‹ Victor Hugo chez luiChapitre 9 sur 39 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le coup d'État. — La résistance. — La tête de Victor Hugo mise à prix. — Cinq heures de fiacre. — Chez le marquis. — Cinq jours de prison. — La fuite. — Un soupeur malgré lui *.

Jusqu'au 18 novembre 1851, Paris s'était attendu au coup d'État. Cette date passée, on ne voulut plus y croire, et les hommes de l'ÉIysée s'efforçaient hypocritement de détourner tous les soupçons.

On pourra lire dans V Histoire d'un Crime les paroles que le prince-président avait dites à Michel de Bourges, le 28 novembre :

« Je voudrais le mal, que je ne le pourrais

* Ce chapitre était écrit avant la publication de V Histoire d'un Crime. Aussi y retrouvera-t-on quelques détails que Victor Hugo noua avait racontés, et que tout le monde a lus maintenant dans le livre du Maître. Nous ne croyons pas cependant devoir les retrancher ici.

pas ; hier, jeudi, j'ai invité à ma table cinq des colonels de la garnison de Paris; je me suis passé la fantaisie de les interroger chacun à part ; tous les cinq m'ont déclaré que jamais l'armée ne se prêterait à un coup de force, et n'attenterait à l'inviolabilité de l'Assemblée. Yous pouvez dire ceci à vos amis. »

Le dîner dont parlait le prince Louis avait sans doute été le marché où les colonels avaient vendu leurs régiments. Mais une naïve confiance avait remplacé les appréhensions des premiers jours. On disait du prince : a C'est un idiot, un visionnaire. Il est plus bête que méchant. » Et l'on souriait.

Et Victor Hugo, un soir de juin 1877, nous disait : La première phrase de mon livre est celle-ci :

«Le 1" décembre 1851 , Charras haussa les épaules et déchargea ses pistolets. »

Il est impossible de peindre d'une manière plus frappante la naïve confiance du pays qui s'endormait au bord même du précipice.

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Les républicains comptaient, du reste, sur le commandant de l'armée de Lyon, le général Neumayer.

Si Bonaparte bouge, disait-on, Neumayer marche sur Paris.

Cinq jours après le coup d'Etat, le général Neumayer marchait, en effet, sur Paris ; mais il n'était pas à la tête de ses troupes, et venait prêter serment à Bonaparte.

Ah ! je le sais bien, tout ne fut pas honte et lâcheté à cette heure maudite ; s*il y eut des Dupin et des Saint- Arnaud, il y eut aussi de fiers courages, de nobles indignations, et nous ne louerons jamais assez les grandes âmes héroïques de ceux qui, dans ce moment, se dévouèrent pour sauver l'honneur, et luttèrent jusqu'à la fin contre celui qui violait la patrie.

Les républicains firent tout ce qui était humainement possible pour organiser la lutte. Mais l'Assemblée était discréditée et impopulaire.

Paris, décimé aux journées de juin et effrayé par la fusillade du boulevard Montmartre, ne fit que des efforts isolés et stériles.

Yoilà le résultat des politiques troubles. Le peuple, étonné et indifférent, ne comprend pas et laisse faire. Il ne sait plus où est son devoir, ni même son intérêt; et le vent farouche des appels aux armes ne souffle que sur un brasier éteint.

La mort de Baudin est sans effet. Les efforts surhumains de Yictor Hugo, de Sehœlcher, de de Flotte, de Madier de Montjau, et tant d'autres, sont stériles et vains ! Les appels de ces combattants n'éveillent pas d'écho, ne soulèvent pas une armée !

Tous ces vaillants ont été vaincus, et ils ont dû partir laissant la patrie en proie aux bandits triomphants !

Victor Hugo, président du comité de résistance, était l'âme de la lutte.

On conçoit que les hommes de l'Elysée eussent un vif désir de s'emparer de lui. Dès le 3 décembre, sa tête était mise à prix, et j'ai eu entre les mains une lettre d'Alexandre Dumas père à Bocage. Elle était ainsi conçue :

3 décembre 1851.

Mon cher Bocage,

Ce soir, il a été promis vingt-cinq mille francs à quiconque arrêterait ou tuerait Victor Hugo. Si vous savez où il est, empêchez que, sous aucun prétexte, il ne sorte.

A. Ddmâs.

Quand l'essai de résistance eut avorté et que tout espoir de victoire fut enlevé, il fallut bien songer à la fuite. Mais toutes les précautions étaient prises par le gouvernement, et les hommes de l'Elysée et de la rue de Jérusalem avaient hérissé les frontières de mouchards.

Quitter Paris, sortir de France, fut donc le problème qui se posa à Victor Hugo quand le coup d'Etat triomphant fut maître de Paris.

Pendant le combat, on fait le sacrifice de sa vie; mais, la lutte finie, il fallait s'échapper et porter à l'étranger la Némésis vengeresse.

La noble et vaillante femme qui, le 2 et le 3 décembre, avait accompagné le poëte ; qui, sur la place de la Bastille, au moment où Victor Hugo lançait aux généraux ses apostrophes indignées, se pencha à son oreille, en lui disant : ce Vous allez vous faire fusiller » ; et, dans les jours de combat, où le comité de résistance dut jouer à cache-cache avec les assassins de M. de Maupas, avait été une sentinelle vigilante, épiant les mouchards et déjouant leurs recherches ; après avoir eu le bonheur d'avertir deux fois la réunion de l'arrivée des troupes, se chargea encore de trouver un asile à Victor Hugo.

Elle avait fait obtenir un prix de vertu de cinq mille francs à une pauvre femme qui s'était chargée de deux orphelins, et n'avait que son travail pour vivre, et pour nourrir ses enfants adoptifs.

Le souvenir de celte femme lui vint. M"'*' D... était dans un fiacre avec Victor Hugo, elle jeta au cocher l'adresse de sa protégée.

On arrive. Elle monte six étages et' frappe à la porte. L'ouvrière paraît.

— Vous savez ce qui se passe, madame ; je m'adresse à vous : pouvez-vous cacher ici Victor Hugo?

— Non !

M'"" D... n'en entendit pas davantage. L'ouvrière balbutiait encore des explications, que M""' D... se précipitait dans l'escaher obscur, au risque de se briser, sautait les marches quatre à quatre, et, frémissante, indignée, remontait dans le fiacre qui se remit à rouler au hasard dans Paris.

Il revint des faubourgs vers le centre et passa sur la place du Palais-Royal, où Victor Hugo put voir des canons braqués sur toutes les rues.

Il y avait plusieurs heures que la voiture allait ainsi, il fallait cependant prendre quelque nourriture et du repos. M""^ D..., à bout de ressources et de forces, pensa alors au marquis de M...,

directeur d'un grand journal légitimiste, ancien ami et parent de Victor Hugo. Elle se dit qu'il n'y avait pas à hésiter, qu'il fallait tout tenter ; le fiacre roula et vint s'arrêter à la porte du marquis.

Victor Hugo demeura dans le fiacre etM""^ D... se fit annoncer chez la marquise.

Sans rien laisser paraître de sa fatigue , de ses angoisses, elle entre, le sourire aux lèvres, et cause de choses banales....

Le nom de Victor Hugo, prononcé incidemment, laisse la marquise indifférente.

Dévorée d'inquiétude, et la mort dans le cœur, M^^D... allait prendre congé, quand le marquis entra.

— Ah î madame, rassurez-moi ! Il court tant de bruits contradictoires î On m'a dit que Victor Hugo s'était embarqué à Calais, est-ce vrai?

— En effet, marquis, il est sauvé !

— Ah! quel bonheur... On m'avait dit d'un autre côté qu'il était assassiné.

Pendant que la marquise donnait un ordre, ^r^D... fait un signe au marquis, il s'approche, et rapidement, à voix basse, elle lui dit :

— Eh bien ! non ! il n'est pas parti, il est à Paris !

— Ah ! le malheureux ! Esl-il au moins en sûreté? Où est-il?

— En bas, dans un fiacre.

— S. n. d. D., cria le marquis, et vous ne le disiez pas !

Ce juron énergique fut pour M"° D... plus agréable à entendre que la plus douce des promesses. Le cœur battant de joie, elle courut à la voiture. Le soir était venu et le gaz n'était pas encore allumé ; Victor Hugo put quitter le fiacre et monter chez le marquis sans être remarqué , même du concierge.

La chambre du marquis et celle aela marquise étaient séparées par la salle à manger. On donna à Victor Hugo la chambre de la marquise dont on masqua la porte en poussant un buffet. On acheta le silence de la cuisinière, et Victor Hugo fut prisonnier.

n demeura ainsi cinq jours entiers. Il entendait de sa chambre, pendant le dîner, la conversation des amis du marquis. On parlait de lui : — Victor

Hugo est tué ! — Non, il est sauvé ! — 11 est en Angleterre ! — Il est à Paris ! — Alors, qu'il se cache bien, car si Bonaparte peut le faire arrêter, il est perdu.

Pendant ce temps, le marquis s'était procuré un passe-port, et le 12 décembre, au soir, il accompagnait à la gare du Nord Yictor Hugo déguisé de son mieux.

Le marquis venait de quitter son prisonnier, et le train allait partir, quand, dans la salle des Pas-Perdus, il rencontre un homme de son journal, soupçonné depuis quelque temps d'être un espion de Bonaparte.

— Tiens! vous voici, monsieur le marquis, lui dit son rédacteur en l'abordant j que faites-vous à cette heure à la gare?

(( Il nous a surpris, nous sommes perdus, se dit le marquis ». Puis, souriant : « Je viens de reconduire un jeune cousin de province qui a passé deux jours à Paris, et j'ai une migraine atroce ; mon cousin n'a pas dîné à la maison, et pour le reconduire, moi-même je n'ai pas pris le

temps de manger; je meurs de faim, et je rentre bien vite » .

Alors il pensa : « Mais si je le quitte, il va de ce pas avertir la police ». Et se ravisant : « Eh bien! non, je ne rentre pas chez moi, l'heure du dîner est passée, venez donc me tenir compagnie ! » Et le marquis entraîna son rédacteur au restaurant voisin.

Il fit servir un souper déhcat, combla son commensal de vins fins et de liqueurs, disant à part soi : c( Toi, mon bonhomme, je ne te lâche pas. » Les bouteilles succédaient aux bouteilles, et bientôt le rédacteur fut parfaitement gris.

Enfin, trois heures du matin sonnèrent. « Le train est maintenant arrivé en Belgique » , se dit le marquis, et il se leva pour sortir. Il solda l'addition qui se montait à plus de quatre-vingts francs, emballa son rédacteur dans un fiacre et rentra chez lui.

Le lendemain soir, le marquis recevait une lettre de Victor Hugo. M""^ D... était là, anxieuse. — Il est sauvé, s'écria-t-il. Il est à Bruxelles.

Enfin ! — Et il était tout pâle d'émotion. « Quel poids de moins j'ai sur le cœur, dit-il à M"^ D... Si on était venu arrêter Yictor Hugo chez moi , je n'avais qu'un parti à prendre : celui-ci — (et il montrait un pistolet); le premier coup était pour le commissaire, le second pour moi; car jamais on n'eût voulu croire dans le monde que je n'avais pas vendu mon prisonnier. »

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