CHAPITRE XI
Hauteville-House. — La galerie de chêne. — Le fauteuil des aïeux. — La liberté. —L'encrier des quatre grands esprits du siècle. — La chambre Garibaldi. — Les dessins.
C'est à Guernsey qu'est la vraie maison du poète ; Hauteville-House est la demeure qui s'est peu à peu transformée sous sa fantaisie ; où chaque salle, chaque pan de mur, chaque meuble, garde quelque chose de lui-même, et semble dire : le Maître a passé là.
C'est à Hauteville-House que sont tous les objets d'art, les curiosités que Yictor Hugo rapportait de ses voyages, et les portraits de famille.
C'est là que se trouve la galerie de chêne, tout entière ornée de panneaux et de meubles anciens; et parmi les curiosités de cette galerie,
citons une stalle, aux armes des Bourbons, qui fut, dit-on, dans la cathédrale de Chartres, réservée aux filles de France, quand elles allaient en pèlerinage dans cette basilique.
Dans la salle à manger, au haut bout de la table, est un grand fauteuil fermé par une chaîne, et où nul jamais ne s'assied. C'est le fauteuil des ancêtres : sella defunctorum. Et le poète fait ainsi présider le repas par l'âme des aïeux.
Partout des inscriptions, des dessins et des vers du poète.
M"** D. . . avait offert à Victor Hugo une Notredame des Victoires en vieux Rouen. C'était une rare et merveilleuse pièce que cette vierge portant dans ses bras l'enfant au globe. — Pour donner à ce précieux bibelot de sainteté le droit de cité dans son salon républicain, Victor Hugo écrivit au-dessous ce quatrain :
« Le Peuple est petit, mais il sera grand , Dans tes bras sacrés , à mère féconde ,
0 Liberté sainte , au pas conquérant, Tu portes l'enfant qui porte le monde. »
Et résumant son idée en un vers latin, Victor Hugo écrivit encore cet hexamètre aux pieds de la vierge transformée en Liberté :
« Liber tas popiilum, 'populus dum sustinet orbem. ■
C'est à Guernsey qu'on peut voir un encrier quatre fois historique.
Avant l'exil, on était venu prier Victor Hugo d'offrir à un bazar de charité son encrier, et ceux de Lamartine, de George Sand et d'Alexandre Dumas père.
Victor Hugo consentit, obtint de ses trois amis un encrier, y ajouta le sien, comme on le lui demandait, et les fit enchâsser aux quatre coins d'un petit meuble de chêne.
Quand vint la vente, ce fut le poète lui-même qui racheta son off'rande, pour une belle somme, ma foi ! El il est resté possesseur de « l'encrier
des quatre grands esprits du siècle », comme on l'avait appelé.
— Vers le temps de Mentana, une chambre avait été préparée pour recevoir Garibaldi, s'il acceptait l'hospitalité que le grand poète offrait au grand patriote en ces vers admirables :
« Oui, viens! chacun de nous, frère à l'âme meurtrie, Veut avec son exil te faire une patrie. Viens, assieds-toi chez ceux qui n'ont plus de foyer. Viens, toi qu'on a pu vaincre, et qu'on n'a pu ployer. Nous chercherons quel est le nom de l'Espérance, Nous dirons : Italie, et tu répondras : France, Et nous regarderons, car le soir fait rêver, En attendant les droits, les astres se lever ! »
Le grand soldat ne put se rendre à Guernsey, mais son nom est resté à la chambre qu'il devait occuper, — c'est la chambre Garibaldi.
C'est encore à Guernsey qu'est la galerie grandiose et étonnante des dessins du Maître. Nul
n'ignore que Victor Hugo dessine avec une puissance et une originalité égales à celles de son style. Les traits de plume, comme les phrases, portent la griffe du lion. Tout le monde a vu quelque reproduction de ces magistrales œuvres, et je sais qu'une collection de ces puissantes esquisses va être répandue par la photographie. Victor Hugo dessine avec une plume d'oie, avec un morceau de papier roulé, avec une allumette, avec tout ce qui lui tombe sous la main ; et il produit des oppositions d'ombre et de lumière d'une intensité frappante.
J'ai vu quelques-uns de ces chefs-d'œuvre : c'est le château de Ruy-Gomez, avec ses murs croulants, ses tourelles en ruine, ses clochetons branlants, ses arches béantes et sombres. C'est la rue d'une ville du moyen âge, avec ses pignons et ses clochetons pointus. Chez M. A. Vacquerie, on peut admirer, entre autres, deux pages d'une étonnante grandeur : c'est un navire désemparé, brisé, roulant au gré de la tempête sur une mer en démence -, au-dessous, est écrite cette devise : Fracta sed invicta.
N'est-ce pas l'âme même du Maître ?
Un autre dessin montre une vague énorme , écuraeuse et sombre, l'océan soulevé par l'ouragan; ce dessin .a pour épigraphe : Ma destinée.
Le graveur Chenay reproduisit, pendant l'exil, un album des dessins les plus curieux, et Victor Hugo, en offrant cet album à M"* D..., écrivit ces vers à la première page.
Il met sous votre aile aujourd'hui Ces dessins, qu'hélas on déterre.
Plaignez-le de ce double ennui, Etant le proscrit volontaire, D'être le peintre naalgré lui.