CHAPITRE XIII
Le bonhomme Durand. — Une chanson carrière. — Un mot naïf et grand. — Hennet de Kesler et les Misérables. — Le dîner des enfants pauvres. — Le radeau de la Méduse.
Parmi les hommes de Texil, il faut citer le bonhomme Durand, un vigneron de la Charente, qui, à ses heures, faisait des chansons. Toutes les fois qu'il venait chez Victor Hugo, on ne manquait jamais de le prier de chanter.
Un jour, il arrive au dessert, on lui demande sa chanson! Il résiste tout d'abord. On insiste. Voyons, bonhomme Durand, vous avez bien quelque chose... Et le bonhomme tire enfm de sa poche un vieux papier déchiré et noirci; puis, jetant un coup d'œil circulaire sur l'assemblée, il
dit d'un ton tragique : ce Mais, je vous préviens, que c'est une marche guerrière ! »
— Eh bien, tant mieux, ça doit être trèsbeau, bonhomme Durand, allons?..
Et il commence :
Sauvez-vous, sauvons-nous !..
Sauvez-vous, sauvons-nous!..
Et tous les convives de chercher leur serviette sous la table ou d'avaler leurs mouchoirs, pour ne pas éclater de rire en entendant cette marche guerrière d'un nouveau genre.
Le bonhomme Durand avait une admiration profonde pour Victor Hugo, et si nous lui donnons un souvenir ici, c'est à cause du mot que nous allons rapporter.
Un jour, il vient à Hauteville-House. Le poète était absent. « Alors, il n'est paslà ! Victor Hugo ?. .
— Si digne de ce nom!! » ajouta-t-il, d'un ton plein de vénération, et les yeux au ciel.
N'est-ce pas que « si digne de ce nom ! » est épique? Comme on sent dans cette naïveté un sentiment profond!
Le pauvre homme eut bientôt le mal du pays. Un jour, il dit à brùle-pourpoint à M"' D... : « Dame, écoutez donc, citoyenne! je vas m'acheter pour deux sous de fricot ! à mon âge ! »
— Le bonhomme regrette sa maison et son village, pensa M""^ D... Je crois bien qu'il ne tardera pas à faire sa soumission.
M"*^ D... ne se trompait pas : quelques jours après, sans prendre congé de personne, le pauvre bonhomme disparut ; il avait repris le chemin de sa vigne.
Hennet de Kesler était un ancien journaliste ; proscrit en 1851, il était allé habiter Guernsey où il donnait des leçons pour vivre.
Tous les matins, en travaillant dans sa chambre de verre, Yictor Hugo voyait passer un homme assez gros, marchant péniblement, qui levait la tête et le saluait.
Ayant appris qui il était, et averti que ses leçons lui donnaient à peine le pain quotidien, il le pria de venir partager sa table ; Kesler accepta, et devint ainsi le commensal et l'ami de Victor Hugo.
Un jour, il parlait des Misérables au poète, et lui en parlait avec enthousiasme. Il était surtout séduit par la figure d'Eponine, qu'il préférait h Cosette, c( Comme elle est grande, disait-il, cette fille, qui des bas-fonds où elle est née, monte jusqu'à l'amour, jusqu'au dévouement et au sacrifice. Je la préfère de beaucoup à Cosette qui n'est qu'une petite bourgeoise. »
VictorHugo,aimant toutes ses créations comme un père aime ses enfants, d'un amour égal, n'avait de préférence ni pour Cosette, ni pour Epo-
nine ; mais il répondait à Kesler. a L'émotion immédiate que vous éprouvez à la lecture du livre, vous fait oublier l'émotion antérieure. En vous attendrissant sur Eponine vous oubliez tout ce qu'a souffert jadis la petite Cosette, vous oubliez le malheur qui a pesé sur elle. Reprochez-vous au poète d'avoir donné le bonheur à cette petite bourgeoise^ comme vous l'appelez î
« Mais elle n'était rien moins que destinée à le devenir. Songez ! c'estl'enfant d'une tille publique, c'est elle-même une fille, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus fragile, de plus exposé dans la société. Eh bien! n'est-ce pas consolant de voir que malgré les fatahtés qui pesaient sur elle dès le berceau, cette jeune enfant, protégée par un homme que la société poursuit, peut arriver au bonheur? »
Kesler ne fut pas convaincu. Et il dit au poète cette parole mémorable : ce Tenez, Victor Hugo, vous ne comprenez pas ce livre ! »
Comme Victor Hugo a dû quelquefois refuser de payer les notes de certains mouchards qui, à Guernsey et à Bruxelles , avaient la prétention de se faire luxueusement entretenir à ses frais ; comme il pleut sur lui des demandes d'argent auxquelles une liste civile impériale ne pourrait suffire, il a naturellement été appelé avare.
Sans découvrir ici toutes ses charités, je veux cependant rappeler, pour l'exemple, une fondation du poète à Guernsey. Il y organisa , deux lois par semaine, ce qu'il appelait le repas des enfants pauvres.
Il réunissait chez lui les enfants des plus indigentes familles et leur faisait manger d'excellent roastbeef et boire de bon vin, pour leur donner des forces et de la santé. Le nombre des enfants admis à Hauteville-House s'éleva peu à peu de vingt-cinq à cinquante.
Inviter à dîner des enfants, les élever à soi au lieu de les humilier par l'aumône, n'est-ce pas
là une haute façon de comprendre et de pratiquer la charité?
Ceci amène un autre souvenir :
A Paris, Victor Hugo avait institué chez lui, pour les hommes de lettres dans la misère, le radeau de la Méduse.
Il avait réservé dans sa maison une chambre, au cinquième étage; c'était une cellule sans luxe, mais confortable et indépendante, où il donnait asile aux hommes de lettres malheureux.
Cette hospitalité durait deux mois, trois mois, six mois ; — le temps de faire un livre.
L'artiste, pendant son travail, n'avait à se préoccuper d'aucun soin matériel ; il logeait dans sa mansarde et partageait la table de Victor Hugo.
Parmi les hommes de lettres naufragés sur cet
enviable radeau de la Méduse, nous citerons Gérard de Nerval, Edouard Ourliac; Balzac même y passa quelque temps... et, dans une époque plus récente, le malheureux et excellent poète Albert Glatigny.