‹ Victor Hugo chez luiChapitre 20 sur 39 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

Un vers de V Année terrible. — E. Lockroy au secret. — Quatre mois de prison. — « Je ne montrerais pas mon « armée aux passants. » — Le shah de Perse. — Le bon frère et le sensible précepteur. — Trente livres pesant d'yeux crevés. — Un nom gravé sur des crânes.

Lors de la publication de r Année terrible, vu l'état de siège, et surtout à cause des temps troublés et de l'ardeur des passions politiques, Victor Hugo a retranché de son volume plusieurs pièces, supprimé çà et là quelques vers, et laissé blanche la place de quelques noms.

Un soir, nous priâmes le poëte de reconstituer pour nous quelques vers tronqués, et de lever le masque de points dont il avait couvert certains visages. Et nous entendîmes ces vers vengeurs !

Et le Maître nous dit les noms de ces hommes que flétrira l'histoire, quand il lui ôtera son bâillon volontaire.

Edouard Lockroy était présent: — J'espère, dit-il au Maître , que j'ai toujours mon nom dans V Année terrible 7

— Oui, oui; soyez tranquille, dit Victor Hugo, vous y êtes ; la pièce s'appelle le Talion. Elle paraîtra quand l'heure sera venue, et voilà votre vers :

Tu fusilles Chaudey, j'emprisonne Lockroy.

Voici à quelle histoire Victor Hugo fait allusion.

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Quand éclata le 18 Mars, Edouard Lockroy, député de Paris, s'interposa entre la malheureuse ville et l'Assemblée.

Les négociations entreprises ne purent aboutir à une entente, et, quand les hostilités commen-

cèrent entre Paris et Versailles, Edouard Lockroy fut un des trois représentants de Paris qui ne voulurent pas combattre contre la ville qui les avait élus. Il donna sa démission avec Floquet et Clemenceau.

Le lendemain, comme il se trouvait en simple curieux près de la redoute des Hautes-Bruyères, il fut arrêté et conduit à Versailles, le pistolet sur les tempes.

Là , il apprend que sa démission n'a pas élé remise encore entre les mains du président de l'Assemblée. Il était donc encore député inviolable... et violé !

Aussi, le ministère lui fit-il immédiatement offrir de rentrer à l'Assemblée et d'y reprendre son siège, s'il voulait être bien sage.

Il ne répondit que par un nouvel envoi de sa démission.

L'inflexible député fut alors mis au secret le plus absolu, pendant quatre mois. — Pour quel motif? — En représailles, sans doute, des crimes de la Commune, comme le dit Victor Hugo. Mais on avouera que -c'était un vague chef d'accusation : si vague , qu'au bout de ces quatre

mois de secret, sans instruction, sans jugement, Edouard Lockroy fut purement et simplement remis en liberté.

Bienheureux, en somme, M. Edouard Lockroy! quatre mois de prison pour avoir son nom dans un vers de Hugo , ce n'est pas encore trop cher, et j'en connais qui feraient marché à ce prix.

Lorsque, dans la Libération du territoire, Victor Hugo écrivait ce vers :

Je ne montrerais pas mon armée aux passants,

c'est aux revues commandées en Thonneur du shah qu'il faisait allusion. Il était indigné de la réception superbe que la République française faisait à ce sauvage.

Un attaché de l'ambassade grecque à Londres venait, en effet, de me raconter un trait assez

caractéristique déjà sur cet homme, nourri au fond des sérails d'Orient.

En Angleterre, au dîner officiel que lui donna le prince de Galles, le shah remarqua le duc de S..., un des plus riches lords anglais, et , le désignant au prince, il lui dit :

— Vous allez lui faire couper la tête?

— Pourquoi donc? répondit le prince étonné.

— Mais, pour lui prendre son argent, reprit le barbare de l'air le plus naturel du monde. — Et le prince de Galles put à grand'peine faire comprendre à son hôte que l'aimable coutume de couper la tête aux gens dont on convoite la fortune n'est plus de mise en Europe.

Victor Hugo nous raconta bien d'autres histoires.

Quand le shah monta sur le trône, à la mort de son père, il avait un tout jeune frère. Pour ne

redouter plus tard ni complots ni rivalité, il résolut de se débarrasser de cet enfant, et donna tout simplement l'ordre de le faire assassiner. ' Dans le palais vivait, auprès des jeunes princes, un vieux précepteur qui les avait élevés. Le cœur du vieillard s'attendrit sur le sort qui menaçait son plus jeune élève ; il l'aimait tendrement, et résolut de le sauver. Il alla trouver le shah et lui dit : — Maître, je me charge de le débarrasser de ton frère.

— Fais, dit le shah.

Le précepteur sort, cherche Tenfant qui jouait dans les jardins , l'appelle, le couvre de caresses, pleure même sur sa tête ; puis, d'un coup rapide, il lui enfonce ses pouces dans les yeux, et les fait jaillir hors des orbites...

Cette horrible exécution accomplie, il revient vers le shah et lui dit :

— Maître, tu es délivré; jamais l'enfant ne pourra régner, car la loi dit qu'il faut un voyant pour conduire les autres. Il est aveugle.

C'est ainsi que le shah inaugura son règne.

VICTOR HUGO CHEZ LUI. ISl

Un peintre français, de grande valeur, M. Jean Laurens, qui a vécu plus de dix ans en Perse , a vu de près les mœurs sauvages de ce pays.

Il a vu enterrer vivante une femme adultère. La malheureuse, garrottée, fut jetée dans un trou peu profond, puis recouverte de terre. Pendant quelques minutes des convulsions horribles secouèrent le sol. Puis, la foule vint piétiner sur la fosse.

Après la prise d'une ville ennemie , le shah faisait son entrée triomphale ; et, comme d'autres se font présenter les clefs de la ville, il se fit apporter, sur des plateaux, ti^ente livres pesant d'yeux arrachés aux principaux habitants.

Une autre fois, des malheureux avaient conspiré contre cet aimable maître. Il les fit saisir, traîner sur la place pubhque ; là, on leur arracha toutes les dents; puis, à coups de marteau, le bourreau les leur enfonça dar.s le crâne, en des-

sinant avec ces clous horribles le nom du shah, le seigneur tout-puissant.

Yoilà l'histoire , hideuse dans sa nudité , de l'homme à qui la RépubUque française et les souverains d'Europe ont donné l'hospitalité.

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