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CHAPITRE IV

L'Académie des Jeux-Floraux. — Le Télégraphe.

Les Vierges de Verdun. — Le Rétablissement de la statue de Henri IV. Alphonse de Lamartine et l'abbé Gerbet. — Moïse sur le Nil. — M. Victor Hugo maître es jeux- floraux. — Jules de Rességuier, Joseph Rocher et M. Durangel. — L'ode sur les Destins de la Vendée et la satire sur le Télégraphe. M. Ya- Rius. — Une lettre d'Alexandre Soumet. M. Victor Hugo et la Pairie.

Pendant qu'il soumettait ainsi plusieurs pièces à l'Académie française, M. Victor Hugo en adressait trois autres à une académie de province, mais à une académie de province qui faisait alors beaucoup parler d'elle, — celle des Jeux-Floraux. Gomme elle avait le bon esprit de laisser aux concurrents le choix des sujets, il lui était arrivé plus d'une fois de couronner des ouvrages très supérieurs aux meilleures compositions des lauréats de TAcadémie française. N'est-ce pas à elle que Millevoye avait envoyé V Aniiiv ers aire et la Chute des Feuilles, deux tendres et pénétrantes élégies, dont Tune au moins est assurée de ne pas périr ? On pouvait donc se consoler de ne pas être vainqueur au palais Mazarin, pour peu que Ton triomphât au Gapitole. Les concours de Toulouse offraient de

plus col avantage que les prix y étaient très nombreux. « Les Jeux-Floraux, dit l'auteur de Vlcto?' Hugo raconté, n'étaient pas de ces académies avares qui n'ont pour la poésie qu'un seul prix : ils en avaient sept \ » En 1819, l'Académie toulousaine avait bien plus de sept prix à donner aux poètes. Et d'abord, elle avait à distribuer, comme prix de l'année, l'amarante d'or, la violette d'argent, le souci d'argent et le lis d'argent. Outre ces quatre prix annuels ^, l'Académie avait décidé de décerner, comme prix extraordinaire, un lis (Vor à l'auteur de la meilleure ode sur le Bétablissernent de la statue de Henri IV. Enfin, elle avait de plus à sa disposition, comme prix réservés des concours précédents, quatre amarantes d'or, deux lis d'argent, deux violettes d'argent et un souci d'argent. L'Académie, au concours de 1819, n'avait donc pas moins de quatorze prix à distribuer !

Les trois pièces envoyées aux Jeux-Floraux par Victor Hugo étaient les Derniers bardes, les Vierges de Verdun et le Rétablissement de la statue de Henri IV. Les Derniers bardes, poème dans le goût d'Ossian, n'obtinrent qu'une simple mention ; mais les deux autres pièces furent couronnées. Le 3 mai 1820, un nouveau succès viendra confirmer cet éclatant début ; une troisième fleur viendra s'ajouter aux deux premières,

1 Victor ffiifjo raconté, etc., t. I, 413.

2 Les Jeux-FlorauK disposent chaque année d'une cinquième fleur, réglantine d'or, réservée au meilleur discours en prose sur un sujet donné par rAcadémio.

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Et les fruits passeront la promesse des fleurs ^ !

« Les Vierges de Verdun, lisons-nous dans Victor Hugo raconté, eurent l'amarante d'or -. » C'est une petite erreur. Elles eurent seulement ce qu'on appelle, dans le langage des Jeux-Floraux, une amarante réservée, c'est-à-dire un prix inférieur d'un degré à l'amarante d'or pure et simple, qui est le vrai prix de l'Ode ^. Il faut reconnaître que les juges toulousains étaient étrangement difficiles, et l'on a peine à comprendre qu'ils aient refusé le prix de l'année à cette pièce dans laquelle le poète a trouvé des accents dignes de ces vierges innocentes,

Martyres dont l'encens plaît au martyr divin !

Encore bien que le sujet du Rétablissernent de la statue de Henri IV eût été proposé par l'Académie, Victor Hugo, en le traitant, avait bien moins rempli un programme de commande qu'il n'avait obéi à sa propre inspiration.

Le 13 août 1818, le jour où la statue était sortie de la fonderie royale du faubourg du Roule, et, traînée par quarante jeunes bœufs, avait été dirigée vers le Pont-Neuf, par l'allée de Marigny et les quais, à un certain moment l'énorme bronze avait refusé d'avancer. Dételant alors les bœufs, la foule s'était jetée aux roues, au timon, à l'arrière, et avait elle-même porté

1 Malherbe.

2 Victor Hugo raconté, etc., t. I, p. 414.

3 Rectifil lie l'Académie des Jen.r-Flomvx, année 1810.

triomphalement jusqu'à la hauteur du Louvre la statue du bon Henri :

Accingunt omnes operi, pedibusque rotarum Subjiciunt lapsus, et stuppea vincula collo

Intendant Pueri circum innuptœque puelUe

Sacra canunt, funemque manu contingere gaudent K

Au premier rang tigurait le jeune Victor Hugo qui a rappelé ce souvenir dans l'une des strophes de son ode :

Par mille bras traîné, le lourd colosse roule. Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts pieux. Qu'importe si mon bras est perdu dans ta foule ? Henri ma voit du haut des cieux.

Gomment s'étonner qu'après avoir été acteur dans cette belle journée, il l'ait célébrée avec un sincère enthousiasme, et que ses vers, écrits de verve, aient été composés en une nuit ? Voici les détails que je trouve, à ce sujet, dans la notice de Sainte-Beuve :

Mme Hugo était malade d'une fluxion de poitrine, et chacun de ses fils la veillait à son tour. La nuit du 5 au 6 février (1819), c'était le tour de Victor. Sa mère qui tenait beaucoup (car elle y croyait déjà) à la gloire future de son fils, regretta qu'il eût laissé passer un concours sans s'y essayer : les pièces, en effet, devaient être envoyées à Toulouse avant le 15, et il aurait fallu que Victor eût expédié la sienne dès le lendemain matin pour qu'elle pût arriver à temps. La malade s'endormit sur ce regret, et le lendemain, au réveil, elle trouva pour bonjour l'ode pieuse composée à son chevet, et le papier, mouillé de ses larmes de mère, partit dans la journée même 2.

1 Virgile, .-En.. 1. II.

2 Borne ries Deux Mondes. 1831, t. III, p. 247.

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Parmi les rivaux que A'ictor Hugo allait rencontrer en face de lui dans ce concours, il en était un qui, certes, était digne de lui disputer le lis d'or. Alphonse de Lamartine, encore inconnu, mais déjà âgé do vingt-huit ans, avait répondu, lui aussi, à l'appel de l'Académie de Toulouse. Il écrivait de Milly, à son ami Aymon de Virieu, le 10 août 1818 :

Pendant ma courte paralysie, j'ai composé rapidement, par circonstance, une ode sur le rétablissement de la statue d'Henri IV au Pont-Neuf, que j'enverrai aux Jeux-Floraux qui ont proposé ce prix-là après l'Académie de Mâcon. Comme j'avais entendu tant de ces odes ici, où personne ne faisait parler Henri IV en roi, cela m'a fait penser à essayer de le faire; je ne sais pas encore si mon ode vaut guère mieux que les leurs. Je m'en vais t'en envoyer quelques strophes pour que tu m'en fasses passer ton avis ; car il n'y a personne dans ce pays qu'on puisse entretenir de vers, ou qui les sente le moins du monde.

..... Cela commence par une longue comparaison à la manière homérique :

Quand la lance d'Achille, après tant de batailles,

De la ville d'Hector eût forcé les murailles

Et ravi des Troyens le saint palladium.

Le nautonier, voguant sur les flots du Bosphore,

Des yeux cherchait encore Le palais de Priam et les tours d'ilium :

Surpris, il approchait, et la rive déserte.

De silence et de deuil, hélas ! partout couverte,

Ne résonnait au loin que du seul bruit des flots ; Mais au moins ces débris, dans leur triste étendue,

Découvraient à la vue, Près du tombeau d'Hector, les urnes des héros !

Mais nous ! — Quand le vieillard sur les bords delà Seine S'assied en soupirant, et tristement promène Ses yeux accoutumés aux splendeurs de nos rois, Il voit sortir de l'onde une cité superbe, Et cherche en vain sous l'herbe Une tombe, un débris, une ombre d'autrefois !

Quoi ! ce peuple, dit-il, nouveau fils de la gloire, N'a-t-il donc point d'aïeux au temple de Mémoire ? Dans les fastes du monde est-il né d'aujourd'hui ? A-t-il répudié, dans sa fierté sauvage,

L'immortel héritage Que vingt siècles de gloire ont amassé pour lui?

Le vieillard se plaint ainsi, et Henri IV lui apparaît à la même place où était son bronze.

De son coursier de feu l'ondoyante crinière,

Secouant la lumière.

Frappe de mille éclairs les yeux du vieux Français.

Henri IV lui promet son retour avec le retour de ses fils, etc.

Penses-tu que ma gloire ait ressenti l'atteinte Des coups qu'ils ont portés à cette image sainte Que leur volage amour adorait autrefois ? Non, leur lâche courroux, dans la demeure sombre,

A réjoui mon ombre !

La liaine des pervers est l'éloge des rois !

Qu'ils tremblent cependant ! Tel que m'ont vu leurs pères Dans mes mains tour à tour clémentes ou sévères Serrant le fer vainqueur, arbitre de leur sort, Tel, à la place même où ta douleur m'implore.

Ils me verront encore Présenter à leur choix le pardon ou la mort !

Dans son bonheur d'un jour l'iniquité sommeille. Mais, la foudre à la main, la vengeance l'éveille; Le néant engloutit tous ces crimes perdus, Et, comme un astre fixe allumé par Dieu même,

La justice suprême Se lève sur le monde et ne se couche plus !

Il dit : la Seine au loin frémit ; le Louvre antique, Reconnaissant les sons de la voix prophétique, Incline en tressaillant ses superbes créneaux ; Et le temps se hâta d'enfanter la journée

Où de la destinée L'arrêt avait marqué le retour du héros * î

Dans son livre sur Mgr Gerbet, M. l'abbé de Ladoue nous apprend que le futur auteur de VEsqidsse de Rome chi^étienne, — l'un de nos meilleurs écrivains, au jugement de Sainte-Beuve . lequel ajoute : « sans y prétendre, l'abbé Gerbet e;^ t poète ^, » — a composé, lui aussi, en 1818, une pièce de vers sur le Rétablissement de la statue de Henri IV. « De cette même inspiration, dit M. l'abbé de Ladoue, sortit la pièce qu'il adressa à l'Académie française qui avait fait appel à tous les sentiments poétiques des Fran-

1 Correspondance de Lamartine, t. II, p. 213.

2 Causeries du lundi, t. VI, p. 317.

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çais pour célébrer le rétablissement de la statue du plus populaire de nos rois. » L'Académie française n'ayant jamais mis ce sujet au concours, c'est sans doute à l'Académie des Jeux-Floraux que le jeune Gerbet avait envoyé sa pièce. Elle n'a pas été imprimée ; mais les amis de l'auteur en avaient retenu plus d'un fragment, la première strophe, entre autres, qui ne manque ni de mouvement ni de grandeur :

Dans mon essor perçant la nue, J'affronte le flambeau du jour ; Porté sur une aile inconnue, Je vole au céleste séjour.

La terre a fui, les cieux s'entr'ouvreul, Mes regards étonnés découvrent, Dans un jour pur et radieux, Le monde, aux mortels invisible, Où, sur un trône inaccessible, Repose le maître des dieux K

Ni Lamartine ni l'abbé Gerbet ne furent couronnés. Le lis (.Vor fut décerné d'une voix unanime à Victor Hugo. Son ode souleva parmi les maint eneurs un enthousiasme dont nous retrouvons l'écho dans la lettre suivante qu'Alexandre Soumet adressa de Toulouse au jeune lauréat :

Toulouse.

Depuis que nous avons vos odes, Monsieur, je n'entends parler autour de moi que de votre beau talent et des prodigieuses espérances que vous donnez à notre littérature. Si l'Académie partage mes sentiments, Isaure n^aura pas assez

i Mgr Gerbet» sa viOi sea œuc/es et l'ccoîe MeiuzisiennCi pai' M. Tabbé de Ladoue, t. I, p. î^.

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de couronnes pour les deux frères. Vos dix-sept ans ne trouvent ici que des admirateurs, presque des incrédules. Vous êtes pour nous une énigme dont les Muses ont le secret.

Au mois de février 1820, Victor Hugo célébra ses dix-huit ans en écrivant Moïse sur le Nil ; il l'envoya aux juges de Toulouse, qui accordèrent à la pièce une amarante d'or réservée, et qui, par lettre du 28 avril, nommèrent l'auteur maître es jeux-floraux. 11 fut proclamé sous ce titre, dans la séance du 3 mai ^

Toulouse la Romaine où, dans des jours meilleurs. J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs

Ainsi s'exprimait Victor Hugo, dix ans plus tard^, dans les Feuilles cV automne. Nous aussi, nous nous complaisons au souvenir de ces jours meilleurs, et nous allons compléter ici l'histoire de ses relations avec l'Académie des Jeux-Floraux. f]n 1820, il lui avait adressé, en même temps que l'ode de Moïse sur le Nil, une héroïde intitulée : le Jeune banni (Raymond à Emma), et une idylle, les Deux âges. Ces deux pièces furent mentionnées.

En 1821, reçu maître es jeux, il n'avait plus le droit de concourir, mais il paya son tribut à l'Académie avec son ode sur Quiberon, slii sujet de laquelle il

* Le Consercateur littéraire, t. II, p. 118.

écrivait à son aini Jules de Rességuier, le 21

Je serai éternellement reconnaissant à l'Académie de son indulgence. J'ai tâché de le lui prouver en lui faisant, pour Tune de ses séances publiques, une ode sur Quiberon, que j'aurai incessamment l'honneur d'envoyer à cet excellent M. Pinaud, qui aura aussi toujours une bien grande place dans mes affections. Je l'ai faite de mon mieux : je regrette d'être de ces hommes dont le mieux est encore si loin d'être bien ; mais j'espère qu'elle aura quelque prix aux yeux de l'Académie, sinon par le talent, du moins par les efforts de l'auteur.

Cet excellent M. Pinaud, dont le nom revient dans toutes les lettres de Victor Hugo à Jules de Rességuier, était le secrétaire perpétuel de l'Académie dos Jeux-Floraux. Incarcéré pendant la Terreur, lié, au sortir de prison, avec Bernardin de Saint-Pierre, il menait de front l'étude des lettres et celle du droit. Sous la Restauration, successivement avocat général et conseiller à la cour royale de Toulouse, puis procureur général à Metz, c'est à ce dernier poste que le trouva la révolution de Juillet. 11 donna sa démission au mois d'août 1830.

En 1822, je trouve deux autres envois du poète aux Jeux-Floraux. « J'enverrai peut-être cette année, à l'Académie, écrit-il le 17 janvier 1822, une ode sur

1 ;M. le comte Albert de Rességuior a inid à notre disposltiou, avco une bonne grâce dont nous ne saurions trop lui témoigner notre gratitude, les nombreuses lettres de Victor Hugo écrites à son père, le comte Jules' de Rességuier, l'un des poètes les plus distingués de la période romantique.

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le Déoouemoil dans la peste. Au moins ne renfermerat-elle aucun sentiment politique *. » Le 3 avril, il adresse sa pièce à Jules de Rességuier. « Maintenant, lui dit-il , elle vous appartient ; donnez-lui le titre qu'il vous plaira. Je l'ai intitulée : Barcelone, afin de la rattacher aux événements récents, quoique le sujet soit réellement ce type moral, et par conséquent lyrique, le Dévouement dans la peste ^. » Et le 19 avril : <( Je suis heureux de l'indulgence avec laquelle vous avez jugé mes odes ; elle vient de votre amitié ; mais je suis confus de l'embarras que vous donne le Dévouement dans la peste. Vous êtes bien aimable, bien bon, mais aussi bien sincèrement et bien tendrement aimé, de moi du moins, parmi bien d'autres. Je suis enchanté que vous ayez bien voulu être le parrain de cette ode. Je l'aime mieux depuis que vous lui avez donné un titre de votre choix. Pourquoi, mon ami, n'avez-vous touché qu'au titre ?» Au lieu des deux titres que le poète avait successivement donnés à sa pièce : — Barcelone, puis le Dévouement dans la peste, — M. de Rességuier avait adopté et fait prévaloir celui-ci, plus général à la fois et plus simple : le Dévouement '.

Dans ce même mois d'avril 1822, Yictor Hugo adressa à ses confrères de Toulouse un remerciement destiné à être lu dans la séance publique du 3 mai :

i Lettre a Jules de Kesâeguiei%

2 Ibid.

3 Odes et Ballades, 1. IVj ode rv.

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