CHAPITRE H
Le petit Victor pleure. — Le roi Joseph. — Victor Hugo espagnol. — Jugement sur l'expédition d'Espagne. — Le général Hugo' et le cardinal-archevêque de Tolède. — Domine salvum fac regem. — L'inquisition. — Les condamnés déli\Tés. — Les juifs en Allemagne.
Hugo, qui est le grand-père que vous connaissez, a autorité foulée aux petits pieds de Jeanne » ; lui qui a pour ses petits-enfants toutes les faiblesses, je dirais même toutes les lâchetés, si M"^ Jeanne me promettait de ne pas m'en garder rancune, Victor Hugo, dis-je, a été élevé militairement par son père.
11 nous conta, un soir, cette anecdote de son enfance :
c( J'avais cinq ou six ans ; je pleurais. Mon
père m'entendit et ne me gronda point, mais voici quelle punition il m'infligea :
« Oh ! la pauvre petite fille, dit-il avec une froide ironie, qu'a-t-elle donc? quelle peine lui a-t-on faite ? Je ne veux pas qu'on la gronde , les petites filles ont le droit de pleurer. — Mais pourquoi lui mettez-vous des habits de garçon? Vous lui ferez une belle robe, et demain vous la promènerez aux Tuileries. »
« Le lendemain, comme l'avait ordonné mon père, la bonne me mit une robe de fille et m'emmena aux Tuileries. J'étais très-humilié, comme bien vous pensez; mais, depuis ce jour jusqu'à l'âge d'homme, je n'ai plus pleuré. »
Le général Hugo , fort apprécié de Joseph Bonaparte, nommé par lui gouverneur de trois provinces d'Espagne, avait fait venir sa famille à Madrid.
Un jour, le général dit à son fils Victor, qui avait à peu près neuf ans :
« Le roi veut te voir; — quand il te parlera, n*oublie pas de lui répondre toujours : « Oui, sire; non, sire. » — Cette leçon faite, le général mène le petit Yictor au palais.
Le roi arrive, le général lui présente son fils. Joseph, tout à fait bonhomme, prend Tenfant sur ses genoux, le caresse, lui fait quelques questions, et naturellement le petit Victor répond imperturbablement : « Oui, monsieur; non, monsieur. »
En vain le général essayait, par ses signes, de lui rappeler la recommandation qu'il lui avait faite, le petit Yictor ne cessa pas d'appeler le roi « monsieur ».
Joseph Bonaparte, nullement choqué du reste, tapa familièrement sur la joue de l'enfant, et, le congédiant, il dit au général : « Il est bien gentil, il sera bientôt un de mes pages, commme son frère. »
Yictor Hugo, en effet, grandissait pour la cour d'Espagne; son père avait été fait comte de Cifuentes et de Siguenza, — deux noms de vie-
loires, — Victor fut mis au collège des nobles. H parlait l'espagnol. — Et si la monarchie de Joseph Bonaparte eût duré, si l'Empire colossal de Napoléon I" ne se fût écroulé, Hugo, grand d'Espagne et poète espagnol, eût peut-être oubUé la France.
Tout en faisant les justes et nécessaires restrictions sur l'ambition de Bonaparte et sur ses calculs égoïstes, Yictor Hugo admire dans cet homme le capitaine.
Et à propos de l'expédition d'Espagne, si violemment blâmée par quelques historiens, il nous dit un soir que, quels qu'en aient été les motifs, et malgré Bonaparte lui-même peut-être, cette guerre avait été pour l'Espagne une délivrance.
La famille des Bourbons présentait ce tableau touchant du père et du lils armés l'un contre l'autre. Charles lY et Ferdinand Yll faisaient appel aux armes étrangères, et disaient à Napoléon, l'un : «Délivrez-moi de mon père, » l'autre : « Délivrez-moi de mon fils. »
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Napoléon les mit d'accord en les chassant l'un et l'autre, et il donna leur trône à son frère Joseph. On vit alors Ferdinand Yll, platement soumis, écrire à Joseph Bonaparte pour lui demander son amitié, et ordonner à tous les Espagnols de reconnaître l'usurpateur pour roi.
Le peuple, que son souverain abandonnait si facilement, et qu'il cédait comme un bétail à l'étranger, ne voulut pas souscrire à cette honte. Il se révolta. On connaît la patriotique et terrible résistance de TEspagne.
Remplacer par un roi étranger les Bourbons, si impopulaires qu'ils fussent, ce n'est pas tout à fait là ce que j'appellerais une émancipation ; mais la vraie délivrance fut celle des esprits et des consciences. Dans cette guerre d'Espagne, comme dans notre Yendée, c'était le fanatisme rehgieux qui soufflait sur le patriotisme. Et l'expédition française porta un coup terrible à la puissance cléricale.
En dix années, nos soldats n'avaient pas changé d'esprit. C'étaient toujours les hommes de la Révolution, et ils portaient à l'étranger, avec
les armes de la France, rincrédulité voltairienne, ei les principes des Droits de l'homme.
Les généraux, comme les soldats de l'Empire, étaient anti-religieux, et quand Napoléon se lit sacrer par le pape, ils dirent : « Le voilà qui tombe dans la cléricaille, il baisse ; il est perdu ! »
Le général comte Hugo n'aimait point les calotins, comme on les appelait couramment dans l'armée ; et il n'admettait point que, sous prétexte qu'ds vendent des prières, ils s'érigeassent en maîtres, et se crussent placés au-dessus des lois.
Gouverneur de trois provinces, il était à Tolède. On vint l'avertir, un jour, que le cardinal-archevêque de Tolède, en chantant le Domine salvum fac à la fin de sa grand'messe, omettait le nom du roi Joseph. — Sans doute avec les restrictions où les additions mentales de l'école jésuitique, il priait pour le roi de son cœur, Ferdinand VU.
Le général gouverneur voulut s'assurer luimême de la chose.
Contre son habitude, il se rend un dimanche à la grand'messe, et prend près de l'autel sa place officielle, où on ne le voyait jamais. Puis, il attend.
La messe finie, le cardinal entonne : « Domine salvum fac regem\.et...y> — Il n'acheva pas, car le gouverneur, l'interpellant militairement,
lui cria : « Eh 1 là-bas, est-ce que vous vous f
de nous? Recommencez-moi ça! et ajoutez Joséphurn^ s'il vous plaît ! »
Stupéfait, mais respectueux, le cardinal-archevêque de Tolède s'inclina, et entonna de sa plus belle voix : Domine salvum fac nostrum regem
JOSEPHUM .
On peut juger par cette anecdote combien
le prestige des curés et des moines devait être
amoindri quand les armées françaises avaient passé dans un pays.
On aura peine à croire qu'au commencement de ce siècle l'inquisition tînt encore l'Espagne tremblante et courbée sous sa domination. Tout un peuple était encore à la merci de ce tribunal odieux.
Le 4 décembre 1808, Napoléon décrétait la suppression du saint-office, et l'armée française, chose qu'on ne dit point assez, délivra trente mille prisonniers qui, selon l'expression consacrée, gémissaient dans les prisons où les avaient plongés les inquisiteurs de la foi.
Le saint-office, il est vrai, ne faisait plus monter au ciel, comme un agréable encens, la fumée de cent victimes brûlées dans un seul auto-da-fé. Les bijcher's ne s'allumaient plus qu'à de rares intervalles. Les pénalités n'avaient plus cette horreur des premiers temps, mais l'inquisition n'en régnait pas moins toute-puissante encore sur les Espagnols terrorisés.
Outre les tortures n'entraînant pas la mort, et l'emprisonnement à temps ou à vie, le redoutable tribunal infligeait des peines comme cellesci :
Les condamnés devaient se présenter chaque dimanche, les hommes dans un couvent de moines, les femmes dans une maison de religieuses ; et là, dépouillés de leurs vêtements, ils recevaient un coup de fouet de chaque moine ou de chaque nonne.
D'autres devaient porter, jour et nuit, un voile noir sur la tête; défense leur était faite de le lever jamais, sous les peines les plus graves.
En supprimant l'inquisition, l'expédition française délivra donc l'Espagne.
Victor Hugo se souvient d'avoir vu les instruments de torture, les chaînes et les carcans tirés des prisons du saint-office , promenés triomphalement dans les rues de Madrid.
Aj^rès le décret de Napoléon, les Cortès générales, réunies en 1812, prononcèrent solennellement la suppression de ce tribunal barbare. Mais, en 1814, à la chute de Napoléon, en même temps que Ferdinand VII remontait sur le trône, l'inquisition fut rétabhe. Elle poursuivit de ses rigueurs les membres libéraux des Cortès qui avaient signé contre elle le décret de 1812; et même, en 1824, à Valladolid, le bûcher s'alluma encore pour un juif.
Ce fut heureusement le dernier. Celte année-là même, l'inquisition disparut pour toujours.
Comme le bûcher d'un juif, trente ans après la déclaration des Droits de l'homme, nous paraissait monstrueux, M""" D*** voulut bien nous raconter un de ses souvenirs personnels.
Et nous apprîmes que, jusqu'au milieu de notre siècle , à l'étranger — nous ne parlons pas de Rome, où le ghetto subsistait il n'y a pas longtemps — mais en Allemagne notamment, les juifs étaient considérés comme des lépreux, et confinés dans certains quartiers des villes, hors desquels il leur était défendu d'habiter.
Yers 1830, munie de lettres de présentation de M. de Martignac, pour les Rotschild et les Gœtz, M""" D... partait pour l'Allemagne. Ces familles israélites, malgré leurs colossales fortunes, étaient parquées, elles aussi, dans le quartier maudit. A Francfort, une promenade particulière
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était assignée aux juifs, et, le soir, on fermait leurs rues par des chaînes. L'aïeule des Rotscliild habitait encore la maison-mère de la famille, dans une ruelle étroite et noire, et quand elle voulait se promener en voiture, elle était forcée de sortir de sa maison à pied, et d'aller rejoindre son carrosse qui l'attendait dans une rue plus large.
Un membre de la même famille alla jusqu'à offrir cent mille francs pour être admis dans un cercle bourgeois de Francfort. — Il lut outrageusement refusé.
La famille Gœtz proposa à M*"^ D... une promenade à Mayence. On part en voiture. En arrivant aux portes de la \ille, le soldat en faction reconnaît sans doute les Gœtz, les regarde d'un air farouche , et , si la voiture n'eût pas passé rapidement , sans nul doute il eût insulté les voyageurs.
La ville visitée, la voiture reprenait le chemin de Francfort. A la porte, le soldat en faction n'était plus le même; mais il avait sans doute donné le mot h ses compagnons, car, au moment où la voiture passa, ces fanatiques, avec des cris
ei des huées, jetèrent de la boue et des pierres dans la calèche. >F' de Gœtz, une belle jeune fille de dix-huit ans, faillit être atteinte. Elle était toute pâle d'effroi.