CHAPITRE XV
A Bordeaux. — L'élection de Garibaldi. — DémissioD de Victor Hugo. — L'immortel Lorgeril et l'abbé Jaffré. — A mort Victor Hugo 1 — Le 18 Mars.
Quand on eut souffert cinq mois et quand Paris eut été livré , nommé représentant du peuple de Paris par 214,000 voix, Victor Hugo partit pour Bordeaux, et devant l'attitude incroyablement hostile de la droite, sortit d*une Assemblée 011 la tribune n'était pas libre.
Le 30 juillet 1874, nous parlions de Garibaldi, et Victor Hugo voulut bien nous raconter la fameuse séance où, à propos du patriote italien, il donna sa démission.
— a En entrant à l'Assemblée de Bordeaux , nous dit le poëte, je l'avais jugée tout de suite. Et, me retournant vers un ami, je lui dis : « Oh î pire qu'en 1815!
— « Donc, ce jour-là (c'était le 8 mars 1871), je causais avec Schœlcher au pied de la tribune, et je ne pensais point du tout que la journée serait si chaude , quand le président Grévy , déposant sur le bureau le rapport qui concluait à Tannulation de l'élection de Garibaldi à Alger, éleva la voix, et dit : ((Personne ne demande la parole?»
— Si fait! moi! — Et je monte à la tribune. Dès mes premiers mots, il y eut une explosion
de murmures et de cris !
— Ah! bien! fis-jeàpart moi, c'est le moment de tout leur dire !
Je continue. Les murmures, les cris redoublent; et quand, parlant de Garibaldi, je prononce ces mots : (( C'est le seul général qui n'ait pas été vaincu » , alors ce fut une véritable tempête.
Ducrot s'écrie : On ne peut pas rester làdessus !
— Vous y resterez , général! lui dis-je! et je
répète : le seul! le seul! en élevant la voix audessus du tumulte. »
En nous redisant cette scène, la voix du grand poëte vibrait, puissante et haute. Et quand il répéta : « le seul ! le seul 1 » je crus voir debout à la tribune cet incomparable orateur , dominant les clameurs de l'Assemblée de sa puissante voix.
La mémorable journée de Bordeaux fut égayée par des incidents comiques. C'est ce jour-là que M. de Lorgeril s'immortalisa, en criant : « Victor Hugo ne parle pas français ! »
Un prêtre, l'abbé Jaffré, représentant du Morbihan, député pour la première fois, et fort ignorant des usages parlementaires, entendant crier : à l'ordre, Victor Hugo ! à l'ordre ! comprit mal , au milieu du tapage, et, debout, montrant le poing au poëte, il criait de toute sa force : à bas
Garibaldi ! à mort y Victor Hugo ! à mort ! à mort!
En nous contant cette anecdote, le poète riait de tout son cœur, et nous disait : « Je ne lui en veux pas! Je suis sûr qu'au fond c'est un bonhomme ! »
C'est à Bordeaux encore que Victor Hugo fit , au sujet des bonapartistes , cette prophétie qui, chaque jour, nous est remise en mémoire par l'attitude insolente et inqualifiable de cette bande, à qui nous n'osons pas donner le nom de parti.
Victor Hugo proposa à la gauche, dont il était président, de mettre en accusation tous les complices du coup d'Etat.
Et comme les modérés refusaient, Victor Hugo leur dit : ce Ah ! vous ne voulez pas mettre le Deux-Décembre en accusation? Eh bien , c'est lui qui vous y mettra ! »
Nous avons vu, en effet, les bonapartistes qui, au 4 Septembre, redoutant la juste colère du peuple, s'étaient évanouis et avaient pris le chemin de la frontière ; nous les avons vus reparaître insolents et vainqueurs sur le territoire français; ils ont osé se présenter dans une Assemblée dite nationale, on les a laissés faire! Et, s*enhardissant de la longanimité de leurs adversaires, ceux qu'attendaient Cayenne et Lambessa, l'ont pris de haut avec la République, et ce sont eux qui menacent et insultent.
Une autre fois, messieurs les modérés, suivez les conseils du poète. — Ils ont du bon quelquefois, les poètes î — Voyant de plus haut que vous, ils voient aussi plus loin !
Victor Hugo se préparait à revenir à Paris quand son fils Charles mourut subitement. Et le poète ramenait dans la capitale le corps de son fils, le 18 mars, au moment même où la grande ville s'insurgeait.
Ce jour-là, à midi, le malheureux père arrivait à ta gare d'Orléans, avec le cercueil de son fils. Paris était en armes; ce fut au milieu d'une haie de gardes nationaux, respectueux et recueilHs, que le cortège traversa la place de la Bastille et les boulevards. Et c'était un spectacle émouvant et grandiose de voir ce peuple oublier sa révolu- * tion pour s'unir au deuil de son poôte.