‹ Victor Hugo chez luiChapitre 18 sur 39 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

A Bruxelles.— L'attaque nocturne. — <^ C'est des prussiens! » — L'affiche de Liège. — A Vianden. — Le curé et la Lyre ouvrière. — Victor Hugo en Zélande. — Le capitaine du Télegrâaph. — Le doyen de Dordrecht. — L'Évangile et les Misérables. — 66, rue La Rochefoucauld. —Victor Hugo directeur de théâtre. — Un nouveau deuil.

Personne n'ignore l'inqualifiable agression dont Yictor Hugo faillit être victime en Belgique pour avoir offert asile dans sa maison aux réfugiés de la Commune. En 1852, on l'avait expulsé de Belgique; près de vingt ans plus tard, il y était assailli dans sa maison, à coups de pierres, pour avoir généreusement défendu des vaincus.

Cette attaque nocturne a été racontée par Victor Hugo lui-même et son fils François- Victor.

De minuit à deux heures du matin, une grêle de pierres assaillit les croisées, brisa les vitres et joncha la chambre du poète. On se souvient du mot si touchant du petit Georges, encore plein des souvenirs du siège de Paris. En entendant le tumulte de cette attaque sauvage, il dit à son grand-père : « C'est des Prussiens, dis, papapa. »

Ces Prussiens étaient de beaux jeunes gens , gantés, frisés et pommadés, qui avaient payé des ouvriers pour apporter des projectiles dans des seaux et des baquets — car les cailloux manquent sur la place des Barricades. — Parmi ces beaux jeunes gens était le fils du ministre de l'intérieur belge.

M""^ Charles Hugo, épouvantée, appelait au secours, et, montant 'sur le vitrage d'une serre dont les carreaux s'écrasaient sous ses pieds, allait frapper à la fenêtre d'une maison voisine , qui restait sourde, comme la police sur la place.

Le lendemain de cette agression, "Victor Hugo recevait l'ordre de quitter la Belgique.

Mais tous les Belges n'approuvèrent pas l'attitude de leur gouvernement. Et, outre la protestation que quelques députés portèrent à la tribune, je signalerai entre autres un citoyen qui couvrit les murs de Liège d'énormes affiches où il disait en substance ceci :

c( Habitants de Liège, le misérable qui nous gouverne vient de commettre un acte infâme. Victor Hugo nous avait fait l'honneur d'habiter parmi nous ; au heu d'êlre fier de sa présence , ce polisson, ce gredin de Léopold le chasse!

Habitants de Liège, rappelons Victor Hugo dans nos murs, et réunissons-nous à cet effet dans un meeting, samedi prochain! »

Victor Hugo quitta la Belgique et se retira dans le Luxembourg, à Vianden.

Le bruit de son arrivée se répandit bien vite , et le curé, montant en chaire, dénonça, dans son

prône, Victor Hugo comme l'assassin de l'archevêque de Paris.

Cet aimable prêtre prédit à ses paroissiens que la présence de cet homme infâme allait amener sur leurs têtes tous les cataclysmes.

La douce homélie du curé produisit un effet inattendu. La société musicale de Yianden, la Lyre ouvrière, vint le jour de la fête du poète, le 31 juillet, lui donner une aubade, chanta sous ses fenêtres et l'acclama avec une chaleureuse sympathie.

Et quelques jours après, comme l'évêque venait à Yianden pour donner la confirmation, le curé ayant demandé à la Lyre ouvrière de chanter dans l'église pour la réception de Monseigneur...

La Lyre ouvrière refusa.

Cette histoire du curé de Vianden me rappelle l'attitude bien différente du pasteur de Dordrecht vis-à-vis de Victor Hugo.

VICTOR HUGO CHEZ LUI. KJi

Vers 1867, Victor Hugo fit un voyage en Zélande.

Il s'embarqua à Anvers avec sa famille sut le vapeur le Télégrâaphy pour se rendre àDordrecht, et à peine fut-il monté à bord, que le capitaine du vapeur fit hisser tousses pavillons, ainsi qu'aux jours de grande fête; comme Charles Hugo lui en demandait la raison : — « Quand le roi de Hollande monte à mon bord, je pavoise, répondit le capitaine, et je ne puis pas faire moins pour Victor Hugo. »

En approchant de Dordrecht, on vit les flammes hissées au mât de tous les signaux. L'arrivée de Victor Hugo était signalée, et quoique le poète désirât voyager en simple particulier, il eut, au débarcadère, une réception officielle et royale. Les autorités civiles, militaires et religieuses l'attendaient sur le quai ; et, après avoir été salué d'un compliment de bienvenue par le bourgmestre, Victor Hugo reçut du doyen de Dordrecht l'invitation de visiter son église.

Le temple de Dordrecht est une merveille du xiii' siècle. Victor Hugo accepta l'offre du doyen,

et, au milieu d'une population qui le saluait de ses vivats sympathiques, le poète, escorté du clergé et des notabilités, se dirigea vers l'église dont le doyen lui fit les honneurs.

Après avoir visité les différentes parties de l'édifice, quand on arriva à la chaire, le doyen pria Victor Hugo d'y monter pour en admirer le ciel, qui est un des plus beaux et des plus curieux morceaux de sculpture.

Yictor Hugo monta dans la chaire ; et lorsqu'il eut admiré la boiserie, le doyen qui était resté au pied de la chaire avec la foule des assistants, lui dit :

« Monsieur Yictor Hugo , puisque vous êtes dans la chaire, je vous prie de n'en pas descendre sans nous adresser quelques paroles dont tous ici nous garderons le plus profond et le plus durable souvenir.

Ce sera un honneur pour ce temple d'avoir entendu votre voix. Et, du reste, ce ne sera pas la première fois que votre parole tombera de cette chaire : je vous prie de regarder les deux livres qu'elle contient. »

Et Yictor Hugo, ouvrant les livres qui étaient

posés sur la chaire, vit l'Evangile et les Misérables.

— (( Oui, ajouta le doyen, à côté de l'Evangile, qui est le livre divin, votre livre qui en est le commentaire et l'application î »

Victor Hugo, pour se rendre au désir exprimé par le doyen, prononça quelques paroles fraternelles pour saluer et remercier les nobles habitants de Dordrecht.

Quel regret que ces paroles n'aient pas été recueillies î

Puis, descendu de la chaire, il invita à dîner les notabilités de cette ville hospitalière.

La musique municipale vint jouer sous les fenêtres de l'hôtel pendant le repas. Au lieu d'un dîner intime ce fut un festin de cérémonie ; mais il y avait chez tous les convives une cordialité si parfaite, une effusion d'admiration si sincère et si vraie que ce fut pour Victor Hugo un autre dîner de famille.

Voilà comment les étrangers accueillaient notre grand poète! — Pendatit ce temps, en France, des insulteurs à gages n'avaient pas assez de

calomnies bêtes et ridicules à verser sur la tête du proscrit...

A son retour de Viandeu, Victor Hiigo vint d'abord habiter rue La Rochefoucauld. La maison du n° 66 ne fut qu'un pied-à-terre pour le Maître ; il ne s'y installa pas, et y reçut à peine.

J'en ai gardé cependant un souvenir :

Une après-midi que j'allais voir le grand poète, j'entrai dans le salon, à demi meublé, — et j'y admirai une très-belle esquisse en marbre, représentant la France blessée et gisante, avec ces mots de Napoléon le Petit pour épigraphe :

« Si elle dort, silence et chapeau bas; si elle est morte, à genoux! »

A côté, sur la même table, ce que je vis me transporta dans un monde d'idées tout intimes, et me fit passer de la némésis poUtique aux douces idylles de l'aïeul. — C'était un grand théâtre d'enfants dont le directeur était Victor Hugo.

Et je me représentais l'auteur des BurgraveSy

le grand-père idéal, tout à la fois imprésario, auteur et acteur, manœuvrant les pantins, et jouant quelque drame inédit, quelque bouffonnerie improvisée, pour la plus grande joie de Georges et aux applaudissements des petites mains de Jeanne.

Les deuils n'étaient pas finis pour le poète. Au mois de décembre 1873, son fils François- Victor mourait, après une longue et cruelle maladie. Ah! le poète a été durement éprouvé, quel vide autour de lui 1 quelle solitude dans sa maison! Je me souviens, les larmes aux yeux, de ces pages émues où le Maître parlant de ses fils, les chers compagnons de son exil, disait leurs regards et leurs cœurs toujours tournés vers la Patrie. Quel grand jour que celui où la France leur apparaîtra !.. où tous ensemble ils reviendrontvivre de la vraie vie, au milieu de leurs concitoyens, fiur le sol sacré et libre.

Elle est venue cette heure-là! mais elle n'a fait

que passer et s'est évanouie. La Patrie a reconquis son fils illustre, le Maître respire maintenant (( l'air orageux et vivifiant de Paris » . Il voit autour de lui un peuple qui le vénère, une jeunesse frissonnante sous son regard. Mais ses deux fils ne sont plus! Et la vieillesse du poète, qui aurait dû être heureuse et calme, est assombrie et troublée par ces deuils profonds l

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