‹ Victor Hugo chez luiChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

1870. — Le retour. — Les larmes du patriote. — L'entrée dans Paris. — Le siège. — La table de Victor Hugo. — Un plat rare. — Distiques et quatrains.

Victor Hugo demeura à Guernsey, dans sa maison de Hauteville-House, jusqu'en 1870.

Aux premières nouvelles de nos désastres, il était accouru à Bruxelles, voulant, en ces heures funestes, être le plus près possible de la Patrie.

Et quand l'homme du guet-apens tragique eut fini dans la plus ignoble lâcheté; quand, d'un geste hautain, le peuple soulevé eut brisé sa chaîne et relevé le front, celui qui avait dit : « Je rentrerai en France quand la Liberté y rentrera », put se préparer à revoir ce pays,

(( Tombeau de ses aïeux et nid de ses amours. »

Le 5 septembre, il rentrait en France.

C'était près de Landrecies-. Le train qui l'amenaît, passait au milieu de la désolation et de l'horreur. Des hommes morts de fatigue et de faim gisaient le long des talus. On voyait des soldats errants, hâves, déguenillés, soulever avec peine leurs bras épuisés comme pour faire un suprême signal, et s'affaisser à bout d'énergie et de forces. Les chevaux tremblaient sur leurs jambes; et, par centaines, les hommes de l'armée en déroute criaient : ce Du pain ! du pain ! voilà quatre jours que nous n'avons mangé ! »

A la vue de cette poignante détresse, le poète, brisé par l'émotion, sentit son cœur se gonfler et il éclata en sanglots.

Sa famille, muette, respecta la douleur du grand patriote. 11 pleura ! Il pleura sur vos souffrances, héroïques soldats ! Il pleura sur tes malheurs, triste Patrie, qu'il ne revoyait après vingt ans d'exil vaincue et trahie, que pour souffrir de tes douleurs et essayer de panser tes blessures de sa main filiale.

Au premier arrêt, Hugo descendit et courut à la ville, presque sans vivres, elle aussi. Il orga-

Disa des secours pour les infortunés soldats,! acheta tout le pain qu'il put trouver, et prit soin de le faire distribuer à ces malheureux. Puis, ce devoir sacré accompli, il reprit la route de Paris.

Le peuple attendait son poète, le grand exilé. Une foule immense encombrait la gare du Nord et les rues voismes. Il était dix heures du soir quand Victor Hugo arriva. Mais ni les événements politiques, ni une attente de plusieurs heures, n'avaient détourné le peuple de sa pensée : saluer le retour de celui qui, pendant vingt ans, avait parlé au nom de la Patrie bâillonnée.

Le grand citoyen fut mille fois acclamé; la voiture dans laquelle il monta, dut aller au pas; Paris entier voulait le voir, voulait l'entendre; la foule l'accompagna de la gare à l'avenue Frochot, où demeurait M. Paul Meurice, et, deux fois dans ce court trajet, il fallut que l'auteur des C/tâiiments parlât au peuple.

Il vint donc s'enfermer dans Paris avec sa famille, et nul n'a oublié sa proclamation aux Allemands, ses patriotiques appels aux Parisiens. Il fut, durant cinq mois, le souffle ardent qui chauffait les courages.

AU

C'est au pavillon de Rohan, rue de Rivoli, que le poète habitait pendant le siège de Paris.

En ces heures douloureuses, la table du Maître fut ce qu'étaient celles des autres Parisiens. Sous des formes variées par un art nouveau, le poêle et ses convives mangeaient du rat, du cheval, du chat, de l'âne, de tous les animaux de la création, ce qui faisait dire à Victor Hugo, dans r Année terrible :

a Notre ventre est l'arche de Noé. »

Le Maître, jamais abattu, relevait le courage de tous ceux qui l'entouraient. Souvent il étouffait ses angoisses patriotiques pour rassurer par un

inébranlable espoir, par sa bonne humeur même, sa famille et ses amis.

Le rire n'était pas banni des dîners du poète, et souvent les plats eux-mêmes servaient de cible à ses railleries.

Il improvisait un distique, un quatrain, et sans médire de la cuisine, c'était un précieux ragoût ajouté au menu, que cette poésie spirituelle ou gauloise.

Voici quelques-unes de ces improvisations saisies au vol :

Un soir, Auguste Vacquerie dînait chez le poète. Le dessert se composait d'un magnifique morceau de fromage; c'était rare et beau, pendant le siège 1 Malheureusement, A. Vacquerie a pour le fromage une répulsion invincible, et il appelle injurieusement ce comestible « la charogne du lait».

Victor Hugo s'écria plaisamment :

Tandis qu'à l'empereur l'Angleterre offre hommage. Moi, j'offre à Vacquerie un dessert au fromage.

Une autre fois, des rats, chassés et pris dans les

maisons voisines, avaient fourni les éléments

d'un pâté. "Victor Hugo fit ce calembour rimé, sur

ce pâté :

0 mesdames les hétaïres, A vos dépens je me nourris :

Moi qui mourais de vos sourires, Je vais vivre de vos souris.

M""* Judith Gautier se trouvait un soir parmi les convives; c'est à elle que le poète adressa ce madrigal plein de promesses gastronomiques :

Belle, dont le regard éblouit, charme, embrase, Je prétends vous offrir un festin sans rival : Si vous venez demain, je fais rôtir Pégase, Afin de vous offrir une aile de cheval.

Dans ces festins, en effet, le cheval faisait fréquemment le plat de résistance ; de trop de résistance, même parfois 1 Et alors chacun s'escrimait de son mieux, des dents et du couteau, sur le beefteack récalcitrant.

Une fois, les convives crurent sentir que leur estomac devenait le champ de bataille où des mets ennemis se livraient des combats acharnés ; alors, souriant du large et malin rire rabelaisien, le Maître disait :

Mon dîner me tracasse, et même me harcèle, J'ai mangé du cheval ! et je songe à la selle !

Honni soit qui mal y pense! Un éclat de rire général guérissait tous les convives.

Vers la fin de l'hiver, quand la disette, de jour en jour accrue, eut inspiré à quelques philanthropes ridée de manger la chair humaine, le poète, s' offrant comme une victime pour apaiser la faim de ses concitoyens, fit ce galant testament :

Je lègue au pays, non ma cendre.

Mais mon beefteack, morceau de roi !

Femmes, si vous mangez de moi.

Vous verrez comme je suis tendre.

Heureusement on n'en vint pas à cette extrémité, et Victor Hugo put, à notre grande joie, devant des tables moins Spartiates, nous rappeler plus tard les maigres dîners et les gras impromptus des mauvais jours.

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