CHAPITRE X
Les espions. — Un pur ! — Une scène de francs-juges. — La jalousie d'une femme. — La malle à double fond. — Le jugement. — La prison pour dettes. — Un vilain monsieur !
On reconnaissait l'œuvre des mouchards de l'empire dans cette prévention du peuple contre les proscrits. — Les espions, en effet, pullulaient autour d'eux. — De tout temps les agents provocateurs ont été les enfants chéris de la police. Ce sont des instruments si utiles et si précieux !
Leur devise est « toujours plus loin » ; ils dépassent les plus avancés des partis. Ils ont pour rôle et pour fonction d'attirer à eux les naïfs, les âmes simples, souvent les meilleures, et les moins en garde contre l'hypocrisie des dévouements et les utopies des systèmes.
Il est si facile à griser, le peuple, avec des semblants de générosité et des mensonges. — «Yous vous dites démocrates, hommes de progrès, vous? — Arrière, — nous voilà! — Liberté de la presse, liberté d'association, liberté de réunion ! Qu'est-ce que tout cela? — Des mots creux avec lesquels vous endormez le peuple : vous n'êtes que des imposteurs, et c'est nous qui sommes les vrais amis du peuple, les purs démocrates socialistes! — Et la seule question la voici : votre portemonnaie ! Yous êtes riche, moi pauvre ! — Partageons, s'il vous plaît ! »
Et les naïfs se laissent prendre à ces faux, à ces funestes amis du peuple.
Quels précieux auxiliaires pour le pouvoir que ces agents, qui vont semant ainsi la division dans le camp ennemi, et sont le dissolvant le plus actif parmi des hommes qui, n'ayant au fond qu'une seule, une même pensée, seraient, par leur entente et leur union , une force redoutable et menaçante pour la tyrannie.
Les mouchards furent cultivés par Tempire.
VICTOR HUGO CHEZ LUI. i07
A Jersey, était un jour apparu un proscrit. Il s'appelait Damascène Hubert, et se disait architecte aux Andelys. Cet homme s'était en peu de temps fait une réputation parmi les proscrits. Il était le vrai et le seul démocrate. Quand Victor Hugo passait, il disait : « Voilà le tyran! et quand nous rentrerons en France, mon premier coup de fusil sera pour lui ».
Déconsidérer Victor Hugo dans la proscription , ce n'était pas une idée si bête ! on en conviendra !
Damascène Hubert disait : « Je suis, moi, l'ami des misérables, et, tant qu'il y aura des misérables, je veux être misérable comme eux. » Et sa vie avait, en effet, quelque chose d'austère. Il s'était logé dans une cave, entre Saint-Hélier et Saint-Aubin. Il n'avait pas de lit, et couchait sur la dalle, dans son sous-sol. Il vivait de pain et d'eau ; il allait vêtu de haillons. Il y avait en lui je ne sais quoi d'un saint Jérôme, d'un apôtre farouche.
Cet être apocalyptique eut bientôt un cercle
d'admirateurs, de fanatiques même, parmi les proscrits.
Les proscrits avaient fondé entre eux une caisse de secours, qui donnait chaque jour, à ceux qui se trouvaient dans le besoin, une somme suffisante pour vivre ; Damascène Hubert refusa formellement tous les secours qui lui furent offerts.
Un Jersiais, nommé Cowet, républicain, qui possédait plusieurs milliers dB livres sterling de rente, frappé de la sauvage grandeur de ce proscrit, s'était fait son ami, et était l'un de ses plus fervents admirateurs, et il lui disait : « Voyons, je ne veux plus que tu vives dans ta cave ; viens demeurer avec moi ! »
a — Non! répondait Hubert; tant qu'il y aura des malheureux qui n'ont pas de lit, je ne veux pas de lit ! » Et il couchait sur la paille. C'était Job dans la cave de Marat.
Une nuit de l'été 1853, Victor Hugo, fatigué du travail de la journée, goûtait le premier som-
meil, quand son fils, François-Yictor, frappe à la porte de sa chambre et entre.
— Qu'y a-t-il? fait Victor Hugo.
— Je te demande pardon de te déranger, mon père ; mais il faudrait te lever.
— Ah ! et pourquoi donc?
— Pour une affaire grave ; il y va de la vie d'un homme; notre présence est nécessaire. C'est Kesler qui vient nous chercher.
Victor Hugo s'était habillé : avec ses fils, Charles et François, accompagné de A. Vacquerie et de Hennet de Kesler, il se met en route.
Il s'agissait d'aller à près d'une demi-heue de Marine-Terrace, à l'auberge d'un nommé Bovet.
Il était près d'une heure du matin quand ils arrivèrent ; on les fit descendre dans une espèce de sous-sol assez vaste, et Victor Hugo se trouva tout à coup en présence d'une véritable scène de francs-juges.
Quarante ou cinquante proscrits se pressaient dans la salle, éclairée seulement par quatre ou cinq chandelles de suif.
Au fond, une table à laquelle était assis le
président de l'assemblée, un proscrit nommé Cahaigne, et devant la table, assis sur un tabouret, la tête basse, avec l'attitude d'une bête fauve tombée dans une fosse, non attaché, mais gardé à vue par quatre proscrits, l'homme apocalyptique, le Brutus, le pur, le vrai démocrate socialiste, Damascène Hubert, en personne.
Voici ce qui s'était passé :
Cet homme était tombé malade; les proscrits le soignèrent fraternellement, passant la nuit auprès de lui, et se relayant au chevet de son lit^ — car, à la nouvelle de sa maladie, un proscrit lui avait envoyé son matelas. — François- Victor et Charles Hugo le veillèrent comme les autres.
11 faut dire que cet homme qui n'avait pas ou presque pas de chemise, avait cependant pour maîtresse une blanchisseuse. Je ne sais quel motif de jalousie ou de haine il pouvait avoir donné à cette femme; mais, un soir, les deux proscrits
qui étaient auprès du malade virent arriver cette femme dans le bouge de Damascène Hubert.
Elle entre furieuse, va droit au lit du malade, l'accable d'injures, et, comme les proscrits veulent la faire sortir et lui ordonnent de laisser le malade en repos^ elle tourne sa colère contre eux et leur crie ironiquement : « Vous en êtes encore de fiers imbéciles, vous î Vous êtes là à le soigner comme un ami, et c'est un mouchard I »
On est ombrageux quand on est proscrit. Cette accusation fit dresser l'oreille aux deux hommes. Et pendant que, ramassant ses forces, le malade criait des menaces et des injures à la femme qui le dénonçait, les proscrits s'approchèrent du lit.
— Vous entendez, Hubert, ce que dit cette femme?
— Ce n'est pas vrai ! grogna Hubert.
— Fouillez sa malle, et vous verrez, reprit la femme.
Les proscrits s'approchèrent de la malle qui était poussée sous le pliant du malade.
Celui-ci rugissait : « Yous êtes chez moi, ici, je vous défends de toucher à ma malle. »
— Donnez-nous vos clefs, Hubert, reprenaient les proscrits impassibles, sentant peu à peu le soupçon pénétrer dans leur esprit.
— Je ne veux pas, criait Hubert; allez-vous-en, vous êtes chez moi, ici !
— Je sais où elles sont, les clefs, dit encore la femme qui assistait avec joie à la scène et savourait l'impuissante fureur d'Hubert. Elles sont là ! et elle montrait un coin du mur.
Les proscrits prirent les clefs, et tandis que Damascène Hubert s'agitait convulsivement sur son lit, ils ouvrirent la malle.
Ils en tirèrent quelques bardes, quelques haillons; mais, ayant tout fouillé, ils ne trouvèrent aucun papier.
Le malade poussait déjà des grognements de triomphe : ce Yous voyez bien qu'il n'y a rien ! ce n'est pas vrai ! »
La femme, implacable, s'écria encore : « Sontils bêtes! Yous ne voyez donc pas la différence qu'il y a entre la profondeur de la malle, dedans.
et sa hauteur, dehors? Il y a là un double fond, défoncez-le, et vous verrez ! »
Hubert hurla de plus belle ; mais, sans se soucier de ses vociférations, les proscrits firent sauter le double fond, et une avalanche de papiers tomba de cette cachette...
Bientôt les autres proscrits furent avertis et appelés; la colonie de Saint-Hélier et des environs fut sur pied.
Damascène Hubert fut saisi, habillé et emporté à l'auberge voisine, chez Bovet, où on était en train de le juger quand Victor Hugo arriva.
Les lettres et les papiers trouvés dans sa malle ne laissaient aucun doute. C'était toute une correspondance entre ce misérable et le préfet de police Maupas ; plusieurs des lettres débattaient le prix de ses odieux services.
L'indignation des proscrits était au comble. Quelques-uns de ceux qui avaient été les plus
fervents sectaires de cet homme, furieux d'avoir été trompés, et honteux de leur déconvenue, étaient les plus acharnés contre lui. Quelques autres, indignés aussi, se taisaient cependant. Il semblait que cet homme, convaincu de trahison, gardât encore à leurs yeux quelque chose de l'apôtre qu'ils avaient admiré.
Et lui, farouche, courbant le front, les yeux à terre, il gardait le silence.
Certes, la colère des proscrits était légitime ! et la grande majorité des assistants voulait faire une prompte justice de l'espion. Il était condamné; et l'aubergiste Boyet qui avait été un des fanatiques de Hubert, passant de l'admiration à la rage, offrit de garrotter cet homme, de le rouler dans quelque couverture, et, avec l'aide de deux proscrits, de l'aller jeter à la mer.
Victor Hugo, ses fils, A. Vacquerie, Kesler et quelques autres, repoussèrent la mort : Victor Hugo prit la parole; il remontra aux proscrits qu'ils n'avaient pas le droit de se faire ainsi justice à eux-mêmes; il leur dit qu'ils se mettaient
SOUS le coup des lois du pays où ils se trouvaient; que les juges ne tiendraient aucun compte de leur juste colère, de leur droit même, et qu'ils seraient traités en assassins. Enfin Victor Hugo s'opposa si énergiquement à cette exécution que les proscrits y renoncèrent.
On délibéra alors sur les moyens de se débarrasser de cet homme, et en même temps de le mettre dans l'impuissance de nuire et de recommencer ailleurs ses infamies.
L'un des proscrits proposa de le mettre en liberté, mais après lui avoir préalablement coupé le lobe de l'oreille.
« C'est une blessure légère, peu douloureuse, dit-il, et au moins tous les proscrits pourront le reconnaître, le traître; nos avis signaleront à toute la proscription l'homme à l'oreille coupée. »
Victor Hugo s'opposa encore à ce châtiment.
Alors l'aubergiste Bovet eut une idée. Ce misérable Hubert lui devait, pour le loyer de sa cave et pour sa nourriture, une centaine de francs. Aux termes de la loi anglaise, le créancier avait le
droitde faire emprisonner son débiteur. Le matin même, la plainte était entre les mains du centenier, et Damascène Hubert était prisonnier pour dettes.
Les proscrits étaient obligés de donner 15 pences par jour pour sa nourriture à la prison. Chacun payait une semaine à son tour. L'espion resta ainsi quelques mois sous les verroux. Puis, une fois que revenait le tour de Victor Hugo, A. Yacquerie dit au poète : ce Êtes-vous d'avis de donner encore de l'argent pour qu'un homme soit en prison ? »
— Ma foi , non ! dit Victor Hugo ; et demain quand le centenier viendra, dites que je n'y suis pas.
Le centenier se présenta, et comme il ne reçut pas la somme fixée, — aux termes de la loi anglaise, — il remit immédiatement le prisonnier en liberté.
Damascène Hubert prit le premier packet et ne reparut plus.
C'est ainsi que l'espion de Bonaparte dut à Victor Hugo, non-seulement la vie, mais encore la liberté.
Que de fois le poète eut de ces déceptions qui rendraient circonspecte et soupçonneuse toute autre âme moins généreuse et moins ouverte que la sienne. Que de fois il a été trompé par de faux frères. Et tout récemment encore, il me citait un jeune homme qui, pendant son séjour à Bruxelles, s'était introduit auprès de lui. N^il n'était plus enthousiaste, nul plus ardent, nul plus fidèle disciple ! Combien de fois ce jeune Judas s'est assis à la table du Maître! Un jour même, il demanda à Victor Hugo la faveur d'entrer dans son cabinet de travail, et là, se jetant à genoux, il baisa la page commencée qui se trouvait sur la table de travail du poète.
Quelque temps après, ce disciple enthousiaste, ce fervent adorateur, s'escrimait du bec et des ongles contre Tidole, et dans je ne sais quelle feuille immonde passait son temps à insulter l'homme éternel.
Et cela pour de Targent!