‹ Victor Hugo chez luiChapitre 19 sur 39 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le droit de grâce. — Victor Hugo et Thiers. — La première de Ruy-Blas. — Le soufflet d'un père. — Trois condamnées à mort. — Sauvées. — Les cent francs de Louise Michel.

Si le droit de grâce est un des plus beaux privilèges du pouvoir, l'autorité qui arrache des victimes à la mort n'est-elle pas une des plus précieuses prérogatives du génie ?

Que de condamnés ont dû leur grâce à la toutepuissante intervention du poëte ! Nous l'avons vu aux journées de Juin. Rappelleronï-nous Barbes, sous Louis-Philippe ? Et en 1874, le soldat Blanc ? Et après la Commune, Maroteau, et bien d'autres encore.

Un soir que, chez Yictor Hugo, Thiers était jus-

tement et sévèrement jugé ; après avoir exprimé sa pensée entière sur le politique , Victor Hugo ajouta : — Je dois dire qu'avec moi il ne s'est montré ni trop absolu, ni trop récalcitrant, et je lui sais gré de ce qu'il a fait en deux circonstances.

Après la Commune, il a eu le tort de se dessaisir de son droit de grâce, et je le lui ai dit souvent. Mais enfin, écoutez ces histoires :

On m'attendait à l'Odéon pour la première représentation de Ruy-Blas; j'allais partir, quand une femme arrive chez moi ; elle insiste pour me voir, et dit qu'il y va de la vie d'un homme. Je la reçois, et je me trouve en face d'une mère éplorée qui se jette à mes genoux, et me supplie de sauver son fils.

Devant cette douleur, il n'était plus question de ma pièce. — Madame, lui dis-je, votre fils est condamné. Vous pensez que je puis quelque chose pour lui : on jouera Riiy-Blas sans moi, je vous écoute.

Elle me conta alors l'histoire de son fils.

Un jour son père lui avait donné un soufflet ; l'enfant qui avait dix-huit ans, fort humilié et le cœur plein de colère, s'engagea. Au bout de quelques mois, il ne tarda pas à trouver que les soufflets d'un père valaient mieux que les caresses d'un caporal ; il prit le métier militaire en horreur. La guerre arrive, puis la Commune : le jeune homme était dans Paris au 18 Mars. Il trouva l'occasion bonne pour quitter son régiment; il mit la crosse en l'air, et passa aux fédérés. Quand tout fut fini, il fut pris, jugé. Il venait d'être condamné à mort.

Il avait à ce moment dix-neuf ans. Cette mère venait me supplier de sauver son enfant.

— Madame, lui dis-je, j'espère qu'on ne le fusillera pas. Mettez-vous là d'abord, et écrivez ce que je vais vous dicter ; puis, demain matin, j'irai moi-même à Versailles et je verrai M. Thiers.

Je dictai à la mère pour la Commission des grâces une lettre qu'elle porta le soir même, et le lendemain je partais pour Yersailles.

Je dis à Thiers : Mon cher Thiers, on a con-

damné un enfant à mort, je ne veux pas qu'on le tue!

— Ah ! vous savez, je ne peux rien !.. Ce n'est pas à moi qu'appartient le droit de grâce !

— Oui, mais vous n'avez qu'un mot à dire.

— Ce que vous me demandez, mon cher Hugo, est impossible, vous savez bien que je ne suis pas sanguinaire... mais il faut que la justice...

— Sa mère est là, en bas, qui attend la réponse... je lui ai promis... — Et j'insistai.

— Eh bien, dit-il enfin, vous pouvez lui porter l'assurance que son fils ne sera pas fusillé.

A quelque temps de là, trois femmes furent condamnées à mort par le 4® conseil de guerre ; je cours à Versailles, je vois Thiers, et je lui dis : « Ah ça, est-ce qu'on va assassiner les femmes, maintenant ? Quand j'étais dans le Luxembourg, je faisais de loin ce qui était en mon pouvoir; j'écrivais. Mais aujourd'hui que je suis là, je m'oppose à ce qu'on fusille ces femmes ! Faire

tuer aes lemmès par des femmes, je le comprendrais ! mais faire fusiller des femmes par des soldats ! c'est monstrueux ! J'entrai dans quelques détails physiologiques qui parurent faire impression sur lui, et je terminai en disant : fusiller une femme, c'est fusiller sa mère !

Thiers me sembla attendri, et les trois femmes furent sauvées. »

M. Thiers sera devant l'histoire chargé d'une bien assez lourde responsabilité, accordons-lui le bénéfice de s'être laissé deux fois fléchir par les prières du génie.

Puisque nous parlons de cette sombre époque de nos guerres civiles, écoutez un mot que dit Victor Hugo, à propos de la démolition de la colonne. Nul n'a oublié qu'il protesta dans un poème superbe; et, un jour, en parlant de ceux qui jetèrent bas ce trophée : a Ils n'ont pas com-

pris, dit-il, que cette colonne c'est le bâton de polichinelle que la Révolution a mis sous le bras de Bonaparte pour casser les reins à toutes les monarchies de l'Europe ! »

Victor Hugo parlait un soir avec un sympathique respect de Louise Michel. 11 rappelait son attitude virile devant les conseils de guerre, et ses réponses exaltées. « Elle disait à ses juges : j'en ai fait bien plus que vous ne dites ! Oui, je vous ai fait tirer des coups de fusil î et si vous ne me faites pas fusiller, vous êtes des lâches. » Et Victor Hugo ajoutait : — J'écrivais à cette malheureuse : « Mais vous vous calomniez, ma pauvre enfant ! »

Cette femme énergique montra pendant le siège un courage, une abnégation admirables, se dévouant à soigner les malades et les blessés, et s'oubliant elle-même. Comme elle manquait de tout. M'"*' Paul Meurice vint un jour trouver Vie-

tor Hugo et lui demanda de venir en aide à cette intéressante misère. Victor Hugo donna cent francs. Deux jours après, IVP' Meurice revenait chez le poète, et lui disait : Louise Michel n'a plus rien !

— Et ce que vous lui avez porté avant-hier ?

— Elle l'a distribué à d'autres malheureux.

— Eh bien, voici cent autres francs, mais à condition qu'elle les gardera pour elle.

M"® Meurice porta à Louise Michel cette nouvelle somme qui, ménagée avec inteUigence, devait la faire vivre plusieurs jours.

— Je vous apporte encore cent francs, lui ditelle, mais à une condition.

— Laquelle ?

— C'est que vous les garderez pour vous I

— Oh alors, madame, je ne peux pas les accepter.

— Cependant...

— Non, madame, je ne pourrais pas !.. Devant les misères que je vois tous les jours, je ne pourrais pas résister !..

— Alors prenez-les donc sans condition, entô-

tée que vous êtes ! au surplus,, je sais bien que je serais grondée si je les rapportais à celui qui vous les donne.

Et les pauvres de Louise Michel eurent encore leur part dans la nouvelle libéralité du poète.

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