LE VIEILLARD DU GALÈSE
Si mon vaisseau, déjà prêt à toucher les bords, Vers le but désiré ne tournait sans efforts, Poète des jardins, je chanterais peut-être La culture des fleurs et la rose champêtre. Je décrirais l'acanthe arrondie en berceaux. L'endive, se gonflant du suc des clairs ruisseaux. Le myrte, amant des eaux qu'il couvre de son ombre, Les contours tortueux de l'énorme concombre. Le narcisse tardif, le persil frais et vert, Et le herre rampant dont le chêne est couvert.
Aux plaines du Galèse, où, noire et sablonneuse, Roule en des champs dorés son onde limoneuse. Sous les tours d'OEbalie, il fut, je m'en souviens, ' Un paisible vieillard, riche de peu de biens. C'était un lieu désert, aride pâturage.
Funeste aux jeunes ceps, rebelle au labourage. Le vieux sage semait, dans ces prés buissonneux. Des légumes, parmi les chardons épineux.
Et croyait, cultivant le lis et la verveine,
Être l'ég-al des rois dans son humble domaine.
Le soir, à son retour, il goûtait sans ennui
Des mets simples et purs, qu'il ne devait qu'à lui.
Le premier au printemps, le premier en automne,
Il recueillait les dons de Flore et de Pomone ;
Et quand le triste hiver, brisant les rocs durcis.
Mettait un frein de glace aux ruisseaux épaissis,
Déjà taillant le front de l'acanthe encor tendre,
Il hâtait les zéphirs, qu'il se lassait d'attendre.
Aussi, sur mille essaims il étendait ses droits,
Des rayons pleins de miel écumaient sous ses doigts ;
Dans l'automne, cliez lui, chaque arbre se colore
D'autant de fruits nouveaux qu'il voit de fleurs éclore.
Il plantait le tilleul près du pin résineux.
Et greffait le prunier sur l'arbuste épineux ;
Chez lui, se soumettant au cordeau qui l'ahgne.
Le platane ombrageait les sarments de la vigne ;
Et seul il sut toujours transplanter, sans efforts,
Des poiriers déjà vieux, des ormeaux déjà forts.
Mais à d'autres sujets il faut que je me livre.
Je laisse un vaste champ à qui voudra me suivre i.
La traduction de l'épisode d'Achéménide et de Polyphème a été reproduite au tome premier de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie ^. Elle peut soutenir, sans désavantage, la comparaison avec celle de l'abbé Delille et celle de Barthélémy.
Les trois fragments de V Enéide, auxquels s'est attaché le jeune traducteur, présentent tous les trois un caractère comm.un : ils sont consacrés à peindre des
1 Géorfjiques, 1. IV. — Le Conservateur littéraire, t. II, p. 32!).
2 Yictor Hugo raconté, etc.. t. I. p. 293.
monstres, ici Gacus, là Polyphème, ailleurs les Gyclopes,
Brontesque, Steropesque et nudus membra Pyracmon.
N'y avait-il pas là comme un présage de l'étrange sympathie qui, plus tard, poussera le poète à choisir ses héros parmi les êtres difformes faits pour exciter l'horreur ou le dégoût, nains comme Habibrah, borgnes comme Quasimodo, bossus comme Triboulet, aux mains crochues, aux genoux noueux, aux rugissements féroces comme Han d'Islande ?
Quoi qu'il en soit, ces traductions de V Enéide et des Géorgiques témoignent, chez celui qui sera bientôt le chef de l'école romantique, d'une prédilection toute particulière pour Virgile. A la même époque, dans une pièce qu'il présentait à l'Académie française et sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure, il disait :
Mon Virgile à la main, bocages verts et sombres, Que j'aime à m'égarer sous vos paisibles ombres !... Là, mon âme tranquille et sans inquiétude S'ouvre avec plus d'ivresse aux charmes de l'étude ; Là... mon cœur est plus tendre et sait mieux compatir A des maux... que peut-être il doit un jour sentir.
M. Victor Hugo — et ceci étonnera peut-être plus d'un de nos lecteurs, — est resté fidèle au culte de Virgile. On en trouve la preuve en plus d'un endroit, et en particulier dans les Voix intérieures et les Rayons et les Ombres.
0 Virgile ! ô poète ! ô mon maître divin, s'écrie-t-il dans le premier de ces ouvrages. — Et dans
le second, s'adressant à J/. le duc de.. .y le poète lui dit :
Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j'ai lu ! Cherchez l'ombre, et tandis que dans la g-alerie Jase et rit au hasard la folle causerie, Vous, éclairant votre âme aux antiques clartés, Lisez mon doux Virgile, ô Jule, et méditez !
« A^ous connaissez, écrivait-il, en 1838, à M. Louis Boulanger, mon goût pour les grands voyages à petites journées, sans fatigue, sans bagage, en cabriolet, seul avec mes vieux amis d'enfance, Virgile et Tacite ^ n
Plus tard, et alors que, devenu pair de France, il semblait vouloir donner le pas à la politique sur la littérature, il écrivait à M. le baron Gaston de Flotte, en réponse à l'envoi de son poème sur la Vendée:
Ne croyez pas. Monsieur, que je renonce jamais à la place que les Poètes comme vous veulent bien me garder au milieu d'eux. Je me tourne, en ce moment, vers ce que les hommes appellent l'Utile, mais je n'en reste pas moins le contemplateur religieux de l'Idéal et du Beau. Vingt vers de Virgile tiennent plus de place dans le génie humain, et j'ajoute dans le progrès même de la civiUsation, que tous les discours de tribune faits ou à faire. Je sais cela, Monsieur, et c'est mon Credo de Penseur. Je ne l'oublierai jamais, je ne m'oublierai jamais 2. »
Sans doute Victor Hugo n'a ni le goût exquis, ni le
1 Le Rhin, lettre première.
2 Lettre du 31 mars 1846. M, le baron Gaston de Flotte, à qui nous devons la communication de cette lettre, est mort au mois d'août 1882, à Saint- Jean-du-désert (Bouches-du-Rliône), où il était né le 2G février 1803. Catholique et royaliste ardent, poète distingué, érudit aimable, il a publié plusieurs volumes àQ^'Qvs, Jésus-Christ, la Vendée, Souvenirs poétiques. Sainte Cécile, et deux volumes de prose, singulièrement piquants, sous ce titre : les Bévues parisiennes.
90 A'ICTOR HUGO AVANT 1830
sentiment profond qui respirent dans le chantre de y Enéide. Racine avait depuis longtemps recueilli cette partie de l'héritage. Mais peut-être le poète des Feuilles cV automne est-il parvenu, dans plusieurs de ses pièces, à donner à son vers un caractère de perfection qui prouve que, comme artiste et au point de vue de la forme, il a plus d'une fois merveilleusement profité des leçons de Virgile.
En ces mêmes années où, dans sa petite chambre de la pension Cordier, au fond de la vieille rue Sainte- Marguerite, entre la prison de l'Abbaye et le passage du Dragon, « enserré et martelé par ses forgerons*, » il demandait des inspirations au chantre de VEnéide, il en puisait d'autres dans un écrivain qui a eu, sur la direction de ses idées à cette époque, la plus heureuse et la plus puissante influence. « Tous ceux, a dit Augustin Thierry dans une page ineffaçable, où il raconte comment, au fond d'un collège do province, à Blois, il a senti s'éveiller en lui, à la lecture du Yle livre des Martyrs, sa vocation d'historien, tous ceux qui, en sens divers, marchent dans la voie de ce siècle, ont rencontré, de même, à la source de leurs études, à leur première inspiration, l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Il n'en est pas un qui ne doive lui dire, comme Dante à Virgile : Tu duca, tu signore e tumaestro ^. »
Plus encore que d'Augustin Thierry, l'auteur des Martyrs a droit de réclamer de Victor Hugo cet hom-
1 Victor Huçin racnnU, etc., I, 2b8.
2 F'réfaop des Récits des temps mémrinf/iens.
mage. Le lecteur se rappelle peut-être cette note, signalée déjà dans notre premier chapitre et jetée par l'élève de la pension Gordier sur l'un de ses cahiers, à la date du 10 juillet 1816 : Je veux être Chateaubriand ou rie7i. C'est que pourlui, en effet, la vérité politique, religieuse et littéraire se personnifiait tout entière en Chateaubriand. L'auteur de la Monarchie selon la Charte est ultra ; son jeune disciple l'est également. L'auteur des Martyrs est catholique ; en dépit de l'éducation qu'il a reçue, en dépit de sa mère voltairienne, en dépit même de l'entresol du bonhomme Royol % le poète des Odes et Ballades sera catholique^. L'auteur du Génie du Christianisme a remis en honneur la Bible et Homère, en même temps que Virgile ^ ; Virgile, Homère et la Bible seront les lectures favorites du poète des Rayons et des Ombres et des Voix intérieures :
Dans ma retraite obscure où, sous un rideau vert, Luit comme un œil ami maint vieux livre entr'ouvert, Où ma Bible sourit dans l'ombre à mon Virgile ^
Et dans la pièce : A des oiseaux envolés :
i Voy. ci-dossus, chap. II.
2 « La lecture de Chateaubriand modifia sensiblement les idées de Victor sur un point. Le Génie du Christianisme, en démontrant la poésie de la religion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux poètes. Victor passa du royalisme voltairien de sa mère an royalisme chrétien de Chateaubriand. ') Victor Hugo raconté, etc., t. II, p. 4.
3 Voir dans le Génie du Christianisme la seconde 2iartie, consacrée à la Poétique du CfuHstianisme, et en particulier le livre cinquième : la Bible et Homère.
4 Les Rayons et les Ombres. Dans la préface de ce recueil (mai 1840), M. Victor Hugo déclare que « la Bible est son livre »,
Je VOUS laisserai même, et gaîment et sans crainte, 0 prodige ! en vos mains tenir ma Bible peinte, Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur, Où l'on voit Dieu le père en habit d'Empereur i !
Après Virgile et la Bible, Homère :
Elle parlait, charmante et fière, et tendre encor. Laissant sur le dossier de velours à clous d'or
Déborder sa manche traînante.
Et toi, tu croyais voir à ce beau front si doux Sourire ton vieux livre ouvert sur tes genoux,
Ton Iliade rayonnante 2 !
Chateaubriand ne s'était pas borné, dans le Génie du Christianisme, à donner le signal du retour à la vérité littéraire, en même temps qu'à la vérité religieuse ; il avait encore déposé, dans cette œuvre féconde, le germe de la réaction qui devait s'opérer quelques années plus tard en faveur de l'architecture gothique, couverte depuis plusieurs siècles d'un injuste mépris. C'est là que M. Victor Hugo a puisé cet amour passionné pour nos vieux monuments qui lui dictera de si beaux vers et de si belles pages contre la Bande noire et qui lui inspirera un jour^ dans le plus célèbre de ses romans, cet admirable chapitre qui a pour titre Notre-Dame ^.
Mais le futur auteur de Notre-Dame de Paris n'est encore que l'élève de la pension Cordier, et, en même temps qu'il traduit quelques-uns des plus beaux épisodes de Virgile, il met en vers quelques-
1 Les Yoix intérieures.
2 Ibid.
3 Notre-Dame de Paris, 1. III. cli. i.
uns des plus beaux morceaux de Chateaubriand. Millevoye, dans son poème sur PAmour matomel, Alexandre Soumet, au deuxième chant de son poème sur Vlncrédulité, avaient imité cette page charmante diAtala, qui nous montre une jeune mère suspendant aux branches d'un arbre, selon la coutume indienne, le tombeau de son enfant mort et plaçant sa dépouille innocente dans la demeure des petits oiseaux*. Séduit par les couleurs douces et pures de cet adorable tableau, Victor Hugo le reproduisit à son tour, dans une pièce très supérieure à celle de ses deux devanciers et publiée, en 1849, dans le Lycée français ^, sous ce titre : la Canadienne suspendant au palmier le tombeau de son nouveau-né.
Ces vers, qui n'auraient certes pas déparé les premières Odes, ne figurent dans aucun des recueils du poète, qui les a seulement insérés, en 1863, au tome l^"^ de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie ^.
L'enfant qui écrivait à seize ans cette élégie, fraîche comme une rose trempée de rosée *, était déjà un vrai poète. Il maniait, du reste, non moins heureusement le vers de l'épitre. Je trouve encore, dans l'ouvrage que je viens de ciler ^, des fragments d'une Epître à
1 Atalu, épilogue.
2 Lycée français ou mélanges de littérature et de critique. Ce recueil, à la rédaction duquel concoururent Casimir et Germain Delavigne, Eugène Scribe, Brifaut, Patin, Victor Le Clerc, Bruguière de Sorsum, Viollet-Le-Duc père, Théry, Avcnel. Charles de Rémusat, E.-J. Delécluze, fut fondé, en 1819, par Charles Loysou. Il a\ait pour épigrapiie : Dulccs ante omnia Mitsâe.
4 Millon, VAllegro.
s Victor Hugo raconté, Hc, t. I*', p. 308.
M. Ourry, d'une facture excellente. M. Ourry, membre du Caveau moderney auteur de jolies chansons et de médiocres poèmes, venait de publier un volume dont les vers sont loin de valoir ceux de son jeune correspondant *. Celui-ci lui écrivait :
Peut-être tu me crois de ces vieux cacochymes, Nobles et grands prêcheurs des anciennes maximes ; Ourry, détrompe-toi : j'ai seize ans et mes jours Dans une humble roture ont commencé leur cours...
Il paraît qu'à cette époque, Victor Hugo ne s'était pas encore avisé qu'il sortait d'une ancienne et illustre maison. Royaliste, il ne se piquait pas d'être noble. C'est surtout depuis qu'il est devenu républicain qu'il a senti le besoin de se forger une généalogie et de nous apprendre qu'il sortait d'une souche aristocratique.
J'ai seize ans, disait-il à M. Ourry ; cette épître est donc de 1818, l'année où il quitta les bancs du collège. L'année précédente, il avait concouru pour le prix de poésie à l'Académie française. C'est l'épisode le plus marquant de sa jeunesse, et il convient de s'y arrêter quelques instants, d'autant qu'il a été rapporté inexactement par tous ses biographes .
« En 1817, dit Sainte-Beuve, Victor avait envoyé de sa pension, au concours de l'Académie française, une
1 Poèmes, poésies fugitives, romances, chansons, etc., par M. Ourry, membre du Caveau moderue, 1817.
VICTOR iiUGO AVAiNT 1830 l)o
pièce de vers sur les Avantages de Vétude, qui obtint une mention. La pièce du jeune poète de quinze ans se terminait par ces vers :
Moi qui, toujours fuyant les cités et les cours, De trois lustres à peine ai vu finir le cours.
Elle parut si remarquable aux juges qu'ils ne purent croire à ces trois lustres, à ces quinze ans de Tauteur, et, pensant qu'il avait voulu surprendre la religion du respectable corps, ils ne lui accordèrent qu'une mention au lieu d'un prix. Tout ceci fut exposé dans le rapport prononcé en séance publique par M. Raynouard. Un des amis de Victor, qui assistait à la séance, courut à la pension Cordier avertir le quasi-lauréat, qui était en train d'une partie de barres et ne songeait plus à sa pièce. Victor prit son extrait de naissance et l'alla porter à M. Raynouard, qui fut tout stupéfait comme d'une merveille ; mais il était trop tard pour réparer la méprise *. »
L'anecdote, ainsi mise en circulation par Sainte- Beuve et reproduite par lui dans la Revue des Deux Mondes- et dans ses Portraits littéraires, a été répétée depuis par les autres biographes de Victor Hugo, et en particulier par M. de Loménie, dans sa Galerie des Contemporains illustres :
Le ton grave et sérieux du morceau, dit M. de Loménie, annonçait au moins cinq lustres. L'Académie s'offensa de ces prétendus quinze ans de l'auteur comme d'une mystification irrespectueuse, et elle jugea à propos de l'en punir en le pri-
1 Biographie des contemporains, t. IV, deiuièiiie i)ai'tie.