‹ Victor Hugo chez luiChapitre 10 sur 39 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Victor Hugo à Bruxelles. — L'Histoire d'un crime. — Aventures d'une bouteille historique. — La vente du mobilier. — Les amateurs de reliques. — La boussole de la Pinta.

Victor Hugo arrivait à Bruxelles le 13 décembre et jetait au point du jour, dans la gueule du lion de bronze , couché devant l'hôtel de ville , une lettre qui avertissait sa famille qu'il était en sûreté.

Dès le lendemain, tout plein encore des événements qu'il venait de traverser, il écrivit, du 14 décembre au 18 mai, V Histoire d'un Crime, déposition d'un témoin. Il retraçait, dans leur réalité palpitante, toutes les phases de l'attentat du prince, la résistance des républicains, et leur

défaite. Transformé en juge d'instruction , il recueillait toutes les dépositions des proscrits, et rassemblait le formidable dossier d'où est sorti le livre qui vient d'être publié.

Le 12 juin 1852, il commençait le pamphlet vengeur : Napoléon le Petit.

Il avait acheté une bouteille d'encre, qui se trouva épuisée au moment où le livre s'achevait. Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastflle, le poète mettait le mot a fin» au bas de la dernière page de son livre , et, avec les quelques gouttes d'encre qui restaient au fond de la bouteille, il écrivit sur l'étiquette :

De cette bouteille sortit Napoléon le Petit.

Et il signa.

M^^D... avait eu le dévouement de partager Texil du poète. Et, comme elle avait copié le manuscrit de Napoléon le Petit, Yictor Uugo lui offrit cette bouteille en souvenir.

Quelques jours après, M""^ D. . . tombait malade. Elle reçut les soins d'un jeune proscrit, le docleur Yvan, fils du médecin de Napoléon I", et

heureusement elle fut bientôt en voie de guérison.

Un jour le docteur Yvan vit, sur une étagère, dans la chambre de M""^ û..., la bouteille d'où sortit Napoléon le Petit.

— Oh I quelle curieuse relique ! s'écria-t-il. Et, tourmenté du désir de posséder cette bouteille historique, il s'enhardit, et la demanda à sa malade.

^P'D..., fort embarrassée, répondit que c'était un souvenir, dont elle ne se croyait pas le droit de disposer.

Yvan n'osa pas insister. '

Le lendemain, Yictor Hugo venait prendre des nouvelles de M""^ D...; elle dit au poète :

— Le docteur Yvan m'a témoigné un vif désir d'avoir cette bouteille.

— Donnez-la lui, dit le poète, il le mérite bien, il vous a soignée avec tant d'empressement.

— Vous m'y autorisez?

— Mais , sans doute, si cela peut lui faire plaisir.

Lorsque le docteur Yvan vint faire sa visite quotidienne à sa convalescente , il jetait à la dé-

robée un regard de convoitise et de regret à la bouteille, quand M"** D... lui dit : « Docteur, je suis autorisée à vous offrir cette bouteille, je vous prie de l'accepter. »

— Ah, madame! quelle joie vous me faites! Et, triomphant, Yvan emporta la bouteille.

Quelque temps après, le jeune docteur recevait de France une triste nouvelle : son père était très-gravement malade. Le prince Napoléon s'entremit et obtint de son cousin la grâce du jeune proscrit, qui put rentrer à Paris auprès de son père mourant.

Plus tard, Yvan avait un soir à dîner le prince Napoléon ; il se lève au dessert , va mystérieusement ouvrir un bahut et en tire la fameuse bouteille qu'il montre triomphalement au cousin de l'empereur.

Le prince n'eut pas plus tôt lu :

« De cette bouteille sortit « Napoléon le Petit.

— Oh ! je la veux, Yvan, je la veux, elle est à moi, s'écria-t-il , et, malgré la grimace d'Yvan , il mit la bouteille dans sa poche et remporta.

C'est ainsi que la bouteille historique, où Hugo avait trempé sa plume terrible pour stigmatiser l'homme de l'Elysée, passa dans les mains de Jérôme Napoléon, et y est sans doute encore à l'heure actuelle.

Le prince, notons-le en passant, était un admirateur fanatique de Yictor Hugo et de son livre ! « Oh ! comme c'est vrai ! comme c'est bien ça ! » disait-il, en lisant le portrait de son cher cousin, tracé parle grand poëte. Gomme c'est ressemblant !

En 1851, même, il offrit à Yictor Hugo un asile dans sa maison.

Mais quand son cousin eut triomphé, il avait à choisir entre l'exil pauvre, mais digne, et l'acceptation du crime. 11 ne choisit pas l'exil. Et, malgré l'opinion qu'il avait du fils d'Hortense, il

devint prince du sang, logea au Palais-Royal, et reçut la dotation que lui fit sur notre cassette, ce « ruffian impérial^ ce prince vide-gousset^ cet écuyer de Franconi » , qui se fit appeler Napoléon III.

Quel arrachement que l'exil !

Adieu à la patrie, qu'on laisse esclave , aux amis désespérés, aux douces habitudes prises ! adieu à la maison où chaque objet est un souvenir.

Victor Hugo, réfugié en Belgique, dut faire vendre son mobilier de Paris.

Dans un feuilleton de la Presse^ Théophile Gautier annonça la vente des meubles de Victor Hugo, et fit une courte description de cette maison que le poëte avait habitée, 37, rue de la Tour-d'Auvergne. Puis, il disait :

a Espérons que les nombreux admirateurs du poëte s'empresseront à cette triste vente qu'ils auraient dû empêcher en achetant, par souscrip-

tion, le mobilier et la maison qui le renferme , pour les rendre plus tard à leur maître, ou à la France s'il ne doit pas revenir. En tout cas, qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques. »

Si les amateurs de reliques furent nombreux, les voleurs le furent aussi. La police, occupée sans doute à traquer les républicains, avait bien autre chose à faire qu'à surveiller la vente. Et ce fut un véritable pillage.

On entrait dans la maison , on examinait des objets, on les emportait sans payer.

Victor Hugo possédait une boussole de Christophe Colomb, portant cette date 1489, et cette inscription, la Pinta. Il en est parlé dans : Paris et Rome f et l'un des insurgés de Juin, entrés chez le poète, s'était écrié, en la voyant : « Cette boussole a découvert l'Amérique. »

C'était un objet unique, précieux par le souvenir , curieux même matériellement, étant du xv^ siècle. Ce que les hommes du faubourg avaient respecté pendant l'émeute, un monsieur du meilleur monde l'emporta sans façon : « Oh ! ca ne

se vendrait presque rien , » dit-il , et il la prit : tt comme souvenir » . i

Des sculptures en bois doré furent brisées et emportées; une vieille et précieuse tapisserie déchirée en morceaux et volée; cent autres objets furent dérobés par des amateurs de reliques, disciples de ces Vandales qui courent les musées, armés d'un ciseau et d'un marteau, et cassent aux plus belles statues, une main, un doigt, voire même le nez, et emportent ces déb'ris, comme souvenir.

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