l'horizon dos hommes. Il y a l'Himalaya et il y a
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la Convention. La Convention est peut-être le point culminant de l'histoire*. » Il disait, en 1826 : « Les représentants du peuple en mission, ces espèces d'ambassadeurs à bonnets rouges, que la Montagne députait dans les camps pour les dégrader et les décimer, délateurs attitrés, chargés par des bourreaux d'espionner la gloire... L'idole sanglante de ces temps-là aimait les victimes illustres ; et les sacrificateurs de la place de la Révolution étaient joyeux quand ils pouvaient, d'un même coup, faire tomber une tête et une couronne, ne fût-elle que d'épines, comme celle de Louis XYI, de fleurs comme celle des jeunes filles de Verdun, ou de lauriers, comme celle de Gustine et d'André Chénier^. »
Après avoir ouvert l'année 1826 par la pubHcation de Bug-Jargal, Victor Hugo la termina par la publication du troisième volume de ses poésies, qui parut au mois d'octobre, sous le titre d'Odes et Ballades.
Ce volume se composait de treize odes et de dix ballades, dont nous donnons ici la liste, en rangeant ces pièces dans l'ordre même de leur composition, ainsi que nous l'avons fait précédemment pour les Odes et Poésies diverses^ et pour les Nouvelles Odes :
1 Quatre-vimjt-ireize, par Victor Hugo, deuxième partie, livre III, ch. i, la Convention.
2 Uiuj-Jargaî, p. 200.
Année 1824 : A M. de Chateaubriand y la Fée et la Péri, les Funérailles de Louis XVllI.
Année 1825: A une jeune fille, un Chant de fête de Néron, le Géant, A Trilhy, Hymne oriental, le Voyage, le Sacre de Charles X, les Deux Iles, les Deux Archers, Au colonel G. -A. Gustaffson, la Mêlée, VAveu du châtelain, la Fiancée du timbalier, Promenade, Aux Ruiyies de Monifort-VAmaury, A M. Alphonse de Lamartine, A un Passant, A*^*^ le Portrait d'une enfant, la Ronde du Sabbat,
VHy7nne oriental ne figure plus depuis longtemps dans les éditions des Odes et Ballades. L'auteur a transporté cette pièce dans les Orientales, oi\ elle a pour titre la Ville prise.
La ballade qui était intitulée, dans l'édition de 1826, VAveu du châtelain, est celle qui a maintenant pour titre : Ecoute-moi, Madeleine.
Le Portrait d'une enfant est peut-être la pièce la plus charmante de ce troisième volume :
Oui, ce front, ce sourire et cette fraîche joue,
C'est bien l'enfant qui pleure et joue.
Et qu'un esprit du ciel défend.
De ses doux traits, ravis à la sainte phalange,
C'est bien le délicat mélange ;
Poète, j'y crois voir un ange.
Père, j'y trouve mon enfant.
Cette enfant, c'était la petite Léopoldine, celle pour qui M. Victor Hugo composera bientôt la I-^rière pour tous :
396 VICTOR llUCfO AVAi\T 1830
Ma fille, va prier! vois, la nuit est venue '...
La pièce des Odes et Ballades porte cette dédicace : A M^^^ J.-D. de M. Ces initiales cachaient le nom de W^^ Julie Duvidal de Montferrier, qui avait fait le portrait de la fille du poète. W^" de Montferrier est devenue depuis M«ie la comtesse Abel Hugo.
Gomme les volumes de 1822 et 1824, le volume de 1826 était ardemment royaliste. Dans les Deux lies, le poète qui devait écrire , quelques années plus tard,
Napoléon, soleil dont je suis le IMemnon,
faisait entendre contre Bonaparte un cri de haine et de malédiction :
Qu'à son nom, du Volga, du Tibre, de la Seine, Des murs de l'Alhambra, des fossés de Vincenne, De Jaffa, du Kremlin, qu'il brûla sans remords, Des plaines du carnage et des champs de victoire, Tonne, comme un écho de sa fatale gloire, La malédiction des morts 1
Vo&Q au colonel G.-A. Gustaffson^, celles sur les Funérailles de Louis XVIIT et sur le Sacre de Charles X, venant après les odes sur la Vendée^ QuiheroUy la Mort du duc de Berry, la Naissance et le Baptême du duc de Bordeaux, la Guerre d'Espagne^ faisaient de Yictor Hugo, bien plus encore que de
1 Les Feuilles d'automne.
2 C'était le nom qu'avaitpris le roi de Suède, GustaTC IV, détrôné en 1800. Gustave IV est mort à Saint-Gall (Suisse), en 1837.
VICTOR nUGO AVANT 1830 397
Lamartine, le poète-lauréat de la Restauration. Aussi rien n'était-il plus légilime, après la publication de son troisième volume, que sa demande d'une troisième pension. Voici la lettre qu'à cette occasion, et à la fin de l'année 1826, il adressa à M. le vicomte de la Rochefoucauld, aide de camp du roi, chargé du département des beaux-arts :
Monsieur le vicomte,
Par décision du mois de septembre 1822, S. M. Louis XVIII, sur la proposition de M. le marquis de Lauriston, alors ministre de la maison du roi, et sur la recommandation spéciale de S. A. R. Madame, duchesse de Berry, transmise au ministre par Mme la maréchale, duchesse de Reggio, daigna m'accorder une pension de 1,000 francs.
Le ministre et M. le vicomte de Senonnes, alors secrétaire général de la maison du roi, en me transmettant la nouvelle de cet honorable bienfait du roi, me donnèrent l'assurance verbale que cette pension, que plusieurs circonstances n'avaient point permis de créer plus forte, ne serait que provisoire, et qu'ils ne tarderaient pas à en solliciter l'augmentation auprès de Sa Majesté.
Quatre ans se sont écoulés depuis cette époque ; et si ma pension est restée ce qu'elle était, j'ai eu du moins la joie de voir la bonté du roi augmenter les pensions de plusieurs hommes de lettres de mes amis, pensions obtenues en même temps que la mienne ou même depuis, et dont quelques-unes, maintenant, la dépassent déplus du double.
Ma pension seule étant restée stationnaire, je pense, monsieur le vicomte, n'être pas sans quelques droits à une augmentation. Si j'avais quelques titres à l'époque où je l'obtins, ces titres no sont rien auprès de ceux que je pourrais réunir aujourd'hui, et qui eux-mêmes, je suis loin de me le dissimuler, sont encore bien peu de chose ; mais, sans me
faire illusion sur leur insuffisance, j'espère surtout, monsieur le vicomte, dans la flatteuse bienveillance dont vous m'avez donné tant de preuves, et qui, chez vous, s'allie à une sollicitude si éclairée pour les lettres. Je dépose avec confiance ma demande entre vos mains, en vous priant de vouloir bien la mettre sous les yeux de ce roi qui veut faire des beaux-arts le fleuron le plus éclatant de sa couronne.
Quel que soit le résultat de la demande que j'ai l'honneur de vous soumettre, vous savez, monsieur le vicomte, que rien n'égale la reconnaissance et le respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Rue de Vaugirard, 90.
« Quatre ans se sont écoulés depuis cette époque [iS22), et ma pension (de 1,000 francs) es^ restée ce qu'elle était... — Ma pension (de 1,000 francs) est restée stationnaire. » Hé ! sans doute, la pension de 1822 sur la cassette particulière du roi était restée stationnaire ; mais, en 1823, était venue s'y ajouter une pension de 2,000 francs sur les fonds littéraires du ministère de Tintérieur \ Dans sa lettre, M. Victor Hugo garde sur cette seconde pension un silence prudent et que je me borne à signaler. Soulignons aussi, sans d'ailleurs y insister, cet autre passage : « Si ma pension est restée ce quelle était, j'ai eu du moins la'joie de voir la bonté durai augmenter les pensions de plusieurs hommes de lettres de mes amis, pensions obtenues en ynème temps que la mienne ou même
* Voy. ci-dessus, cLap. IX, p. o02.
VICTOR ItUGO AVANT 1830 399
depuis, et dont quelques-unes, maintenant, la dépassent de plus du double. »
M. Victor Hugo mettait du génie jusque dans ses suppliques. Ses ballades de 1826 étaient des chefsd'œuvre, — et ses placets aussi.
Le volume Aq^ Odes et Ballades fut l'objet, dans le Globe de janvier 1827, de deux articles dont il convient que nous disions quelques mots, car ces articles sont une date dans l'histoire de la critique au dix-neuvième siècle. L'auteur y faisait la part des beautés et celle des défauts avec une équité parfaite, avec une sûreté de goût singulièrement remarquable. Il ne s'en tenait pas là, et comme s'il eût été doué du don de seconde vue (le vrai critique est quelquefois, lui aussi, un prophète, vates), il signalait chez le poète, encore au matin de sa vie et à l'aurore de son talent, les défauts qui ne devaient devenir apparents pour tous que dans les œuvres de M. Victor Hugo à son déclin :
En poésie comme ailleurs, disait-il, rien de si périlleux que la force ; si on la laisse faire, elle abuse de tout ; par elle, ce" qui n'était qu'original et neuf est bien près de devenir bizarre ; un contraste brillant dégénère en antithèse précieuse. L'auteur vise à la grâce et à la simplicité, et il va jusqu'à la mignardise et à la simplesse ; il ne cherche que l'héroïque, et il rencontre le gigantesque ; s'il tente jamais le gigantesque,
il n'évitera pas le puéril. M. Hugo pourrait nous en fournir des preuves i...
Et plus loin :
Si dans l'abus de décrire — il n'échappe jamais à ce défaut — l'auteur porte parfois de la combinaison et du calcul, le plus ordinairement, néanmoins, la faute n'appartient qu'à son imagination. Cette imagination est si rapide, en effet, qu'elle se meut sur chaque point à la fois et qu'elle met la main à tout ; elle devient analytique à force d'être alerte et perçante. Ce que Delille et ses disciples faisaient à froid et par système, M. Hugo le fait surtout par inadvertance et illusion ; c'est une sorte de simpUcité enfantine qui se laisse prendre par les yeux... Jamais il ne rencontrera une tour dont il ne compte les angles, les faces et les pointes.
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
De là un éclat brillante qui blesse ; nulle gradation de couleur, nulle science des lointains : le pli d'un manteau tient autant de place que la plus noble pensée.
Le critique terminait ainsi son second article :
Que M. Hugo se garde surtout de l'excès de sa force; qu'à l'heure de la méditation, il sache attendre à loisir ses propres rêves, les laissant venir à lui et s'y abandonnant plutôt que de s'y précipiter ; qu'à l'heure de produire, il se reporte sans cesse aux impressions naïves qu'il veut rendre, les contemple longuement avant de les retracer, et plus d'une fois s'interrompe en les retraçant pour les contempler encore ; que, n'épuisant pas à chaque trait ses couleurs, il approche par degrés de son idéal, et consente, s'il le faut, à rester au-dessous plutôt que de le dépasser, ce qui est la pire manière de ne pas l'atteindre...
1 Le Globe du 9 janvier 1827.
Racine lui-même, j'oserai l'affirmer, Racine dans les chœurs d'Esthcr et d\ithalie, n'a pas fait passer tout ce que son âme avait conçu de mélodie céleste et d'onction sacrée. Et quelle aisance pourtant dans ces admirables chœurs, quelle quiétude, quelle sérénité de génie ! C'est qu'il a senti combien, devant l'impuissance humaine, il valait mieux encore se résigner que se débattre ; là où il a désespéré d'être excellent, il a mieux aimé rester un peu faible, en voilant sa faibtesse d'une molle et noble douceur, que de s'épuiser en vains efforts pour retomber de plus haut. C'était la seule manière d'être parfait en poésie, autant qu'il est donné à l'humanité de le devenir.
Ces' deux articles, où se montrait déjà tout entier le talent de l'écrivain appelé à devenir bientôt le premier critique de notre temps, avaient pour auteur M. Sainte-Beuve, qui depuis a beaucoup écrit sur M. Victor Hugo, mais jamais avec autant de justesse et d'indépendance ^ Dans cette première rencontre, comme il avait dit avec fermeté les défauts, il saluait avec sympathie les qualités éclatantes du jeune poète, de celui qu'il appelait le La Mennais de la poésie. Il disait, par exemple, des stances A une jeune fille : « Il n'y a que vingt vers, mais ils sont parfaits de naturel et de mélodie : on dirait le doux et mélancolique regard par lequel l'homme qui a souffert répond aux caresses d'un enfant. Quand on a fait ces vingt vers, on doit comprendre qu'il est un moyen de laisser voir la pensée sans s'épuiser à la peindre. » — « Qu'on imagine à plaisir, écrivait-il encore, tout ce qu'il y a de plus pur dans l'amour, de plus chaste dans l'hymen, de plus sacré dans l'union des âmes
1 Voy. ces articles au tome I«>" des Nouveaux Lundis.
SOUS l'œil de Dieu ; qu'on rêve, en un mot, la volupté ravie au ciel sur l'aile de la prière, et l'on n'aura rien imaginé que ne réalise et n'efface encore M. Hugo dans les pièces délicieuses intitulées Encore à toi et Son nom ; les citer seulement, c'est presque en ternir déjà la pudique délicatesse. »
Sainte-Beuve ne connaissait pas encore Victor Hugo, lorsqu'il écrivait ces articles, et c'est de leur publication que datent, entre le critique et le poète, ces rapports intimes, cette vive amitié, consacrée par le recueil des Consolations, célébrée par les Feuilles d^automne, et qui, si elle a eu l'éclat des plus beaux vers, en a eu aussi la fragilité.
Au tome II de ses Mémoires, M. Victor Hugo raconte à sa façon l'origine de sa liaison avec celui qui allait être son critique en titre, le héraut d'armes qui criera place autour de lui, l'écuyer qui marchera devant son char*.
Il y avait alors, dit-il, un journal auquel le nom de ses rédacteurs, MM. Guizot, Dubois, JoulTroy, Cousin, etc., donnait une certaine importance, surtout dans les salons : le Glohe universitaire et gourmé avait pour les novateurs une sorte de bienveillance protectrice. Il s'interposait entre les combattants, enseignant le progrès à droite et la modération à gauche. M. Dubois fit un article plus chaleureux que Fauteur ne l'avait attendu, et presque enthousiaste de l'ode intitulée les Deux lies.
M. Victor Hugo ne fermait jamais sa porte, même pendant ses repas. Un matin, il déjeunait, quand la domestique an-
1 Voy., dans les Portraits contemporaiyis, t. I, p. 417, l'article de Sainte- Beuve sur les Feuilles d'automne.
nonça M. Sainte-Beuve. Elle introduisit un jeune homme qui se présenta comme voisin et comme rédacteur d'un journal ami ; il demeurait rue Notre-Dame-des-Champs, et il écrivait dans le Globe. Le Globe ne s'en tiendrait pas, dit-il, à un seul article sur Cromwell ; c'était lui-même qui ferait les autres. Il avait demandé à s'en charger, redoutant un retour de M. Dubois, qui n'était pas tous les jours d'une humeur si admirative et qui redeviendrait bien vite professeur. L'entrevue fut fort agréable, et l'on se promit de se revoir, ce qui était d'autant plus facile que M. Victor Hugo allait se rapprocher encore de son critique et loger lui-même rue Notre-Dame-des-Champs' .
Que M. Victor Hugo ait transformé en rédacteurs du Globe MM. Guizot et Cousin, qui n'ont jamais écrit dans ce journal, la faute est vénielle. Ce qui est plus grave, c'est le peu de souci qu'il a pris de rapporter fidèlement les circonstances dans lesquelles Sainte- Beuve et lui firent connaissance. L'auteur des Causeries du lundi a rétabli la vérité sur ce point dans une note de la dernière édition de ses Portraits contemporains :
Ce ne fut point à l'occasion du Crormvell que j'allai pour la première fois chez Victor Hugo (en janvier 1827) ; le Cromwell n'avait point encore paru ^, et l'auteur devait seulement en faire prochainement lecture, en partie, dans le salon de son beau-père. Je n'y allais pas non plus pour m'offrir d'en parler, ni pour faire des avances ; j'étais trop critique, même dans ma jeunesse, pour aller d'emblée me jeter à la tête des auteurs dont je pouvais avoir à parler. Mais voici ce qui se passa : J'avais été chargé par M. Dubois de rendre compte, dans le Globe, du recueil des Odes et Ballades ; je l'avais fait avec des
* Victor Hurjo raconté, etc., t, II, p. 154. 2 II fut publié seulement eu décembre 1827.
réserves, mais dans un assez vif sentiment de sympathie et de haute estime. Victor Hugo étant allé voir M. Dubois lui 'demanda mon nom et mon adresse pour me remercier. Or, précisément, je demeurais porte à porte et, sans le savoir, près de Victor Hugo, non pas encore rue Notre-Dame-des-Champs, mais bien rue de Vaugirard. Hugo y occupait un modeste appartement au second, no 90, et moi j'y habitais, avec ma mère, au n° 94. Hugo étant venu chez moi sans me rencontrer et m'ayant laissé sa carte, j'allai lui rendre sa visite le lendemain vers midi, et je le trouvai à déjeuner. La conversation, dès les premiers mots, roula en plein sur la poésie... Quelques mois £Cprès, nous aUions, lui et moi, habiter rue Notre-Damedes-Champs, où, par un nouvel et heureux hasard, je me trouvai encore son proche voisin, lui au n» 11, et moi au 19 ».
L'année 1827 est, aux yeux de M. Victor Hugo, une année mémorable entre toutes, non sans doute parce qu'elle a été marquée pour lui par sa liaison avec Sainte-Beuve, — non pas même parce qu'elle a vu paraître Cromivell et sa préface, — mais parce que c'est l'année où il a publié VOde à la colonne de la place Vendôme.
Dans cette ode, M. Victor Hugo n'écrit plus Buonaparte ni même Bonaparte, il écrit Napoléon ; — et alors de triompher et de dire : — Vous voyez bien qu'en 1827, je n'étais plus royaliste ! Tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai écrit avant cette époque, je vous l'abandonne, car je n'étais qu'un enfant, et l'homme
1 Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I, p. 468, édition de 1869.
ne saurait répondre des opinions de l'enfant. C'est en 1827 seulement que/cti eu âge cV homme, et dès cette époque, je me suis débarrassé des puérilité^de mon enfance ; j'ai embrassé, pour y rester inviolablement fidèle, les opinions que je professe aujourd'hui * !
Mahomet s'étant échappé de la Mecque et s'étant réfugié à Yatreb, qui reçut de là le nom de Médine, Medinet al-Nabi, l'année où se produisit cet événement fut appelée VHégire (ou la fuite) et devint pour les sectateurs du Prophète le point de départ d'une ère nouvelle. Convient-il de voir dans l'année 1827 une autre Hégire, non moins fameuse que la première et destinée à rappeler le jour où, désertant les vieilles superstitions monarchiques et sacerdotales, comme le fondateur de l'islamisme avait déserté la Mecque, M. Victor Hugo a fait comme Mahomet et est allé à la Montagne ?
Si vif est le désir du poète de rattacher à cette année 1827 sa conversion aux idées révolutionnaires, qu'il le conduit à employer des moyens tels que celuici : dans les Chansons des rues et des bois, publiées en 1866, il glisse une pièce, où la Restauration et le roi Charles X sont grossièrement insultés, et dont voici quelques extraits :
Le passé règne, il nous menace ; Le trône est son premier sujet, Apre, il remet sa dent tenace Sur l'esprit humain qu'il rongeait.
1 Actes et Paroles, par Victor Hugo, t. I, p. 292.
406 VICTOR nUGO AVANT 4830
Les nations sont des cloaques, Les consciences des égouts ; L'un vendrait la France aux Cosaques, • L'autre vendrait l'âme aux hiboux.
Le prince est bonhomme ; la rue Est pourtant sanglante. — Bravo !
Dit Dracon. — La royauté grue Monte sur le roi soliveau.
Gela continue ainsi pendant soixante vers, en tête desquels se lisent ces mots : écrit en 1827. Non, ces vers n'ont pas été écrits en 1827, — parce qu'à cette époque, M. Victor Hugo n'écrivait pas de ce style ; parce que cette façon d'accoler deux substantifs, pour faire du second l'adjectif du premier, — la royauté grue, le roi soliveau, — ne se rencontre pas une seule fois dans ses œuvres avant 1852 et qu'elle constitue, au contraire, depuis cette époque, un des signes particuliers de sa nouvelle manière *. M. Victor Hugo n'a pas écrit ces vers en 1827 pour une autre raison. A la fin de 1826, dans une lettre que nous citions tout à l'heure, il disait à l'un des ministres de Charles X : « Si j'avais quelque titre, il y a quatre ans, à une pension du roi, ces titres ne sont rien auprès de ceux
* C'est surtout dans les Contemplatiims{\%'^Ç>) que M. Viotor Hugo se complaît à acroler ensemble des substantifs qui n'ont d'autre lien que leur juxtaposition : Varhre étornité, la branche destin, le crible cimetière, le f/relot monde, la biche illusion, la fosse silence, le fossoyeur oubli, la bouche tombeau. M. Victor Hugo sait-il qu'il a eu pour précurseur dans cette voie le plus arriéré des classiques, cet excellent M. Viennet, qui, dès 1843, dans son Epître à. Alexandre Buval sur l'ingratitude, parlant de certains députés, célèbres hier, aujourd'hui oubliés, s'écriait :
Le gouffre Moniteur garde seul leur mémoire?
que je pourrais réunir aujourd'hui. » En 1829, dans une autre lettre que nous aurons lieu de reproduire bientôt, il disait à un autre ministre : « Le roi ne doit attendre de Victor Hugo que des preuves de fidélité, de loyauté et de dévouement. » Et ce serait entre ces deux lettres qu'il aurait écrit les vers publiés en 1866 ! Ce prince auquel il prodiguait ses protestations de fidélité, il l'aurait insulté dans l'ombre I Pour l'honneur de M. Hugo, nous n'en croyons rien.
ResieVOde à la Colonne^ qui, elle, est bien de 1827. Voyons si elle témoigne d'un changement véritable dans les opinions et dans les principes politiques de l'auteur.
On sait à quelle occasion fut composée cette Ode, l'une des plus belles du poète.
En 1814, lors de la conclusion du traité de Paris, l'Autriche avait exigé que les sujets français, pourvus par Napoléon de titres impliquant un droit féodal sur une ville ou une province de l'empire autrichien, cessassent de porter ces titres. Le roi Louis XVIII avait obtenu que cette stipulation ne fût pas rendue publique, et grâce à l'habileté de son gouvernement, grâce aussi à la bonne volonté de l'ambassadeur d'Autriche à Paris, le baron de Vincent *, les difficultés qu'elle était de nature à soulever avaient dormi pendant douze ans. Au commencement de 1827,
* « Le baron de Vincent était célibataire et ne tenait pas une grande maison... On raconte que les jours où il donnait à dîner, il se tenait sans affectation près de la porte de son salon, ce qui dispensait d'annoncer et de nommer les convives. » (Histoire de la Restauration^ par M. Louis de Viel- Castel, t. XVI, p. 156.)
M. de Vincent fut remplacé par le comte Appony, et le cabinet de Vienne enjoignit au nouvel ambassadeur de réveiller la question et de la trancher enfin par un éclat public. Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, et le maréchal Soult, duc de Dalmatie, s'étant présentés à l'une de ses soirées, furent annoncés seulement sous leurs noms de famille. Ils se retirèrent aussitôt. L'incident, rendu public par les journaux, produisit une émotion considérable. Il fut porté à la tribune de la Chambre des députés dans la séance du 31 janvier, et le Journal des Débats publia, dans son numéro du 9 février, des vers de Victor Hugo sous ce titre : Ode à la colonne de la place Vendôme.
« L'ode, dit M. Victor Hugo, dans ses Mémoires, où il consacre à cet épisode de sa vie littéraire et politique tout un chapitre, l'ode publiée immédiateinent * par les Débats, en premier Paris ^, et répétée par plusieurs journaux, produisit un effet profond... Attaquer l'Autriche, c'était attaquer les Bourbons, qu'elle avait ramenés en France ; glorifier les maréchaux, c'était glorifier l'empire. L'ode fit aux royalistes purs l'effet d'une désertion, ce fut le début de la rupture... »
Ainsi, d'après M. Victor Hugo, prendre parti pour les maréchaux contre l'ambassadeur d'Autriche, c'était attaquer les Bourbons. Gela est si peu vrai, que les journaux et les orateurs royalistes s'étaient, dès le
1 Ceci n'est pas tout à fait exact. L'ode ne parut que dix jours après la soirée du comte Appony.
2 Autre inexactitude : VOde à la colonne de la place Vendôme fut publiée par le Journal des Débats en troisième et quatrième page, après les
Faits divers.
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premier jour et bien avant M. Hugo, énergiquement élevés contre le procédé du comte Appony. Dès le 31 janvier, M. Hyde de Neuville, qui était pourtant un royaliste pur, avait porté l'incident à la tribune, déclarant que « si l'ambassadeur d'Autriche avait osé inviter de braves maréchaux pour les faire débaptiser par un valet, il avait manqué au roi et à la France *. » Le Journal des Débats, qui, à cette date de janvier-février 1827, était encore ardemment royaliste, demandait « si on laisserait impunément les valets d'une cour étrangère dépouiller les guerriers illustres qui tenaient leurs titres de Dieu, du roi et de leur épée ». Les salons du faubourg Saint-Germain, les pairs de France, les principaux personnages de la cour, toute la société royaliste enfin, prit parti pour les maréchaux. L'ambassadeur d'Autriche ayant donné un grand bal dans les premiers jours de février, pas un seul costume militaire, pas un costume de cour n'y figurèrent ^, et le lendemain le Journal des Débats écrivait : « Les pairs de France s'engagent à ne plus entrer dans un salon où Tarmée vient d'être insultée dans ses plus glorieuses illustrations... Tous les officiers souscrivent avec empressement à cette légitime et innocente coalition. Le même engagement est pris par tout ce qui compose la maison militaire du roi ; par tout ce qui vit trop près du trône, pour
1 Histoire du gouvernement parlementaire en France, par I\l. Duvergier de Hauranne, t. IX, p. 136.
2 Duvergier de Hauranne, t. IX, p. 137. — De Viel-Castel, t. XVI, p. 158. — Alfred Nettement, Histoire de la Restauration, t. VU, p. 534.
ne pas apprendre à respecter l'honneur national *. » Le roi lui-même pensait à cet égard comme les officiers de sa maison militaire. « Hâtons-nous de dire, lisons-nous encore dans les Débats, que nous croyons être sûrs qu'à défaut de l'intérêt du ministère, une attention plus auguste est éveillée sur ce débat, une protection plus haute assurée à notre honneur méconnu. La France se sentirait blessée dans tous les coups portés au trône de ses rois. Nos rois sont depuis mille ans en possession de prouver au monde que s'attaquer à notre gloire, c'est vouloir, comme disait un d'eux, leur déchirer le pourpoint^. »
En prenant la défense des maréchaux, Victor Hugo ne faisait donc qu'entrer dans les vues du roi luimême, que suivre l'exemple donné par les journaux et par les salons royalistes purs. \\ insiste cependant. — En. glorifiant les maréchaux, dit-il, je glorifiais l'empire ! Donc, je me séparais des Bourbons ! — Lamartine, l'ennemi invétéré du régime impérial, avait-il donc cessé d'être roj^aliste le jour où, dans le Chant du sacre, il avait célébré, en vers magnifiques, ces mêmes maréchaux, et Reggio et Tarente et Bellune :
C'est le second Bajard ! C'est Victor ! C'est Bellune ! Plus brave que son nom, plus grand que sa fortune !
Est-ce que ces maréchaux, d'ailleurs, n'étaient pas au premier rang parmi les serviteurs du roi ? Le duc
1 Journal des Débats, 9> février 1827.
2 Ibid., 31 janvier 1827.
VICTOR nUGO AVANT 1830 411
de Reggio n'était-il pas, précisément, parmi les chefs de l'ancienne armée, le plus en faveur à la cour * ? La duchesse, sa femme, n'était-elle pas la dame d'honneur de MADAME ? — Et M. Victor Hugo ne l'ignorait point, puisque c'était elle qui avait été chargée, par la veuve du duc de Berry, de transmettre au ministre de la maison du roi la demande d'une pension pour l'auteur de VOde sur la naissance du duc de Bordeaux ? Est-ce que Macdonald, duc de Tarente, n'était pas grand chancelier de la Légion d'honneur ; et, tout récemment encore, l'un de ses enfants n'avait-il pas été tenu sur les fonts baptismaux par le roi et par la dauphine ? Est-ce que Victor, duc de Bellune, n'avait pas reçu du roi le commandement du camp de Reims, établi à l'occasion du sacre? Est-ce que tous les trois n'étaient pas chargés, avec le maréchal duc de Raguse, de commander en chef, à tour de rôle, la garde royale de service aux Tuileries ? Est-ce que les maréchaux choisis par Charles X pour portera son sacre l'épée de connétable, le sceptre et la main de justice, Moncey, duc de Gonégliano, Soult, duc do Dalmalie, Mortier, duc de Trévise, n'étaient pas pourvus tous les trois de titres auxquels étaient attachés des fiefs situés dans l'empire d'Autriche ?
Victor Hugo pouvait donc célébrer leur gloire sans être infidèle à ses convictions royalistes. Dans ses vers à la Colonne, il est resté le poète du Rétablissement de la statue de Henri IV :
1 M. de Yiel.Castel, np. eit., t. XVI, p. 156.
Au bronze de Henri mon orgueil te marie. J'aime à vous voir tous deux, honneur de la patrie, Immortels, dominant nos troubles passagers, Sortir, signes jumeaux d'amour et de colère,
Lui, de l'épargae populaire.
Toi, des arsenaux étrangers !
Et plus loin :
Les Bourbons ont toujours adopté des victoires. Nos rois t'ont défendu d'un ennemi tremblant, 0 trophée ! à leurs pieds tes palmes se déposent ; . Et si tes quatre aigles reposent.
C'est à l'ombre du drapeau blanc.
Ailleurs, enfin, il évoque les souvenirs de la Vendée, et il termine en disant :
Français ! vous n'avez plus l'aigle qui de son aire Sur tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre. Mais il vous reste encore l'oriflamme et les lys !
Le bronze hnmortel de Henri, les Bourbons, le drapeau blanc, Voriflamme et les lys! tout cela, il le faut reconnaître, n'est pas précisément pour justifier les paroles de M. Victor Hugo, proclamant, au mois de mai 1850, du haut de la tribune de l'Assemblée législative, que ses opinions d'alors, — il siégeait à ce moment sur les bancs les plus Qlevés de la Montagne, — remontaient à Vannée 1827 :
Je vous livre, disait-il, depuis l'année 1827, époque où j'ai eu l'âge d'homme, je vous livre tout ce que j'ai écrit, partout où j'ai écrit, tout ce que j'ai dit, partout où j'ai parlé, je vous livre tout, sans rien retenir, sans rien réserver, et je vous porte à tous, du haut de cette tribune, le défi de trouver dans
tout cela une page, une ligne, un mot, qui, sur quelque question que ce soit, me mette en contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui *.
Nous n'écrivons point ici VHistoire des Variations de M. Victor Hugo. Notre seul but, — et nous ne nous en écarterons pas, — est d'étudier la vie et les œuvres du poète avant 1830. Mais puisque nous avons été amené à citer les fières paroles que l'on vient de lire, qu'il nous soit permis, avant de terminer ce chapitre, d'indiquer au lecteur deux documents qu'il ne trouvera point dans les Œuvres complètes de M. Hugo, et qui appartiennent à une époque oii il avait depuis longtemps âge d'homme.
A la suite de la mort du duc d'Orléans, au mois de juillet 1842, M. Victor Hugo, qui avait été élu, le 28 juin précédent, directeur de l'Académie française, fut chargé par ses confrères de rédiger une adresse au roi Louis-Philippe. Le 21 juillet, le roi, entouré des princes ses fils, reçut dans la salle du Trône, en même temps que les membres des grands corps de l'État, ceux de l'Institut. M. Victor Hugo, — qui n'était pas encore pair de France, — donna lecture de l'adresse qu'il avait composée et qui était ainsi conçue : SmE,
L'Institut de France dépose au pied du trône l'expression de sa profonde douleur.
Votre royal fils est mort. C'est une perte pour la France et pour l'Europe ; c'est un vide parmi les intelligences. La nation
i Moniteur du 24 mai 1850. — Actes et Paroles, par Victor Hugo, t. I, p. 292.
pleure le prince ; l'armée pleure le soldat ; l'Institut regrette le penseur.
Le duc d'Orléans avait compris, en effet, que dans le siècle laborieux et mémorable où nous sommes, être l'héritier du trône de France, ce n'est pas seulement occuper une haute position, c'est aussi exercer une grande fonction. Ce que le roi fait pour le présent, le prince royal doit le faire pour l'avenir ; tandis que le père, chargé des destinées actuelles de la patrie, auguste et infatigable gardien de la nationalité et de la civihsation, fait tête aux événements, le fils, prince des générations nouvelles et roi des générations futures, doit ouvrir son âme aux idées. L'action est le partage du roi, l'étude est le partage du prince royal. En attendant l'heure de régner, il faut qu'il médite sans cesse l'histoire de ses aïeux, la tradition de son père, les besoins nouveaux de son pays. C'est ce que le duc d'Orléans avait admirablement senti. Ame haute, calme, sereine, ferme et douce, noble inteUigence au niveau de tous les talents, fils de Henri IV par le sang, par la bravoure, par l'aménité cordiale et charmante de sa personne, fils de la Révolution par le respect de tout droit et l'amour de toute liberté ; entraîné vers la gloire militaire par l'instinct de sa race, ramené vers les travaux de la paix par les besoins de son esprit ; capable et avide de grandes choses ; populaire au dedans, national au dehors, rien ne lui a manqué excepté le temps ; et l'on peut dire que tous les germes d'un grand roi se manifestaient déjà dans ce prince, mort si jeune, hélas ! qui aimait les arts comme François 1er, les lettres comme Louis XIV, la patrie comme vous-même.
Sire, votre sang est le sang même du pays ; votre famille et la France ont le même cœur. Ce qui frappe l'une blesse l'autre. C'est avec une inexprimable sympathie que le peuple français fixe en ce moment ses regards sur votre famille, sur vous, Sire, qui vivrez longtemps encore, car Dieu et la France ont besoin de vous ; sur cette reine, mère auguste et éprouvée entre toutes les mères ; sur cette princesse, enfin, si française par son cœur et par son adoption, qui a donné à la patrie
deux Français, à la dynastie deux princes, à Favenir deux espérances.
Que du moins cette affliction universelle soit pour Votre Majesté une sorte de consolation ! Sire, c'est aussi là une acclamation ! La mort fatale du prince eût pu ébranler le trône, ce deuil public et national consolide la dynastie. La France qui vous consacrait, il y a douze ans, par l'unanimité de son adhésion, vous consacre aujourd'hui une seconde fois par l'unanimité de sa douleur *.
Le 27 février 1845, Sainte-Beuve venait prendre séance à l'Académie française, en remplacement de Casimir Delavigne. Chargé de lui répondre, M. Victor Hugo prononça un discours dans lequel, pour le dire en passant, se trouvait un nouvel éloge du roi Louis- Philippe, et, à quelques jours de là, il s'empressait de faire hommage de sa harangue... au roi de Prusse ! Voici la lettre qu'il écrivit à cette occasion au baron Alexandre de Humboldt, chambellan de S. M. Frédéric-Guillaume IV :
20 mars 1845.
Vous avez bien voulu, monsieur le baron et illustre confrère, me promettre que vous accepteriez de ma main Notre-Dame de Paris et être assez bon pour vous charger de Foffrir, en mon nom, à votre auguste roi, pour lequel vous connaissez ma sympathie et mon admiration. Je joins k Notre-Dame de Paris mon discours si sérieux à l'Académie. Je serais heureux que vous eussiez quelque plaisir à accueillir cette marque de ma haute et profonde considération.
• Après avoir dit et écrit ces choses, — sous la monarchie,-— le pair de France du 15 avril 1845, quand
1 Moniteur du 22 juillet 1842,
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la république est venue, s'est fait républicain. Soit. Dans cette étude consacrée au poète, je m'abstiens de porter un jugement sur l'homme politique. Mais que M. Victor Hugo ait, en 1829, protesté de sa fidélité, de sa loyauté et de son dévouement au roi Charles X ; qu'il ait dit, en 1842, au roi Louis-Philippe : Sire^ Dieu et la France ont besoin de vous.qI qu'il ait, en 1845, déposé l'hommage de sa sympathie et de son admiration aux pieds du roi de Prusse ; qu'il ait béni Vavenement de la reine Victoria au trône d'Angleterre * et célébré le czar Nicolas, le noble et pieux empereur ^ ; — qu'il ait ensuite jeté l'insulte à tous les rois, qu'après les avoir traités de monstres^ de bandits, de tigres et de vampires, il les ait comparés à des poux sur une souquenille immonde ; — et que maintenant il nous veuille contraindre à saluer l'unité de sa vie, la fixité de ses opinions, la fermeté immuable de ses principes, cela, — qu'il nous permette de le lui dire, — cela CEST RAIDE '!
i Le Rhin, t III, p. 288.
2 Ibid., t. III, p. 331.
3 Ce n'est pas un royaliste, c'est un républicain qui a porté sur M. Victor Hugo, homme politique, le jugement qu'on va lire : « M. Victor Hugo, en moins de vingt ans, a déroulé sous nos yeux toute la série des apostasies politiques dont ce siècle mobile et sans foi nous donne le spectacle ; parlé hier dynastie, aujourd'hui république; prêché l'ordre; hurlé l'anarchie ; endossé l'habit brodé de pair de France et la blouse démocratique ; promis son cœur et sa foi à tous les régimes et renié les uns et les autres ; appelé progrès les variations d'un esprit que le nouveau captive ; cherché à se faire un mérite d'une ambition poursuivant le pouvoir à travers toutes les transformations gouvernementales ; commencé la vie en courtisan; fini sa carrière on démagogue ; posé en Dieu et en sans-culotte ; vécu contradictoire, outrecuidant, sceptique, pompeux, vide, sonore, finalement pénible à contempler dans ses convulsions, qui ne sont peut-être encore qu'un effet littéraire. » P ortraits politiques au XIX" siècle, par Hippolyte Castille, 1857.