‹ Victor Hugo avant 1830Chapitre 8 sur 46 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

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vaut du prix. Vainement le jeune Victor, averti par un ami, s'empressa de venir porter lui-même son extrait de naissance au rapporteur, M. Raynouard. Il était trop tard : la palme avait été adjugée.

Cette anecdote, maintenant passée à l'état de légende, est si inoffensive, que je me reproche vraiment de venir en démontrer la fausseté ; mais n'estce pas Sainte-Beuve lui-même qui a dit : « L'histoire littéraire veut des détails exacts ? »

Dans un livre que nous avons déjà cité et dont il nous faut hien tenir compte, puisque l'auteur dit tenir ses informations de M. Victor Hugo lui-même, nous lisons ce qui suit, au sujet du concours de 1817 :

On était en 1817, en pleine Restauration. Sujet imposé : le Bonheur que procure V étude dans toutes les situations de la vie.

Le bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie, cela était une excuse pour la Restauration, et les gens de lettres se consolèrent. Par bonheur, le peuple ne fut pas longtemps de l'avis des gens de lettres i.

Encore un crime à ajouter à tous ceux de la Restauration ! Par une inspiration machiavélique, le gouvernement de Louis XVIII a imposé ce sujet de concours : les Avantages de Vétude, afin d'endormir les esprits et d'étouffer les souvenirs importuns des victoires impériales ! Malheureusement, cette belle invention a contre elle une date, et rien n'est brutal comme une date. C'est dans la séance publique du o avril 1815, — pondant les Cent-Jours, — que la seconde classe de l'Institut impérial fit connaître

1 Victor Hugo et son temps, par A. Barbou, p. 55.

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qu'elle mellait au concours, comme sujet du prix de poésie, le Bonheur que procure l'élude dans toutes les situations de la vie \ Suivant l'usage, le prix ne fut décerné que deux ans plus tard, le 25 août 1817.

Ce concours fut très brillant et offrit ce résultat qui ne s'est encore produit qu'une fois depuis deux siècles ^ : sur quarante-six pièces soumises à l'examen de l'Académie, il y en eut jusqu'à dix qui parurent dignes d'être distinguées.

Le prix fut partagé entre MM. P. Lebrun et Saintine. Gè dernier, qui débutait alors et que le Journal des Débats, dans le compte rendu de la séance, appelait M. de Saint-Cricq, gros comme le bras, avait pris pour épigraphe un des vers de son poème : Je voudrais d'un laurier faire hommage à ma mère.

« Cette mère que je ne connaissais pas, écrivait le lendemain M. Tissot, dans le Constitutionnel, était à ma droite ; ses larmes et sa joie l'ont trahie au milieu du triomphe de son fils. »

L'ouvrage qui obtint Yaccessit et qui portait pour épigraphe :

Me vero primum dulces ante omnia Musée,

était, d'après le secrétaire perpétuel, celui oi^i l'on trouvait le plus de verve, et M. llaynouard exprimait, au nom de ses collègues, le regret que l'auteur eût consumé les forces de son talent à dépasser le but.

1 Journal de l'Empire, 0 avril 1815.

2 Le prix de poésie a été décerné par i'Acudéni'c Irauoai&c pour la première fuis le 25 août 1071.

L'écrivain, dont le Rapport parlait en ces termes, était Charles Loj^son, maître de conférences à l'Ecole normale, et chef de bureau au ministère de la Justice. Publiciste et poète distingué, ami de Yictor Cousin et de M. Guizot, consulté par MM. de Serre et Royer- Collard, Charles Loyson était une des espérances les plus brillantes de la Restauration. Il mourut de la poitrine, à peine âgé de vingt-neuf ans, le i27 juin 1820. Vingt ans plus tard, dans la discussion de l'Adresse de 1841, M. Guizot, qui avait pris plusieurs fois la parole, descendait de la tribune, tout prêt à y remonter encore. Son collègue, M. Yillemain, lui représenta qu'il semblait bien fatigué ; pour toute réponse, M. Guizot lui dit avec un sourire mélancolique :

C'est pour périr bientôt que le flambeau s'allume, Mais il brille un instant sur les autels des dieux !

Ce sont deux vers de Charles Loyson, dans sa pièce sur le Bonheur de l'étude \

Au-dessus de cette dernière pièce, l'Académie en plaçait une autre qui ne recevait cependant aucune récompense, l'auteur, M. Casimir Delayigne, s'étant mis lui-même hors du concours. Au lieu d'accepter le sujet comme une vérité reconnue, il l'avait envisagé comme une question à résoudre, et il était arrivé à cette conclusion que Vétude ne fait pas le bonheur dans toutes les situations de la vie. C'est dans cette Epitre de Casimir Delavigne à MM, de VAcadé-

1 Saiute-BeuNt;. Portraits contemporains, II, 2-lb,

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7nie française que se trouve ce vers, devenu proverbe, dès son apparition :

Les sots, depuis Adam, sont en majorité.

Voilà donc quatre pièces, — celles de MM. P. Lebrun, Saintine, Casimir Delavigne et Charles Loyson, — dont la supériorité avait paru incontestable aux juges du concours. Ils accordèrent de simples mentions aux six autres pièces distinguées par l'Académie, mais placées par elle à une longue distance des quatre premières. Elles furent classées dans l'ordre ci-après : o° le n° 36, « qui parait être, disait M. Raynouard, d'un auteur exercé dans l'art d'écrire et qui sait employer sagement les ressources de la versification ; » 6^ une pièce de la princesse de Salm- Dyck ; 7° et 8° deux discours en vers, dont l'un était du chevalier do Langeac, traducteur des Bucoliques de Virgile et lauréat de 1768 ; 9'' la pièce inscrite sous le n° 15, avec cette épigraphe empruntée à Ovide :

At mihi jam puero cœlestia sacra placebant.

C'était la pièce de Victor Hugo ; 10° une autre pièce, portant pour épigraphe ce vers de Racine :

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres.

En présence de ce résultat, ofticiellement constaté par le rapport du secrétaire perpétuel, force nous est bien d'écarter le récit de Sainte-Beuve. Bien loin que M. Raynouard ait exposé dans son rapport prononcé en séance publique que l'Académie, au moment de

décerner le prix à Victor Hugo, s'était ravisée et avait pris le parti de lui accorder une simple mention, pour le punir d'avoir voulu mystifier ses juges avec ses trois lustres, on trouve, au contraire, dans ce document, la preuve que l'Académie avait considéré les quinze ans du poète comme un titre à sa sympathie. « Si véritablement il n'a que cet âge, — • ainsi s'exprimait le rapporteur, — l'Académie a dû un encouragement au jeune poète *. » Un encouragement, voilà donc ce qui fut accordé à Victor Hugo : on ne le lit pas descendre du premier au second rang; on lui assigna d'emblée le neuvième rang, parce que huit autres pièces avaient paru à ses juges l'emporter sur la sienne.

J'ai déjà eu occasion, il y a quelques années ^, de rectifier cette petite erreur de Sainte-Beuve, dans les œuvres duquel les erreurs de faits sont si rares. L'illustre auteur des Causeries du lundi me fit l'honneur de m'écrire à ce sujet ce qui suit, sous la date du 29 novembre 1864 : « En ce qui est de la pièce de Victor Hugo qui a concouru, mon récit, qui peut bien être inexact, est pourtant authentique, car le passage a été écrit d'après une communication directe de Victor Hugo lui-même. » Nul doute, en effet, que M. Victor Hugo ne soit le premier et véritable auteur de cette anecdote ; mais à quoi servirait d'être poète,

1 Recueil des discours, rapports et pièces diverses lues dans les séances publiques et particulières' de l'Académie française, 1803-1819, deuxième partie, p. 847,

2 Dans les Poètes lauréats de l'Académie française, par Edmond Biré et Emile Grim.-iud. 2 vol. in-iS, Bray et Retaux, éditeurs. T. I*"", p. 224 et suiv.

et grand poète, si l'on n'avait pas le droit d'embellir les faits et de les inventer au besoin ?

M. Victor Hugo, ou le Témoin de sa vie (ce qui est tout uni, reconnaît d'ailleurs que l'Académie fut pleine de sourires pour l'adolescent. François de Neufchâteau le complimenta en vers :

Ce n'est pas seulement votre âge

Qui de l'Académie a fixé les regards, Lorsque jusqu'à deux fois elle a lu votre ouvrage ; Dans ce concours heureux brillaient de toutes parts Le sentiment, le charme et l'amour des beaux-arts ; Sur quarante rivaux qui briguaient son suffrage,

Est-ce peu qu'aux traits séduisants ■ De votre muse de quinze ans L'Académie ait dit : Jeune homme, allons, courage i ?

Ces vers de François de Neufchâteau confirmeraient, s'il en était besoin, le rapport de M. Raynouard ; comme le rapport, ils montrent que les quinze ans du poète, au lieu de le desservir auprès de ses juges, avaient au contraire augmenté ses chances. Un autre académicien, le successeur de Delille, M. Gampenon, lui écrivait de son côté :

L'esprit et le bon goût nous ont rassasiés ; J'ai rencontré des cœurs de glace Pour des vers pleins d'âme et de grâce Que Malfilâtre eût enviés.

Je soupçonne M. Gampenon, quoique bon royaliste, de s'être inspiré, pour composer ce quatrain, de la lecture du Constitutionnel qui, au sortir de la séance acadé-

1 Victor Hiif/o raconté, etc.. t. I, p. 300.

mique, écrivait, avec un lyrisme auquel il n'avait point habitué ses lecteurs : «Parents auxquels appartient ce disciple de Virgile, lisez la Poétique de Vida et voyez avec quels soins, avec quelle tendresse il faut élever cette innocente et douce créature, écarter d'elle les peines qui usent le cœur avant le temps, les rigueurs qui flétrissent le talent avant qu'il ait poussé toutes ses fleurs; nous vous devrons peut-être un successeur de Malfilâti^e. »

Il faut avouer que M. Victor Hugo a fait mentir la prédiction, toute bienveillante, d'ailleurs, du Constitutionnel, et que, s'il est vrai que la faim ait mis au tombeau Malfilâtre ignoré^, son successeur n'est menacé ni de finir à l'hôpital, ni de mourir ignoré !

Sa pièce sur le Bonheur de r étude n'a jamais été imprimée. J'en possède une copie, avec cette épigraphe : Œgri somnia et ce titre : Essais poétiques. Elle est précédée d'une dédicace à M. D. L. R. (M. de la Rivière):

1 Gilbert, le Dix-huitième siècle. — Il n'e.<t point vrai que Malfilâtre soit i/iort de faim. Il mourut d'ua abcès au genou qui s'était formé à la suite d'une chute de cheval, et les soias dont il fut entouré donnent un éclatant démenti au ^ ers de Gilbert. Par une renconte bizarre, Gilbert, qui devait être représenté à son tour pauvre et mourant de misère, alors qu'en réalité il touchait jusqu'à trois pensions, sur la Cassette du roi, sur le Mercure de Franco et sur la Caisse épiscopale des économats, est mort, comme Malfilâtre. dos suites d'une chut^^ do chova!.

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Maître chéri, daigne accepter Le faible essai que mon cœur te présente ;

C'est toi qui, le premier, à ma raison naissante

Des leçons de l'étude appris à profiter. C'est par toi seul que j'ai pu la chanter. C'est pour toi seul que je la chante.

Une note de la main du poète nous apprend que sa pièce fut écrite du 18 mars au 7 avril 1817. Elle a 334 vers, et non 320, comme il est dit au tome II de Victor Hugo raconté. Le Témoin de sa vie en a reproduit 66 seulement, ayant soin d'éviter, bien que ce fussent peut-être les meilleurs, tous les vers royalistes. N'étant point tenu à la môme discrétion, nous ferons de nombreux emprunts à cette pièce, qui est une date dans la vie et dans les œuvres de l'auteur, et qui est véritablement son înaiden speech. Les passages que nous allons citer sont entièrement inédits :

Si des lauriers épais, des myrtes odorants Sur ma tête en berceau courbent leurs bras errants ; Si, pour mieux m'enchanter, une onde vive et pure Au murmure des bois mêle son doux murmure, Par un charme secret je me sens entraîaé ; Dans ces lieux ravissants je m'arrête enchaîné. Là, je rêve ces vers qu'en un tendre délire Tibulle fit jadis soupirer à sa lyre ; J'écoute, et pénétré d'un douloureux transport, 0 chantre de l'amour, je crois t'entendre encor...! Si le zéphyr frémit sous la feuille qui plie, Son doux frémissement, c'est le nom de Délie ; Si le ruisseau gazouille à travers des roseaux. C'est ce nom si chéri que murmurent ses eaux :

Je n'enleiids que Délie, et mon cœur isemble même Partager les amours du poète qui l'aime.

Le jeune poète flétrit en vers énergiques ces courtisans du plaisir qui n'ont jamais connu les charmes de l'étude:

L'un, vieux de voluptés, effronté sybarite,

Des faveurs de Laïs tire tout son mérite.

Sultan efféminé, de plaisirs en plaisirs,

Il traîne avec orgueil ses fastueux désirs.

Un jour, des vanités dont tout son cœui; s'enivre

Il connaîtra le prix ; un jour il voudra vivre ;

Il saura, mais trop tard, sombre et rongé d'ennui,

Que l'astre dubonheurn'a point brillé pour lui.

Celui-ci, que le ciel sous le chaume a fait naître,

Pour voler aux honneurs, raaape aux genoux d'un maître;

Cet autre encor... Mais quoi ! vais-jedonc, dans mes vers,

D'un siècle dépravé décrire les travers?

J'aurais plutôt compté ces légers grains de grêle

Qui frappent en tombant la grappe encor nouvelle...

Il trouve d'heureuses inspirations pour peindre Louis XVI, dans la prison du Temple, demandant des consolations à l'étude :

Que son pouvoir est doux ! C'est toi que j'en atteste, Victime des bourreaux que la France déteste ! Quand, despotes sujets, tes lâches ennemis T'imputaient des forfaits qu'eux seuls avaient commis, Et, n'ayant que ta gloire et leurs crimes pour titres, Du destin de leur maître osaient se croire arbitres, Tu te rendis plus grand, de ta propre grandeur. Que tu le fus jamais aux jours de ta splendeur. 0 Louis ! entouré de cent monstres sinistres. Des fureurs d'un vil peuple exécrables ministres. Ta raison eût suffi pour t'apprendre à mourir,

VICTOR HUGO AVANT 1830 lOo

Mais l'étude fit plus et t'apprit à souffrir. L'étude de ton cœur dissipa les alarmes, Et, même en tes cachots, te fît goûter ses charmes. Ton fils t'accompagnait. Oh ! qu'il fut doux pour toi De rester toujours père en cessant d'être roi ! Qu'il te fut doux d'orner son àme noble et tendre Des vertus qu'il aimait en aimant à t'entendre, Et de former ce fils, né pour verser des pleurs, A chérir ces Français qui causaient ses malheurs ! Grand roi ! l'étude alors te fut doublement chère : Elle instruisait ton fils et charmait ta misère. Souvent ou le voyait, sur tes genoux assis, De Tacite, en pleurant, écouter les récits ; S'exercer, jeune encore, aux devoirs d'un monarque. En hsant ces héros qui vivent dans Plutarque, Et, respectant dans toi leurs communes vertus, Croire admirer son père en admirant Titus. Ah ! si de ses bourreaux la barbare constance N'eût par de longs tourments miné son existence. Faisant aimer sa gloire à nos yeux éblouis. Digne en tout de son père, il eût été Louis !...

Voici la lin de la pièce :

Ah ! dans l'éclat des cours, dans le fracas des armes, Si ton commerce heureux nous offre tant de charmes. Combien d'autres douceurs ne nous promet-il pas Sous un toit ignoré des regards d'ici-bas ? Puissé-je donc passer mon innocente vie Loin de ce tourbillon où l'âme est asservie, Loin de ce luxe vain, de ce faste imposteur, Appâts trop dangereux d'un monde séducteur ! Puissé-je, dans le fond de cette soHtude, Voir s'enfuir mes instants, embelKs par l'étude! Voilà mes seuls désirs 1 Ah! qu'ils soient satisfaits. Dieu bon, et je mourrai content de vos bienfaits.

Non, mon cœur n'est point t'ait pour ces honneurs frivoles,

Des mortels abusés périssables idoles.

Le ciel ne m'a créé que pour l'obscurité ;

C'est sous un chaume obscur qu'est la sécurité ;

C'est là qu'exempt de maux, exempt d'inquiétude,

Je parerai de fleurs les autels de l'Etude.

Oui, sage déité, lorsque la main du temps

Sur ma tète blanchie entassera les ans,

Brûlant encor pour toi sous les glaces de l'âge,

Je ne cesserai point de t'offrir mon hommage.

Je verrai sans regrets s'éclipser mes beaux jours,

Tes plaisirs sérieux me tiendront lieu d'amours.

Ici, loin des grandeurs, loin des fracas du monde,

J'écoulerai ma vie en une paix profonde.

Ce toit, mon seul abri contre un siècle de fer,

Ce toit voit mon printemps, il verra mon hiver.

Mes deux auteurs cliéris, et Tibulle et Virgile,

Sans cesse peupleront mon solitaire asile,

Et si parfois, comme eux, j'ose élever mes chants,

Ce sera pour vanter tes biens purs et touchants.

Étude ! et, renfermé dans sa douce retraite,

Ton amant quelquefois deviendra ton poète.

Nous rappelions loui à l'heuro les vers adressés à Yictor Hugo par le comte François de Neufchâtean. Des relations s'établirent à la suite du concours de 1817, entre l'élève de la pension Cordier et le vieil académicien. Ce dernier préparait un travail sur la question de savoir si Le Sage est bien l'auteur de Gll Blas ou s'il l'a emprunté des Espagnols. Il chargea son jeune ami de faire pour lui quelques recherches sur ce

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sujet à la Bibliothèque Royale, et, le 7 juillet 1818, dans une séance extraordinaire de T Académie, il donna lecture d'une Notice consacrée à élucider ce point d'histoire littéraire. Imprimée deux fois, en tète de la superbe édition de GU BIa\, publiée par Didot en 1819, et en tète de celle publiée en 1820, par Grapelet, elle porte le nom de François de Neufchâteau. Et pourtant, si nous devons en croire M. Victor Hugo, ce serait lui qui en serait le véritable et unique auteur; l'académicien qui l'a signée n'en aurait pas écrit un traître mot. 11 dit, en effet, au tome 11 de son autobiographie : « Victor porta son étude à M. François de Neufchâteau. Le vénérable doyen de l'Académie la trouva si bien faite qu'il la mit dans son édition sans y changer un mot et qu'il la signa de son nom \ » M. Victor Hugo s'est complu à répéter cette accusation, et nous la retrouvions tout récemment encore dans un Extrait des Mémoires inédits de M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob). En 1840, dix ou douze personnes étaient réunies un soir dans le salon de M^e Bouclier, dont l'hôtel, habité autrefois par Necker et M'^e de Staël, s'ouvrait à l'entrée de la rue de Cléry ^. Il y avait ce soir-là dans l'ancien salon de M^^ de Staël, M. Victor Hugo et son beau-frère Paul Foucher, Paul et Jules Lacroix, les peintres Boulanger et Gigoux, le statuaire Jalley, Moie Bouclier et deux ou trois de ses amies. Nous

1 Yiêior Hufjo raconté, etc., t. I, p. 396.

2 Ce fiagriifique hôtel acte démoli eu l8i:J; poiu' livrci- p;iss:igc ù la nouvelle vue de Mulhouse.

reproduisons, d'après M. Paul Lacroix, le récit d'un des incidents de cette soirée :

« Victor Hugo allait parler, tout le monde faisait silence et je n'étais pas le moins attentif. Il se recueillit un moment et commença son récit : — Vous avez pu entendre dire que M. le vicomte de Chateaubriand, qui avait publié aussi, presque en même temps que moi, un Conservateur non littéraire, mais politique, daigna me citer dans une note de ce journal éloquent

et passionné, en me qualifiant « d'enfant sublime »^ Dans

le cours de l'hiver de l'année 1818, je fus très surpris et très intrigué, en recevant une lettre de M. le comte François de Neufchâteau, ancien ministre, membre de l'Académie française, qui' m'invitait à venir le voir un matin pour une affaire pressante Je me hâtai de me rendre à l'invitation de François

de Neufchâteau, qui avait joué un rôle considérable comme ministre de l'intérieur sous l'Empire. « Asseyez-vous, mon enfant, me dit-il d'un air très avenant. C'est M. le comte de Chateaubriand qui m'a parlé de vous. M. le comte fait le plus grand cas de vos talents de littérateur. Il m'a dit que vous étiez plus capable que personne de me rendre le petit service littéraire que j'avais à vous demander .Vous savez l'espagnol? » Je m'excusai de savoir très imparfaitement cette langue, et je répondis qu'on m'avait sans doute confondu avec mon frère Abel, qui la savait à fond... François de Neufchâteau répliqua que c'était bien moi, « VEnfant sublime ">, que le comte de Chateaubriand lui avait désigné et recommandé. Je ne pouvais pas m'en dédire et je me mis aux ordres de cet entêté, en le priant de me renseigner à l'égard du petit service qu'il attendait de moi. — u C'est bien simple, me dit-il de l'air le plus confiant. M. Pierre Didot l'aîné veut réimprimer le Gil Blas de Le Sage ; mais il désire que j'examine la question de savoir si Le Sage est bien l'auteur de Gil Blas ou s'il l'a

pris de l'espagnol Je vous prie de me donner quelques

notes très précises et très détaillées sur la question^ et j'en ferai mon affaire... »

Je lui promis de faire de mon mieux pour répondre à la trop bomie opinion que M. de Chateaubriand avait de moi. — (( A bientôt, jeune homme, me criait François de Neufcliàteau en me reconduisant ; le plus tôt possible, car je me suis engagé à lire cette notice à l'Académie, dans la séance extraordinaire du 7 juillet prochain. Vous avez donc deux grands mois pour vos recherches. Soignez-moi cela, mon ami. » Je soignai donc ce travail, qui devait, me semblait-il, être honorablement payé... Je me fis aider par mon frère Abel qui avait étudié la question, et, dans l'espace de quinze ou vingt jours, j'eus achevé ma besogne... It y avait un gros manuscrit tout entier de mon écriture. Je le portai, un matin, chez François de Neufchàteau. — « \^ous êtes un homme de parole, Monsieur, » me dit-il solennellement. Il me fit asseoir pendant qu'il dépliait mon manuscrit et en Usait les premières pages. — a Tout cela me parait très bien pensé et très bien dit, murmurait-il, en lisant. Voilà bien ce que demande M. Pierre Didot l'ainé. C'est très bien, mon enfant, ajouta-t-il en se levant avec un sourire qui témoignait de sa satisfaction. Je lirai la suiti à tête reposée. Mais je veux vous donner un petit souvenir qui vous rappellera que j'ai toujours aimé la poésie et les poètes. )> Et il me remit deux petits volumes de Fables et Contes en vers.... Ce fut là tout ce que me rapporta mon travail d'érudition critique sur le chef-d'œuvre de Le Sage.

— Et votre travail vous a-t-il été restitué ? m'écriai -je, sans donner le temps à Victor Hugo d'achever son récit. Existe-t-il encore ? Est-il à jamais perdu pour vos admirateurs?

— Il existe, répondit Hugo, il existe puisqu'il a été imprimé.

— Imprimé ! repartis-je, déjà curieux et impatient de connaître, de découvrir cette notice que je n'avais vu citer nulle part. Elle n'a pas été imprimée avec votre nom ? Autrement, elle serait connu a. = ,

— Ecoutez la fin, reprit Victor Hugo» François de Xeufchâteau eut l'aimable attention de m'envoyer un billet pour la

110 VICTOR IIUGO AYANT 1830

séance de l'Académie française, dans laquelle il devait lire sa notice sur (M Blas. Il la lut fort bien, en homme accoutumé à parler et à lire dans les Assemblées, et j'eus lieu d'en être satisfait. Sa notice n'était autre que la mienne ; il n'y avait pas changé dix phrases. Je suis heureux de pouvoir ajouter que la lecture avait complètement réussi. C'était la première fois que j'entendais applaudir un de mes ouvrages.

— Et vous êtes certain que cette notice est imprimée ? repartis-je, avec la ténacité d'un bibliophile qui s'enquiert d'un livre à trouver...

— Vous la trouverez tout au long, répliqua Victor Hugo, dans l'édition de Gil Blas, qui fait partie de la collection des meilleurs ouvrages de la langue française...

— Edition formant trois volumes in-8o, imprimée en 1819 par Pierre Didot Famé et dédiée aux amateurs de l'art typographique. Je la vois d'ici, quoique je ne l'aie jamais feuilletée. Et la notice sur Gil Blas s'y trouve ? et cette notice est signée...?

— Par le comte François de Neufchàteau, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.

— C'est un peu trop fort ! s'écria Mme Bouclier, dont l'indignation était au comble. Vous voler ainsi un de vos chefsd'œuvre ! Et vous vous êtes laissé dépouiller ainsi ? Et vous n'avez pas même réclamé ?

— Non, Madame, dit Victor Hugo avec indifférence. J'ai oubhé ma notice, et je n'ai jamais revu depuis François de Neufchàteau... Si fait, c'était un vieillard très poli, qui m'a rendu ma visite deux ans après. J'étais alors rédacteur en chef et principal rédacteur du Conservateur littéraire. François de Neufchàteau l'apprit, peut-être de la bouche de M. le comte de Chateaubriand ; il m'écrivit une lettre très cordiale, de poète à poète, en me priant de vouloir bien parler, dans mon Conservateur, du recueil de ses Fables et Contes, qu'il avait eu le plaisir de m'offrir, deux ans auparavant...

— Et vous avez daigné, mon digne et bon maître, dis-je à mon tour en ajoutant cette apostille au récit de Victor Hugo,

vous avez daigné consacrer un très bienveillant article du Conservateur littéraire aux poésies de votre effronté plagiaire * . ))

Gomment lexcellent bibliophile Jacob n a-t-il pas vu que le récit de son digne et bon maître était inexact d'un bout à l'autre ?

« M. le vicomte de Chateaubriand, — et c'est par cette affirmation que débute le récit de Victor Hugo, — M. do Chateaubriand daigna me citer dans une note du Cotiservateur, en me qualifiant cVenfant sublime, » Cette note n'existe pas ^.

Suivant M. Hugo, lors de sa visite à François de Neufçhâteau, celui-ci lui aurait rappelé la note du Conservateur. Or la visite est antérieure au 7 juillet 1818, et à cette date le Conservateur n'était pas encore né. Le premier numéro a paru seulement au mois d'octobre 1818.

Lorsque M. Victor Hugo, toujours d'après son récit, s'est rendu, au cours de l'année 1818, chez le comte François de Neufçhâteau, il le voyait pour la première fois et n'avait jamais eu avec lui aucune relation. Troisième erreur. Nous voyons, en effet, au tome I de Victor Hugo raconté, ({\\en 1817, à l'occasion du concours sur le Bonheur de VEtude, François de Neufçhâteau avait exprimé devant un ami d'Abcl le désir de voir le jeune lauréat, que celui-ci y avait coiiru et qu'ils avaient échangé ensemble force rimes.

1 L'Artiste, septembre 1882, p. 185 et suivantes.

2 Sur la légende de l'Enfant subWne, voyez ci-dessous notre chapitre Vl.

i\2 VICTOR UUGO AVANT 183

Tendre ami des neuf Sœurs, disait au rhétoricien de la pension Gordier le doyen de l'Académie,

Tendre ami des neuf Sœurs, mes bras vous sont ouverts,

Venez, j'aime toujours les vers !

Je ne vous rendrai point louange pour louange, Laissons ces encensoirs l'un à l'autre pareils ; Dans un ordre meilleur ma vieillesse me range, Et je puis acquitter, par un plus noble échange,

Vos éloges par mes conseils *.

Et pour mieux assaisonner ses conseils, « M. François de Neufchâteau invita Yictor à dîner ^. »

Depuis le 7 juillet 1818, M. Yictor Hugo n'aurait jamais revu François de Neufchâteau, sinon une fois, deux ans plus tard, un jour que le vieux poète lui vint rendre visite pour le prier de vouloir bien parler, dans le Conservateur littéraire, du recueil de ses Fables et Contes. Eh quoi ! M. Yictor Hugo n'a revu François de Neufchâteau que ce jour-là ! Il n'a pas couru chez lui, le 25 mars 1820, en recevant les vers par lesquels ce dernier lui annonçait que, sur sa recommandation, le Roi venait de lui accorder une gratification de 500 francs ^ !

M. Yictor Hugo, — nous suivons toujours son récit, — a daigné consacrer un très bienveillant article du Conservateur littéraire aux Fables et Contes en vers de François de Neufchâteau. — J'ai sous les yeux la collection complète du Conservateur littéraire, où ce <' très bienveillant article >j brille par son absence.

1 Victo)' Hurjo raconté) etc., t. I, p. 391,

2 Jbid., p. 394.

3 Le COmcroatcur littéraire, t. I, p. 361. Voj. ci-dessus chapitre V.

Si nous sommes obligés d'écarter comme inexacts tous les détails accessoires du récit de M. Victor Hugo, que devons-nous penser du fait principal, du fond même du récit ? Est-il possible d'admettre qu'un membre de l'Académie française, qui avait été président de l'Assemblée législative, membre du Directoire exécutif, ministre de l'intérieur, — avant le 18 Brumaire et non sous l'Empire, comme le dit à tort M. Victor Hugo, — président du Sénat, auteur de nombreux écrits en prose et en vers qui lui avaient acquis une légitime célébrité, ait poussé rimpudenco et la folie jusqu'à s'approprier le travail d'un enfant, le lire dans une séance publique de l'Académie et le faire imprimer sous son nom, livrant ainsi sa réputation et son honneur à la discrétion d'un collégien ? Que M. Victor Hugo s'amuse à conter de telles choses, je le veux bien ; mais comment l'érudit et judicieux bibliophile Jacob se laisse-t-il aller à les croire ? Pour moi, j'y suis d'autant moins porté que je trouve au tome III du Conservateur littéraire, un long article do M. Victor Hugo lui-même sur l'étude consacrée à Gil Blas par François de Neufchâteau, et que j'y remarque ce passage : « Cette notice, qui a été appréciée de tous les gens de lettres, et louée encore si justement dans le dernier ouvrage de M. Barbier, avait été imprimée en tête de la superbe édition do Gil Blas par Didot l'ainé ; elle est réimprimée en tête de celle-ci par Grapolet. Les nombreuses erreurs historiques et géographiques que M. F. de Neufchâteau relève avec tant d'exactitude dans Gil Blas prouvent de reste que ce livre

n'est pas originaire de la Yieille-Gastillc ; et l'on en sera encore plus convaincu, si l'on songe que la plupart des personnages de ce roman ont eu en France des originaux réels que Le Sage avait nommés au comte de Tressan. Les recherches de M. F. de Neufchâteau sur ces originaux sont extrêmement piquantes *. » A qui M. Victor Hugo fera-t-il croire qu'il aurait ainsi couvert d'éloges l'écrivain qui l'avait volé ? Depuis quand, en Franco, répond-on par des compliments et des révérences au malhonnête homme qui vous dépouille ?

Après le concours de 1817, d'oii \di Notice sur GUBlas et le comte François de Neufchâteau nous ont un peu éloignés, Victor Hugo reprit, à la fin des vacances, le chemin de la pension Gordier, oi^i il devait passer une année encore, en compagnie de son frère Eugène. C'était le tour de ce dernier de voir couronner ses vers ; il envoya aux Jeux-Floraux, de Toulouse, une Ode sur la mort du duc d'Enghieiiy qui obtint, dans la séance du 3 mai 1818, non un beau lis d'argent, comme il est dit au tome I®»" de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, mais un souci réservé -. Décidément les deux frères prenaient le plus long pour aller à l'École polytechnique, ou plutôt ils n'en prenaient pas du

1 Le Conserratcur littéraire, t. III, p. 23.

2 Recueil de l'Académie des Jeux-Floraux, année 1818.

tout le chemin, et ils obtinrent de leur père qu'ils ne se pnisenteraient pas aux examens. Au mois d'août 1818, ils quittèrent définitivement la pension et revinrent habiter avec leur mère.

Mïiie Hugo ne demeurait plus rue du Cherche-Midi. Elle était installée, depuis quelque, temps au numéro 18 de la rue des Vieux-Augustins, dans une maison contiguo au musée des Petits-Augustins, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la cour du palais des Beaux-Arts. Des fenêtres de l'appartement, situé au troisième étage, on avait vue d'un côté sur l'ancien jardin La Rochefoucauld et de l'autre sur la cour du musée, tout encombrée de sculptures et de fragments d'architecture *. Victor prit ses inscriptions de droit. Suivit-il les cours de la Faculté? il est permis d'en douter. Sa vocation poétique était trop prononcée, elle se révélait avec trop d'éclat pour que sa mère elle-même essayât de la combattre.

Les trois frères embrassèrent du reste la carrière littéraire. En 1817, avait paru un Traité du mélodrame, par A ! A ! A ! Les auteurs étaient Annancl Malitourne, Acier, et Abel Hugo ^ Abel faisait aussi des vers, et il fut couronné, en 1822, par la Société d'émulation de Cambrai, pour une Ode sur la bataille de Denain ^.

* Yictor Hugo raconté, etc., I, 409.

2 On trouve dans VHermite de Bellemlle ou choix d'ojniscules politiques, littéraires et satiriques, de Charles Coluet, t. II, p. 3G9, un piquant article sur cet opuscule d'Abel Hugo. « Le Traité du mélodrame, dit Colnet, est une plaisanterie ingénieuse. »

^ Moniteur dn 11 décembre 1822.

Encouragé par son succès de 1818, Eugène concourut encore l'année suivante aux Jeux-Floraux ; mais cette fois il fut moins heureux. Son Ode sur la mort de S. A. S. Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, n'obtint qu'une mention ; cette pièce, assez faible, figure dans le Recueil de l'Académie.

Quant à Victor, il brûlait de prendre sa revanche à l'Académie française, et il n'entendait pas rester sur un simple encouragement. L'occasion justement était des plus propices, l'Académie ayant à décerner, en 1819, deux prix de poésie au lieu d'un. Outre le prix traditionnel, dont le sujet était V histitution du jury en France, il y avait, cette année-là, un prix extraordinaire. Un anonyme (c'était M. Lemontey, qui ne faisait pas encore partie de l'Académie), lui avait remis une somme destinée à récompenser le meilleur discours en vers sur les Avantages de V enseignement mutuel, et le ministre de l'intérieur, M. Decazes, avait ajouté à la valeur du prix. Victor Hugo venait de quitter les bancs du collège, il avait seize ans ! Il se sentait donc de taille à courir les deux prix à la fois et à faire coup double : il envoya deux pièces à l'Académie.

M. Raynouard fit son rapport dans la séance du :2o août 1819 et s'occupa d'abord du concours sur Vlnstitution du jury. Cinquante pièces avaient été envoyées ; cinq furent distinguées, mais aucune ne parut digne du prix ; il ne fut même pas accordé de mentions. Le rapporteur parla seulement avec quelques détails de l'un des ouvrages qui avaient été

soumis à l'Académie, u II en esl un, dil-il, où l'Académie a reconnu l'instinct do la vraie poésie, le germe d'un beau talent, un style parfois brillant et énergique, et une sorte d'originalité qui permet de beaucoup espérer : mais elle ne doit pas dissimuler que le défaut de composition, l'incohérence des idées et des images, l'ignorance ou le mépris de l'art des transitions, feraient craindre pour le succès de l'auteur s'il ne se hâtait, en s'imposant des études sévères et en invoquant d'utiles conseils, de se placer dans la bonne route dont il parait écarté \ »

Le Témoin de la vie de Victor Hugo nous apprenant que ce dernier a pris part, en 1819, au concours sur VInstitution du jury en France, il est permis de supposer que sa pièce est justement celle dont parle M. Raynouard dans les lignes que l'on vient de lire, et, si cette conjecture est fondée, on peut voir que le secrétaire perpétuel de l'Académie caractérisait assez bien, dès cette époque, quelques-unes des principales qualités et quelques-uns des plus grands défauts qui devaient éclater plus tard dans les œuvres du poète. Il avait donné à sa pièce la forme d'un dialogue entre Malesherbes et A^oltaire, le premier tenant pour les Parlements, le second accoidanl la préférence au jury ^.

Dans la seconde partie de son rapport, consacrée au concours sur les Avantages de renseignement

i Recueil des Discours, Rapports, etc., lus dans les séances publiques et particulières de l'Académie française, 1803-18 J9; deuxième partie, p. 868. 2 Victor Hvijo raconté, etc. \. I. M^.

118 VICTOR UUGO AVANT 1830

mutuel, M. Raynouard fit connaître qu'aucune des dix-neuf pièces adressées à l'Académie n'avait paru mériter le prix ; des mentions honorables étaient cependant décernées aux ouvrages inscrits sous les numéros 5, 9, 10, 13, 15 et 16. Le numéro 16, c'était Victor Hugo. Le Témoin de sa vie, dans le chapitre intitulé : Premières relations avec VAcadéynie, a complètement passé sous silence la part prise par Victor Hugo à ce concours ; elle n'en est pas moins certaine, puisque le poète lui-même a publié sa pièce, au mois d'août 1820, dans le Conservateur littéraire, où elle est précédée de cette note :

L'auteur de cette pièce avait vu dans renseignement mutuel une méthode utile, mais non admirable, comme le prétend la l'action libérale. Considérant sa pièce sous le rapport littéraire, nous l'admettons dans ce recueil, sans partager tout à fait son opinion. L'enseignement mutuel y est, à la vérité, loué très modérément (l'auteur le regarde seulement comme susceptible de rendre les premiers travaux élémentaires moins tristes et plus courts) ; l'auteur a même su faire percer dans plusieurs endroits son opinion royaliste et ses sentiments religieux, et nous devons lui en savoir gré dans un pareil sujet ; cependant nous pensons que la nouvelle méthode, sans même l'envisager sous le point de vue moral, présente le grand inconvénient de laisser vite oubUer ce qu'elle a promptement enseigné, ce qui compense de reste l'avantage d'abréger et d'égayer les études. L'auteur de cette pièce nous autorise à la faire précéder de cette note ; de mûres réflexions et une observation mieux entendue de la méthode mutuelle l'ont déjà fait presque revenir à notre avis. Son discours fut envoyé en 1819 à l'Académie, qui lui décerna une mention honorable sous le no 16, et décida qu'elle ne donnerait pas le prix. On l'insère ici tel qu'il fut soumis à l'Académie ; on croit devoir ajouter

que Tauteiir ne l'a point représenté au concours de cette année K »

M. Yiclor Hugo a inséré, dans le livre publié par lui, en 1834, sous ce titre : Littérature et philosophie mêléeSy deux passages de son Discours sur les avantages de renseignement mutuel, — le début :

Je ris quand chaque soir de l'école voisine...

et un très court fragment : A des petits enfants en

classe :

Vous qui, les yeux fixés sur un gros caractère....

Il a donné à ces deux morceaux la date de juin 1820, ce qui n'est pas exact, puisque sa pièce a figuré au concours de 1819. Encore bien que l'Académie n'ait pas cru devoir lui décerner le prix, elle n'en est pas moins très remarquable et renferme plus d'un vers heureux, plus d'un tableau piquant. Le poète de dix-sept ans, qui avait, deux ans auparavant^ avoué ingénument ses trois lustres, s'est vieilli cette fois et déguisé en vieux maître d'école. Il trace de sa classe cette jolie peinture :

Là, j'ai mis de Jésus le sublime symbole,

J'ai rempli ses désirs, car sa touchante loi

Dit : u Laissez les enfants approcher jusqu'à moi. »

Au-dessous est ma table, et plus loin sont placées

De mes jeunes sujets les banquettes pressées ;

Ces cartes, ces tableaux, dont les murs sont couverts,

Portent des premiers mots les mélanges divers,

1 Le Conservateur littéraire, t. III. p. T.

Et l'enfant, qui les voit, aisément s'initie

Aux arts que nous légua l'antique Phénicie.

Mais l'instant est venu : tu vas voir sous tes yeux

Au temple de l'étude entrer l'essaim joyeux.

Leur chef marche à leur tête en marquant la cadence,

Et chacun sur son banc vient s'asseoir en silence.

Tout se tait : mais bientôt leur voix s'élève en chœur,

Leur douce voix demande à ce Dieu protecteur

Qui, parmi les vertus, compte l'humble espérance.

De longs jours pour le roi, de beaux jours pour la France.

La prière a cessé ; chacun avec ardeur

Recommence un travail qu'il quitta sans tiédeur ;

D'abord le maître dicte : et leur main exercée

Sur l'ardoise fragile a traduit sa pensée.

Le plus faible au combat provoque les plus forts.

Souvent son jeune chef, couronnant ses efforts.

Compare les essais, sourit, et lui désigne

Le rang plus glorieux dont il s'est rendu digne.

Mon tour vient : je dispense, en mon dernier coup d'œil,

Le blâme avec regret, l'éloge avec orgueil.

En 1820, l'Académie française avait à donner un prix extraordinaire de poésie, dont le sujet éiaiile Dévouement de Malesherbes. Trente-cinq poètes se disputèrent le prix. M. A^ictor Hugo était-il du nombre ? Il ne fait aucune mention, dans son autobiographie, de ce concours et de la part qu'il y aurait prise. Elle paraît cependant certaine. Le comte Gaspard de Pons, l'un des trente-cinq, qui ne devait jamais être l'un des Quarante, raconte en effet, dans ses Adieux poétiques *, qu'il envoya une pièce à ce concours de 1820 et que M. Victor Hugo en fit autant de son côté. Il

1 Adieux poétiques, par le comte Gaspard de Pons, t. III, p. 10.

est difficile d'admetlre que ses souvenirs l'aient trompé sur ce point, car il était alors lié de la plus étroite amitié avec le futur auteur des Odes et Ballades *. Le prix ne fut décerné qu'en 1821, à la suite d'un nouveau concours pour lequel l'Académie ne reçut pas moins de quarante-six pièces. L'ode couronnée avait pour auteur M. Antony Gaulmier, professeur de rhétorique au collège de Nevers -.

1 Voy. ci-dessous, chapitre X.

2 Voy. les Poètes lauréats de l'Académie française, par Edmond Biré et Emile Grimaud. t. I, p. 277.

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