‹ Victor Hugo chez luiChapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

La peine de mort. — Bazaine. — Pour un soldat. — Le châtiment moral. — Au Ghamp-de-Mars. — L'exemple.

Toute sa vie, Victor Hugo a protesté contre la peine de mort. Dans ses romans, dans ses discours, dans ses lettres, en France, en Angleterre, partout et toujours, il a combattu la loi de sang, il a élevé sa grande voix contre le gibet ou l'échafaud.

Parfois, ses hôtes discutent avec le Maître cette grave question. Elle fut un soir agitée à propos de Bazaine, dont la peine avait été commuée en détention perpétuelle.

Quelques hommes politiques, même des plus doux , blâmaient hautement cette grâce , et disaient : c( Si on admet que la société ait le droit de tuer, si la peine capitale reste inscrite dans le Code, nul criminel n'est plus coupable que celui qui trahit son pays , livre la plus forte ville , et vend la dernière armée de la France. Nui criminel, plus que Bazaine, n'a mérité la mort. »

Avec quelle éloquence cette idée même venait d'être exprimée par Yictor Hugo dans son plaidoyer : Pour un soldat. Le Maître en avait justement fait le plus puissant de ses arguments, mais avec un dessein contraire — pour sauver le soldat. — Qui ne se souvient, en effet, de ce parallèle saisissant? Quoi, un maréchal de France qui a trahi, frappé sa mère, la Patrie, a reçu sa grâce, et un malheureux soldat pour avoir, dans un accès de colère, frappé son caporal, serait condamné à mort !

On sait que le soldat fut sauvé.

Ce soir-là, donc, plusieurs voix s*élevaieiit autour de Victor Hugo pour condamner le traître. Mais le poète disait : « Non! pas même lui ! »

Et, mettant en pratique ses idées de châtiment moral et d'exemple, il ajoutait :

— Non ! je n'aurais pas pour lui chargé les chassepots; mais, si j'avais été le président du conseil de guerre, voici ce que j'aurais fait :

J'aurais convoqué au Champ-de-Mars TAssemblée nationale, toutes les troupes de Paris, tout le peuple; et là, devant cette foule, devant cette armée, devant les représentants de la nation, j'aurais fait amener Bazaine, revêtu de tous ses insignes de maréchal de France. Puis, le président de l'Assemblée aurait donné lecture du jugement qui déclare Bazaine traître à la patrie, et le condamne à la dégradation.

AJors, le plus ancien sous-officier lui aurait arraché ses croix, brisé son épée, foulé aux pieds ses épaulettes , et , la cérémonie achevée, on aurait dit au dégradé : « Et maintenant, monsieur Bazaine, allez ! vous êtes libre I »

Où se serait-il caché cet homme flétri? Quel pays aurait accueiUi ce traître ? Quelle leçon cette dégradation aurait été pour l'armée et pour le peuple, qui voit trop souvent la justice frapper en bas, et épargner en haut.

Au heu d'un exemple nous avons eu une comédie! Qui n'a souri de cette condamnation, commuée en une captivité bénigne, compliquée d'une évasion grotesque ?

C'est précisément le châtiment moral, le vrai et l'unique, qu'on a épargné à ce traître.

A cette grandiose conception du châtiment moral et exemplaire, l'un des assistants répliqua :

— Victor Hugo juge trop noblement ces misé-

rables , et il leur suppose les mêmes sentiments de loyauté et d'honneur que nous avons tous, et dont nous vivons. Pour nous, certes, cette cérémonie de la dégradation publique serait un supplice plus affreux que la mort. Mais que peut un châtiment moral sur des hommes qui ont perdu le sens moral? Pour de tels coupables c'est le châtiment corporel qu'il faut. Et M. Bazaine, heureux de s'être évadé, porte bien légèrement sans doute, la honte dont il s'est couvert; et le nom de traître, dont on le poursuit, ne trouble ni sa digestion, ni son sommeil.

Victor Hugo ne fut pas convaincu ; nous, non plus que lui : car en supposant même que le coupable, sans pudeur, cuirassé contre toutes les hontes, fût resté insensible à la dégradation publique, l'impression de cette cérémonie n'eût pas été pour cela amoindrie dans l'âme des spectateurs ; or, ce qu'il faut demander au châtiment, c'est bien plus l'exemple que la souffrance effec-

tive du coupable. Et cette exécution toute morale, avec quelque indifférence que l'ait subie le traître, eût gardé dans l'histoire une sévère grandeur.

Page 1