‹ Victor Hugo chez luiChapitre 11 sur 39 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La loi Faider. — A Guernsey. — Avril répandu. — Quel dommage de n'être pas proscrit ! — La littérature de Jersey. — Le dimanche. — Prestige du pair de France. — Ses privilèges. — Deux poules à la reine. — « Ah ! vous commencez trop tôt... »

Après Napoléon le Petit la Belgique, ayant fait une loi spéciale, la loi Faider, chassa notre grand poëte, pour outrages à un souverain étranger. Yictor Hugo partit alors pour Jersey, demanda l'hospitalité à l'Angleterre et s'établit à Marine- Terrace. Mais, en 1853, quand le poëte eut jeté à la patrie avilie et courbée les sublimes appels des Châtiments, Bonaparte, trouvant les proscrits encore trop près de France, obtint que l'Angleterre éloignât ces fantômes de la République

assassinée, dont la voix importune venait jusqu'aux Tuileries troubler son sommeil.

Les proscrits émigrèreiit alors à Guernsey, et purent enfin dans cette île fixer leurs pénates errants et rallumer leurs foyers éteints.

Charles Hugo, dans les Hommes de Cexil^ a écrit de sa plume étincelante toutes les péripéties de cette guerre que l'empire triomphant fit à une poignée de vaincus. Et ce sont des histoires bien émouvantes et bien étranges que ces expulsions de proscrits, ces exils dans l'exil.

En quittant Jersey, Victor Hugo s'étabUt à Hauteville-House, dans l'île de Guernsey.

Il y est resté seize années, et ce séjour a laissé un profond souvenir dans sa mémoire.

Tl parle souvent de Guernsey, de ce ciel si clément et si doux. Dans ce tiède éden, l'aloès croît et fleurit. — Je possède une petite photographie représentant un coin du jardin du poète, où se dresse un aloès qui a plus de huit mètres de hau-

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teur. Les camélias poussent en pleine terre, et les jardins ont pour haies des broussailles de fuchsias.

Françofs- Victor Hugo a dit de ce cUmat : « C'est un avril répandu. )>

Souvent le poète, au milieu des agitations de la vie publique, rêvant de retraite et de repos, nous a dit : — Je voudrais partir pour Guernsey, et vous emmener tous avec moi. J'ai une grande salle à manger, et ma table peut admettre vingtcinq personnes. La cuisine de l'île est peu variée, c'est la cuisine anglaise; mais enfin vous vous en contenteriez : un bon rostbeef et de bonnes pommes de terres, cela suffit pour vivre. — Au fond de mon jardin, je ferais bâtir un théâtre, et nous y jouerions les pièces du Théâtre en liberté.

Tout cela nous a paru si tentant (de loin), que nous nous sommes écriés en riant : — Quel dommage, cher Maître, que nous ne soyons pas proscrits tous ensemble !

La population de ces îles qui furent autrefois françaises, parle moitié l'anglais, moitié le patois

normand, ou un français bizarre, mâtiné d'expressions anciennes et de tournures anglaises. Les phrases sont si étrangement construites qu*on ne peut s'empêcher d'en sourire.

C'est un des journaux les plus littéraires de Jersey, qui annonçait ainsi l'arrivée de Victor Hugo :

« Avant-hier, débarqua dans tile, M. Victor Hugo, un de nos muses les plus distingués. »

En général, l'esprit de la population n'a plus rien de gaulois ; la pruderie anglaise et le rigorisme protestant ont envahi les mœurs. L'intolérance et le fanatisme font les plus beaux ornements du Jersiais.

On sait que le dimanche est, pour les Anglais, le jour consacré à un austère et religieux ennui. Ce jour-là, l'Angleterre a le spleen divin • nulle maison n'est ouverte, on ne voyage pas, on ne sort pas de chez soi, on ne se permet d'autre plaisir que la lecture de la Bible en famille.

On a cependant le droit de manger et de boire, de boire surtout.

A Jersey, les voyageurs qui venaient voir Hugo

et qui arrivaient le dimanche, étaient insultés en débarquant.

La reine d'Angleterre, n'ayant sans doute pas pu faire autrement, arriva une fois le dimanche dans l'île.

La foule était sur les quais, mécontente et presque hostile. — Victor Hugo se trouvait par hasard sur le port, au moment où la reine débarquait : il se croisa avec elle, et se découvrit.

« Ce n'était pas la reine que je saluais, dit-il, c'était la femme. »

Ce fut le seul salut que reçut la reine. Il est vrai qu'il en valait beaucoup d'autres ! mais pas un Jersiais n'ôta son chapeau devant cette reine qui osait voyager le dimanche.

Le poète avait chez lui un billard qu'il livrait aux proscrits. — Quand, le dimanche, ces hommes venaient chez le poète se distraire et se délasser de leurs travaux de la semaine, on était obhgé de fermer les volets et d'amortir le choc des billes : la population aurait pu s'indigner et attaquer ces païens.

Pourtant, la maison de Yictor Hugo avait un

prestige. — « Vous croyez peut-être, nous disait le poëte en riant, que c'est parce que j'étais Victor Hugo ? Non î C'est parce que j'étais investi d'un titre toujours respecté en Angleterre. J'étais pair de France, et les pairs de France et d'Angleterre jouissent de privilèges curieux, yy

En Angleterre, on n'abroge pas les anciennes lois, on les laisse tomber en désuétude; il suit de là que de vieilles coutumes sont restées vivaces dans quelques comtés, et dans les îles qui ont une certaine autonomie. Pour cette raison, la législation anglaise est un bizarre mélange d'usages démodés, de coutumes locales, et de lois progressistes. — Dans ce pays libre, on retrouve côte à côte, pêle-mêle, le douzième et le dixneuvième siècle.

Ainsi, en sa qualité de pair de France, Victor Hugo avait le droit de ne pas faire balayer devant sa maison , et de ne pas faire arracher l'herbe qui croissait devant sa porte. Il avait le droit de mettre sa jambe dans le lit de la reine.

En revanche, il lui devait deux poules par an, et, chaque année, le dimeur venait ponctuellement

en réclamer le prix, au nom de la reine d'Angleterre, suzeraine du duché de Normandie.

Le titre de pair était donc une protection pour Victor Hugo ; on l'appelait milord, et le gouverneur de l'île était son inférieur.

Il existe une vieille inimitié entre les Jersiais et les Guernsiais, de sorte que l'expulsion des proscrits de Jersey devait être un titre à la sympathie de Guernsey, Cependant, telles avaient été les calomnies des journaux vendus à Bonaparte, telles avaient été les manœuvres des mouchards, que ces populations ignorantes, sur la foi des feuilles répandues par les émissaires de l'Elysée, prenaient les réfugiés pour des voleurs et des bandits.

Ce ne fut qu'à force de temps que les proscrits eurent raison de l'hostilité que témoignait le peuple à ces hommes, <c que la société française rejetait de son sein » .

Une petite anecdote va montrer quelle fat tout d'abord l'attitude des insulaires à leur égard.

Le jour même de leur arrivée à Guernsey, dans l'auberge où plusieurs d'entre eux descendirent, une somme de dix schellings qui avait été déposée sur la table, pour payer une dépense, fut soustraite, on ne sait comment. Et comme on se plaignait au constable de ce léger vol, s'adressant aux Français, ce magistrat leur dit gravement ces mots mémorables et pleins de sous-entendus : c( Ah ! vous avez tort ! vous commencez trop tôt ! n

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