CHAPITRE XII
La jeunesse sous Tempire. — Lettres à Victor Hugo. — Billets précieux. — Salut à un nouveau-né. — Hennet de Kesler. — Le cabinet noir. — L'article du Gode. — Inutile d'ouvrir.
Qui de nous, jeunes gens, quand on étouffait sous l'empire, n'a jeté en des strophes ardentes ses indignations, ses angoisses, ses appels? C'est à Victor Hugo que nous adressions ces jeunes rimes, où parmi les bégaiements de notre poésie éclataient la haine de la tyrannie et l'énergique volonté de combattre pour la délivrance. . .
C'est vers le grand poète que se tournaient les regards de la jeunesse. C'est lui qui, avec deux livres, avait fait de nous les soldats de la Répubhque. Et l'on peut dire que s'il a été le père de
tous les poètes contemporains , il a été aussi le Maître politique des générations qui sont arrivées à l'âge d'homme pendant que l'empire pesait sur la France.
Dans le silence de mort que Bonaparte avait fait autour de son crime, seule la voix du grand exilé retentissait jusqu'à nous; et comme des prisonniers enchaînés, bâillonnés mais rugissants, l'oreille tendue, le regard ardent, le cœur battant d'espérance, nous écoutions au loin le clairon des Châtiments sonner l'heure de la justice et le réveil de la Patrie.
C'est donc à Hugo que nous écrivions !
Dans les dernières années de l'empire, impatient du joug, j'envoyais à Guernsey mes vers de la vingtième année. Ils me font sourire aujourd'hui, mais je n'en rougis pas ! car ces enfantillages avaient pour principe l'enthousiasme , l'amour du bien, de la justice, et de la Liberté ! Et qui donc parmi les jeunes d'alors n'a pas fait comme moi ?
Voici quelques-unes de ces rimes entre mille
autres
A Victor Hugo...
... Ah ! . . lorsque tous les fronts sont courbés vers la terre. Lorsque le peuple est vil, et ne sait que se taire, Et sourit dans sa lâcheté ;
Lorsqu'il laisse au repos sécher sa main puissante, Oh ! nous sommes heureux que ta voix menaçante Jette le cri de Liberté.
Quand des dogues, avec des rauquements de joie, Mordent dans notre honneur comme dans une proie. Et déchirent nos lois ;
Lorsque la Liberté prise à la gorge, râle. Oh ! nous aimons alors entendre ta voix mâle Revendiquer nos droits !
Et lorsque nous voyons la débauche et le crime Fouler, le front levé, le corps de leur victime, Et triompher insolemment,
Nous aimons la fureur sainte qui te soulève. Et nous battons des mains quand nous voyons ton glaive Se tirer pour le châtiment...
Juillet 1867.
Quelques mois après, je disais encore :
— Et toi, Maître, notre prophète, Dont les yeux percent l'avenir ; Qui, lorsque les rois sont en fête, Nous dis : « Tout cela va finir ! »
Toi, le Daniel impassible
De ces Balthazars effarés ;
Toi, dont la main calme et terrible
Ecrit : Mane, Thecel, Phares...
Parle-nous ! parle ! le temps presse '• Parle ! car nous désespérons !
Affermis notre âme en détresse Par les chants mâles des clairons.
Chante-nous, chante l'espérance :
Assez de deuils, assez de pleurs !
Dis-nous que notre pauvre France Va voir la fin de ses douleurs.
Montre-nous Taurore vermeille !
Dis-nous qu'après un long sommeil La conscience se réveille Lumineuse comme un soleil !
Qu'au-dessus des crimes funèbres Du prêtre et du tyran hagards.
Le châtiment dans les ténèbres Va bientôt luire à nos regards!
Malgré l'inaction fimeste
Qui nous fit pareils à des morts.
Assez de volonté nous reste Pour tenter les derniers efforts.
Car dans la prison souterraine Où l'empire nous a jetés, Nous avons respiré la haine Et grandi pour les Libertés !
Octobre 1868.
Le grand poète voulait bien se pencher vers nous, ne pas sourire de ces élans naïfs... et avec quelques mots il réchauffait nos âmes, et nous disait de croire et d'espérer.
Non ! l'amoureux de vingt ans ne lit pas un billet de sa maîtresse avec une émotion plus vive que n'était la mienne quand je brisais le cachet des lettres où le poëte me parlait de cette maîtresse auguste : la Liberté !
L'une de ces lettres commençait ainsi :
« Hauteville-House, 26 juillet 1868.
« Quand votre précieux envoi m'est arrivé , j'étais « éprouvé par un deuil profond : je perdais un petit « enfant, j'étais accablé...»
Le petit enfant que Yictor Hugo perdait en 1868, était le premier-né de son fils Charles.
Quelle douleur pour le grand-père , de voir s'envoler sa chère espérance , l'enfant dont il avait salué la naissance par cette lettre superbe, que je dois à la bonté de M"^ Alice-Charles Hugo, de pouvoir publier :
« Hauteville-House, 3 avril 1867.
« Georges, nais pour le devoir, grandis pour la liberté, tt vis dans le progrès pour mourir dans la lumière ! aie « dans les veines le doux lait de ta mère, et le généreux « esprit de ton père; sois bon, sois fort, sois honnête, iK sois juste 1 et reçois, dans le baiser de ta grand-mère, la « bénédiction de ton grand-père.
— D'autres proscrits encore envoyaient leurs encouragements fraternels à la jeunesse. C'est ainsi que je recevais cette page touchante d'un vaillant écrivain, Hennet de Kesler, un ami de Baudin, et qui était à ses côtés, à la barricade Sainte-xMarguerite.
Ce fier proscrit, répondant à une lettre que je lui avais envoyée le 3 décembre, m'écrivait :
« Guernsey, le 24 décembre 1868.
« Cher citoyen.
« Je suis excessivement touché et profondément recon- Daissant de l'honneur que vous me faites en m'adressant vos vers pleins de souffle et de flamme sur le 3 décembre anniversaire. Vous avez écrit là et entre autres, quatre ou cinq strophes d'une très-belle poésie. C'est mon opinion, et c'est aussi celle de Victor Hugo, notre maître à tous. Je vous assure que c'est une consolation bien grande, après dix-sept ans d'exil, que de rencontrer des cœurs vaillants comme le vôtre, qui veuillent bien entrer en communication sympathique avec un pauvre oublié comme moi.
« Je vous dois aine bien douce émotion ; et c'est du fond du cœur que je vous crie : Merci; car c'est comme un petit morceau de patrie que vous m'avez envoyé.
« M. Hugo vous a envoyé, avec un mot d'amitié, sa Voix de Guernsey. 11 me prie de vous demander si vous l'avez reçue; car ce que nous envoyons n'arrive pas toujours. En tout cas, tenez-vous pour averti.
« J'ai écrit à mon jeune ami F. H... il y a déjà longtemps. Je lui demandais de la musique. Il ne m'a pas répondu, a-t-il reçu ma lettre?
« Ah ! que vous êtes heureux d'être en France, belle et noble jeunesse! Vous la sauverez, n'est-ce pas? Et vous
effacerez la honte de cette triste page de son histoire qui date du 2 décembre 1 851 .
« Adieu, cher citoyen; je voudrais pouvoir dire : à bientôt !
« Ë.-H. Rksleh. »
Un passage de cette lettre me ramène à Victor Hugo. 11 était dans la destinée du poète de voir ses lettres ouvertes par les cabinets noirs de tous les régimes. On sait que sous les Bourbons il écrivit à la mère du conspirateur Delon, pour offrir dans sa maison un asile à ce jeune homme.
Cette généreuse lettre fut ouverte et copiée par la police.
Sous l'empire cela était tout simple, et le cabinet noir fonctionnait avec une persévérante activité. — Aussi avais-je à Strasbourg un ami qui allait jeter à Kehl les lettres que je voulais faire parvenir à Guernsey. Mais celles que le grand proscrit envoyait à la France, du haut de son rocher, n'échappaient pas toujours à la police im-
péri aie. — Presque toutes étaient lues : — et beaucoup confisquées^
Pour braver Fempire, Victor Hugo avait fait imprimer sur le coin de ses enveloppes l'article 1 87 du Code pénal, ainsi conçu :
« Toute suppression, toute ouverture de lettres confiées à la poste, commise ou facilitée par un fonctionnaire ou un agent du gouvernement ou de l'Administration des postes, sera punie d'une amende de seize francs à cinq cents francs, et d'un emprisonnement de trois mois à cinq ans. »
C'est sous la protection de cette loi, violée du reste comme les autres, que l'exilé mettait ses lettres.
Un jour, le poète témoigna d'un mépris encore plus bautain pour les détrousseurs de correspondance. Il écrivit, sur l'enveloppe d'une lettre, ces mots :
n. Affaires de famille. Inutile de P ouvrir,
En dépit du cabinet noir, je reçus la Voix de Guernsey dont me parlait Kesler. J'en reçus même plusieurs paquets, et je distribuai à mes amis ce poëme superbe, qui flétrissait l'expédition de Mentana, confondait dans la même réprobation Bonaparte et le pape, «ce sinistre vieillard», et vengeait le grand vaincu Garibaldi.
Je le reçus ce précieux envoi, et quand les exemplaires furent épuisés, je fis des copies du poëme, et quand ma main fut lasse d'écrire, j'allai récitant ces vers épiques et vengeurs, qui soulageaient la conscience indignée.
Plus tard, m'annonçant une mort douloureuse, je reçus aussi cette grandiose oraison funèbre que Yictor Hugo prononça sur la tombe de son vieux compagnon, Hennet de Kesler. Et je sens, toutes vives encore, la tristesse et l'admiration du premier moment, quand je me rappelle cette péroraison sublime où le poète charge son ami dans le tombeau, de parler de la France aux grandes âmes des grands morts !