CHAPITRE III
La pension Gordier et l'Académie française.
La pension Cordier et Decotte. Le concours général de 1818. M. Andrieux et J. Miclielet. Un accessit de physique. L'arithmétique de M. Hugo et la géométrie de M^e de Staal. — Premiers vers : Le vieillard du Galèse. M. Victor Hugo et Virgile. — Je veux être Chateaubriand ou rien. —Le concours de 1817 à l'Académie française. Le BonJieur que procure Vélude dans toutes les situations de la vie. Une erreur de Sainte-Beuve. Le rapport de M. Ilayuouard. 'SI. Charles Loysou, M. Gampenon, le Constitutionnel et Malfilâtre. — Vers inédits, — Le salon de Mme Bouclier et le Bibliophile Jacob. François de Neufchâteau s'est-il approprié un manuscrit de Victor Hugo? — Le concours de 1819. L'institution du Jury en France et les Avantages de V enseignement mutuel. — Le concours de 1820. Le Dévouement de Malesherbes.
Après la seconde restauration, au mois de septembre 1815, le général Hugo s'était fixé à Paris ; mais son retour, bien loin de réunir enfin les deux époux, tenus si souvent et si longtemps éloignés l'un de l'autre par les événements, devint au contraire l'occasion de leur séparation complète et définitive. (( Les dissidences domestiques entre M^^^ Hugo et le général s'étaient envenimées , dit Sainte-Beuve ; celui-ci usa des droits de père, et reprit d'autorité ses deux fils. Gomme il les destinait à l'école polytechnique,
il les plaça clans la pension Cordier et Docotte, rue Sainte-Marguerite; ils y restèrent jusqu'en 1818 et suivirent de là les cours de philosophie, de physique et de mathématiques au collège Louis-le-Grand. L'aptitude d'Eugène et de Victor pour les mathématiques frappa beaucoup leurs maîtres... Les solutions habituelles qu'ils donnaient des problèmes étaient promptes, rigoureuses, mais en même temps indirectes, imprévues, d'une construction singulièrement rare et d'une symétrie compliquée \ »
Au concours général de 1818 ^, le jeune Victor obtint un accessit de physique, le cinquième, et non le sixième, comme le dit, dans son autobiographie, M. Victor Hugo qui, ce jour-là, par extraordinaire, aspirait à descendre^. Cinquième ou sixième accessit, la chose assurément n'importe guère, et ce sont là des vétilles dont un homme de génie a raison de se peu soucier : de minhnis non curât pnetor. J'en tombe d'accord, et je n'aurais eu garde de relever ce détail minuscule, si M. Hugo n'avait retourné pour son propre compte le vieil adage latin, et si, poussé sans doute par l'amour de Tantithôse, il n'affichait en toute rencontre la prétention d'unir au laurier du poète la palme de Térudit, de suivre l'aigle dans son vol audacieux et d'imiter la fourmi dans son patient labeur, de s'élever aux conceptions les plus hautes et de s'astreindre à
1 Portraits contemporains, t. I, \). 30.'1.
2 Et non 1817, ainsi qu'il est dit, par eiToiir. au touio !«'• (i(> Victor Hiujo raconté 2^0-1' un témoin de sa vie.
3 Victor Hugo raconté, etc., t. I"»-,, p. 309. — Palmarès des concours (/énéraux. Bibliothèque de la Sorbonno.
rexactilude la plus minutieuse, de mettre la main à la fois aux choses sublimes et aux petites choses, comme Ghaiiemagne qui déployait dans la guerre, dans la politique et dans l'administration le génie le plus vaste, et qui s'occupait en même temps des légumes de ses jardins et des œufs de ses basses-cours: de minimis curai Victor.
La distribution solennelle des prix du concours général entre les quatre collèges royaux de Paris, — Bourbon, Louis-le-Grand, Henri IV et Gharlemagne S — eut lieu, le 17 août 1818, dans la salle des séances publiques de l'Institut, sous la présidence de M. Royer- Gollard, ayant à sa droite M, Guvier et à sa gauche M. Sylvestre de Sacy: l'Université reverra-t-elle jamais pareille fête ?
Le discours latin, prononcé par M. Andrieux, professeur au collège Bourbon, avait pour texte : Non metuenclum esse ne juvenes, in tractandis veterum scriptisy concipiant insanum status popularis amorem, aut regni odium legibus temperati ^.
1 Ce n"ost pas Louis XVIII qui a proscrit les noms de Lycée Impérial, Lycéf! Napoléon et Lycée Bonaparte, et les a remplacés par ceux de Louisle-Grand, Henri IV et Bourbon, C'est le conseil imjiérial de l'instruction publique, présidé par le sénateur, comte de Fontanes. grand-maître de l'Université, qui, dès les premiers jours d'avril 1814, prit l'initiative de cette mesure et la réalisa sans même attendre l'arrivée du comte d'Artois (12 avril).
2 Un ancien élève de M. Andrieux, M. Albert du Boys, le savant auteur (\e Y Histoire du droit criminel, de Catherine d'Aragon, etc., m'a fait l'honneur, après avoir lu ce passage dans le Correspondant, de m'écrire une lettre d'où j'extrais les lignes suivantes : « D'une piété égale à son talent, M. Andrieux faisait tous les samedis, de trois à quatre heures, à sa classe de rhétorique, un cours de religion ou de haut catéchisme. Michelet, alors élève de l'Ecole normale, venait le voir souvent et lui témoignait une grande déférence. »
Un incident signala la coromonie. En rhétorique, le premier et le second prix de discours latin furent remportés par les jeunes Demersan et Gibon, tous les deux élèves de Henri IV. Les camarades des lauréats célébrèrent la victoire de leur collège en demandant à grands cris l'air de Vive Henri IV f Les vaincus, de leur côté, acceptèrent galamment leur défaite, et l'on vit Bourbon et Louis-le-Grand répéter avec Gharlemagne : Vive Henri IV f
Parmi les lauréats de ce concours, il en est jusqu'à sept qui auraient pu marquer d'avance leur place sur les bancs de l'Institut : Eugène Burnouf, Sylvestre de Sacy,Éliede Beaumont, Littré, Duchâtel, Guvillier- Fleury et Victor Hugo. D'autres noms retentirent, le 17 août 1818, sous la coupole du palais Mazarin, qui devaient marquer plus tard dans la philosophie et dans les lettres, au théâtre et au barreau, à la Chambre des Pairs et à l'Ecole de droit : Georges Farcy, Paravcy, Léon Halévy, Gustave et Léon de Wailly, Baroche, Léon Duval, de Kergorlay, Oudot et cet incomparable professeur de droit, mort à trente ans, au seuil même de la gloire, Joseph-Edouard Boitard.
Le nom de Victor Hugo fit moins de bruit ce jour-là que celui de Paravey, qui remporta le premier prix de dissertation française, et je soupçonne que son cinquième accessit de physique passa inaperçu. A propos de cet accessit, le Témoin de sa vie fait cette remarque : « Contrairement à la philosophie, la phj^sique l'avait vivement intéressé *. » N'y avait-il pas là
1 Vicioj^ Hiif/o rnrnnt^ par 11V témoin df sa rir. t. l»'', p. •SOfl.
un symptôme significatif ? Tel enfant, tel homme ; tel était l'écolier, tel est resté le poète, plus sensible à la forme qu'au fond, plus préoccupé de la physique, c'est-à-dire de la nature et des objets matériels, que de la philosophie, c'est-à-dire des principes et de l'âme même des choses.
Encore bien que Victor Hugo n'ait point été reçu à l'École polytechnique, — où d'ailleurs il ne se présenta pas, — les études spéciales auxquelles il se livra, pendant trois ans, à la pension Gordier, n'ont pas été perdues pour lui, et l'on en retrouve la trace en plus d'un endroit de ses oeuvres. Nous lisons, par exemple, au premier chapitre de Notre-Dame de Paris :
Maître Andry, reprit Jehan, toujours pendu à son chapiteau, tais-toi, ou je te tombe sur la tète !
Maître Andry leva les yeux, parut mesurer un instant la hauteur du pilier, la pesanteur du drôle, multiplia mentalement cette pesanteur par le carré de la vitesse, et se tut.
Dans Littérature et philosophie mêlées, à la fin d'un article sur un jeune poète suisse, Ymbert G;dlois, M. Victor Hugo écrit :
Toute grande ère a deux faces; tout siècle est un binôme, a -\' h, Thomme d'action , plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par l'autre et expriment la valeur de leur temps.
Mais c'est surtout dans les Misérables que sa passion pour le chiffre et sa prétention à l'exactitude et à la précision mathématique se donnent libre carrière. Il se complaît dans des calculs comme celui-ci :
On a calculé qu'en salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, signaux d'étiquettes, formalités de rades et de citadelles, levers et couchers du soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et tous les navires de guerre, ouverture et fermeture des portes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les vingtquatre heures, 150 000 coups de canon inutiles. A 6 francs le coup de canon, cela fait 900 000 francs par jour, 300 milhons par an qui s'en vont en fumée K
L'application des mathématiques à la littérature ne saurait sans doute être proscrite d'une manière absolue ; mais du moins convient-il de ne point s'en servir pour jeter de la poudre aux yeux du lecteur, et d'en user sobrement, sans affectation et sans pédantisme, comme Ta su faire, dans une page de ses Mémoires y M^e de Staal :
Je fus reçue dans mon couvent, écrit-elle, avec une extrême joie. J'y vécus comme à mon ordinaire, avec mes amis, M. Brunel, Miles d'Epinay et M. de Rey, qui me témoignait toujours beaucoup d'attachement. Je découvris cependant, sur de légers indices, quelque diminution de ses sentiments. J'allais souvent voir Mlles d'Epinay, chez qui il était presque toujours. Comme elles demeuraient fort près de mon couvent, je m'en retournais ordinairement à pied, et il ne manquait pas de me donner la main pour me conduire jusque chez moi. Il y avait une grande place à passer, et dans les commencements de notre connaissance, il prenait son chemin par les côtés de cette place : je vis alors qu'il la traversait par, le milieu ; d'où je jugeai que son ainour était au moins diirtinué de 'la différence de la diagonale aux deux côtés du carré ^. ^^"^ (p
Glissez, mortels, n^ appuyez pas. En ^ qiialité d'im
1 Les Misérables.
2 Mémoires de M°»e de Staal (M'ie de Lauuay), [. .i",.
mortel, M. Hugo a refusé de prendre pour lui ce conseil, peut-être parce qu'il ne vient pas de Voltaire, à qui on l'attribue généralement, mais du poète Roy, lauréat de l'Académie française, en 1715, et dont Fontenelle disait : « C'est l'homme d'esprit le plus bête que j'aie connu. » L'auteur des Travailleurs de la mer appuie de toutes ses forces, il entasse chiffres sur chiffres^ il met de l'arithmétique partout.
Le plus fécondant des engrais, dit-il dans la cinquième partie des Misérables, c'est l'engrais humain.... Tout l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d'être jeté à l'eau, suffirait à nourrir le monde. La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à l'Atlantique, par la bouche de ses rivières, un versement d'un
demi-milhard Or, Paris contenant le vingt-cinquième de la
population française, et le giumo parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité en évaluant à 25 millions la part de perte de Paris dans le demi-milliard que la France refuse annuellement ^
Et plus bas :
De 1806 à 1831, on avait bâti annuellement, en moyenne, 750 mètres d'égouts ; depuis, on a construit tous les ans 8 et même 10 000 mètres de galeries, en maçonnerie de petits matériaux à bain de chaux hydraulique sur fondation de béton. A 200 francs le mètre, les 60 lieues d'égouts du Paris actuel représentent 48 millions 2.
Décidément, je préfère la géométrie de M"»e de Staal à l'arithmétique de M. Hugo.
1 Les Misérables, p. 687.
2 JbiiJ., p. 606,
VICTOR iïUGO AVANT 1830 83
Nascuntur poetœ ; mathematici fiunt. — Victor Hugo aurait pu devenir mathématicien ; mais certes il était né poète. A l'âge où les autres enfants sont à peine en état de distinguer la prose des vers, il sentait déjà s'éveiller en lui et chanter sur ses lèvres de vagues et fraîches mélodies.
Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ; J'allais chantant des vers d'une voix étouffée, Et ma mère, en secret, observant tous mes pas, Pleurant et souriant, disait : C'est une fée Qui lui parle et qu'on ne voit pas i.
On sait quels spectacles magiques avaient frappé ses premiers regards, de quels récits merveilleux avaient été bercées ses premières années : les Alpes et les Apennins, Florence et Rome, le golfe de Naples et les gorges de la Galabre, ces incomparables décors se déroulant devant les yeux d'un enfant de cinq ans ; le palais de marbre d'Avellino, « tout creusé par le temps et par les tremblements de terre ^, » et le soir, dans la grande salle, le colonel Hugo racontant la capture de Fra Diavolo ; Naples quittée pour Paris, le vieux puisard et Vescarpolette sous les marronniers dans le jardin des Feuillantines, profond, mystérieux.
Plein de bourdonnements et de confuses voix ; et, un jour, au Panthéon, la vision du grand empe-
1 Odes et Ballades.
2 Yictor Thujo raconté, t. I. \\. 51.
reiir, apparaissant dans un flot de poussière dorée, muet et grave, pendant que devant lui passent les régiments, les drapeaux, les musiques, et que la foule emplit les airs de cris enthousiastes ; — puis le voyage de Paris à Madrid, Ernani, ce nom inconnu, frappant les oreilles de cet enfant qui passe et qui s'en souviendra un jour, Burgos, où les pas des soldats de Napoléon retentissent sans réveiller dans sa tombe le Gid Gampéador, les cathédrales gothiques, les palais mauresques, les rues mystérieuses ; partout le bruit des combats, et, le soir encore, dans le palais Masserano, le général racontant ses chasses contre les guérillas ; — le retour de Madrid à Paris, les désastres qui se succèdent comme hier encore se succédaient les victoires, la France envahie, l'empereur qui prend le chemin de l'île d'Elbe pendant que le frère de Louis XYI rentre aux Tuileries ; et bientôt, comme sur un théâtre se produisent en un instant les changements de décors. Napoléon qui reparait, Louis XVIII qui s'éloigne à son tour, le Ghamp de Mai, Waterloo, la seconde Restauration : Victor Hugo avait vu tout cela, et il n'avait pas quatorze ans ! Dans ces tableaux et ces souvenirs, que de germes d'inspirations pour cette âme de poète ! Et comment nous étonner maintenant qu'en 1815 — à treize ans — il eût déjà composé des pièces de vers sans nombre ?
Pendant les trois années qu'il passa à la pension Gordier, de 1813 à 1818, il mena de front les mathématiques et la poésie. D'ordinaire, les écoliers-poètes
quittent le collège avec une tragédie en portefeuille. A la fin de ses études, Victor Hugo, outre la tragédie de rigueur, emportait avec lui force cahiers, sur lesquels il avait mis au net, de sa plus belle main, un mélodrame en trois actes avec deux intermèdes : Inez de Castro, un opéra comique : A quelque chose hasard est bon, un poème sur le déluge, des odes, des satires, des épitres, des élégies, des idylles, des imitations d'Ossian, des traductions de Virgile, d'Horace, de Lucain, d'Ausone et de Martial, des romances, des fables, des contes, des épigrammes, des madrigaux, des logogriphes, des acrostiches, des charades, dos énigmes et des impromptus *.
n avait quatorze ans, lorsqu'il fit sa tragédie. Elle était intitulée Artamène, et célébrait, sous des noms égyptiens, le retour de Louis XVIII et la chute de Napoléon. L'usurpateur s'appelait Actor, et le roi légitime Zobéir.
Le dernier vers, qui renfermait la morale de la pièce, était celui-ci :
Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois.
L'année suivante, en 1817, il commença une autre tragédie, Athélie ou les Scandinaves, mais, cette fois, il n'alla que jusqu'à la fin du second acte.
Les deux actes &' Athélie et les cinq actes d'Irt amène n'ont jamais vu le jour ; il n'en est pas de même des fragments de V Enéide et des Géorgiques, traduits par le jeune écolier : ils ont été publiés en 1820, dans le
1 Victor Hugo raconté, etc., t. I, p. 277.
Conservateur littéraire. Ces fragments sont au nombre de quatre : le Vieillard du Galèse (Géorgiques, 1. IV) ; l'épisode à'Achéménide (Enéide, 1. III) ; celui de Cacus (1. VIII), et V Antre des Cyclopes (1. VÏII).
Ces essais de Victor Hugo enfant témoignent déjà d'un rare talent de versificateur. Dans sa traduction de l'épisode des Géorgiques, tout en restant bien loin de l'inimitable perfection du poète latin, sans atteindre même à la souplesse et à la dextérité de l'abbé Delille, il a des vers d'une facture excellente.
Voici cette pièce, que le lecteur nous saura peutêtre gré de placer sous ses yeux, M. Victor Hugo ne l'ayant recueillie dans aucune édition de ses œuvres.