CHAPITRE XX
La patrie. — Paris capitale du monde. — L'école de Paris.
— L'union des races latines. — Les Etats-Unis d'Europe.
— Toast aux trois Républiques. — La démocratie en Allemagne. — L'avenir.
La Patrie est l'incessante préoccupation du poète ; c'est à la faire grande qu'il travaille, c'est à la voir triomphante et libre que tendent ses vœux. En lui jamais l'ardeur patriotique ne s'est éteinte, parce qu'il n'a jamais désespéré, et les désillusions qui souvent désenchantent le soir de la vie, ne l'ont jamais atteint.
Cent fois j'ai entendu le Maître prononcer de nobles paroles qui souffleraient la confiance au cœur des plus timides, Tespoir au plus désespéré.
Ecoutez Yictor Hugo parler de Paris :
— «Paris, quoique vaincu, est toujours à la tête de la civilisation.
Quelle admirable ville ! Quel héroïsme a montré tout son peuple pendant le siège ! On avait froid, on avait faim, et nul ne voulait se rendre. Dans les rues, les femmes, les filles me criaient : « On ne se rendra pas, n'est-ce pas, citoyen Victor Hugo? » — Non, répondais-je, non ! Soyez tranquilles! Aussi quelle stupeur, quelle indignation, quelle douleur, quand on se vit face à face avec cette réalité monstrueuse : La capitulation.
Mais, je le répète, Paris, c'est-à-dire la civilisation, ne peut périr !
Regardez l'Europe; sur qui a-t-elle les yeux ? Sur la France.
Ouvrez les journaux de n'importe quel pays. Que voit-on? En tète, le premier article : France^ Paris,
Quand Paris est investi, le monde se sent aveuglé; quand Paris est malade, le monde a mal à la tête !
Et voilà au contraire Berlin, la ville victorieuse :
qui parle de Berlin? qui s'inquiète de ce qu'on fait à Berlin ? quelle place Berlin occupe-t-elle dans la civilisation? Une place moindre que nos villes de quatrième ordre.
Et que lit-on à Berlin ? Nos livres !
Que joue-t-on à Berlin ? Nos pièces !
Vous voyez bien que Paris, c'est-à-dire la civilisation, la lumière, Paris est impérissable ! »
Et tous, politiques ou écrivains, nous étions vivifiés par ce souffle patriotique, réchaufTés par cette ardente voix qui nous disait de croire et d'espérer.
Ceux-là seuls, qui ont entendu le fier patriote affirmer la grandeur de la Patrie vaincue ; ceuxlà seuls, qui l'on vu s'agenouiller devant la France blessée, peuvent comprendre l'enthousiasme que le Maître inspire, et la foi ardente qu'il sait faire passer dans les cœurs.
Non î le pays qui garde un tel poëte pour le
consoler dans ses épreuves, pour le soutenir dans ses revers, ce pays ne peut périr. Le peuple qui sent sur lui passer en frissonnant le souffle de cette grande âme, se redressera plus vivant et plus fort.
Le flambeau de la France n'a subi qu'une éclipse d'une heure, et demain son rayonnement éclairera le monde.
* Tk
Dans chaque page de l'œuvre de Victor Hugo, on sent le noble amour qu'il a pour Paris. C'est que Paris, ne nous lassons pas de le redire, Paris c'est le progrès, c'est le volcan des idées toujours en travail, Paris c'est l'avenir.
Et un soir, comme on parlait des cléricaux, Victor Hugo disait : c< Je voudrais, pour répondre à leurs facultés catholiques, pouvoir créer pour tout le peuple une grande école qui serait : rÉcole de Paris. Là , l'esprit moderne aurait la parole. Point de censure offlcielle ! Louis Blanc y viendrait faire de l'histoire; Quinet, s'il vivait,
y enseignerait la philosophie. Tout ce qu*il y a de nobles esprits en France, apporterait sa lumière. Moi-même, je pourrais ne pas être inutile... Ce serait V École de Paris contre V École de Borne I y>
Que faudrait-il pour que ce superbe projet fût réalisé? La liberté. Et par les deux conférences que Louis Blanc et Victor Hugo ont faites au théâtre du Château-d'Eau, nous avons pu voir quel effet produiraient sur le peuple ces grandes voix.
Un soir de 1876, Victor Hugo affirmait la régénération de la France, et parlait de l'avenir, et il prédit, pour une heure peut-être prochaine^ l'union des trois Républiques, espagnole, italienne et française. Cette alliance des trois nations lais
lines sera racheminement vers la grande fédération européenne, qu'il annonçait, le premier, il y a trente ans bientôt.
Les Etats-Unis d'Europe, quel beau rêve ! Et quoi de plus simple en somme que cette fédération des peuples.
Il y a cinquante ans, Victor Hugo avait raison en littérature, contre toute son époque; dans cinquante ans, plus tôt peut-être, les événements lui auront donné raison aussi en politique.
c( Je ne verrai pas la République européenne; mais vous la verrez, vous jeunes gens, nous disait-il; et il n'y a pas longtemps, un soir que j'avais Castelar et Gambetta, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, j'ai porté ce toast : « Aux trois Républiques, et à leurs trois représentants ; Garibaldi, Castelar, Gambetta î »
Le Maître nous disait encore : « J'ai reçu il y a quelque temps des lettres d'Allemagne : la démo-
cratie y est redoutable ; il y a dans ce peuple quelque chose du Vandale ; et si jamais il s'y produit une explosion populaire, on verra dans ce pays une jacquerie cent fois plus terrible que la nôtre.
Mais il peut se faire aussi que l'émancipation de ce peuple s'accomplisse sans secousse ; et que les trois nations latines en liberté délivrent à leur tour les autres.
A Bordeaux, j'ai adressé ces mots aux Allemands : « Yous nous avez délivré de notre empereur, nous vous délivrerons du vôtre... »
Qui sait? Ce sera peut-être vrai !
Ah ! l'on sort grandi et plein d'espoir de ces hautes conversations. On emporte, comme un iortifiant viatique, ces fières paroles dites d'une voix émue et vibrante, avec un accent pénétré et proiond. Quel stuvenir impérissable laissent ces
heures passées à écouter le plus grand génie des temps modernes parlant de la Patrie, de l'avenir; nous affermissant par sa foi, et nous rassurant par les promesses d'un temps que ce magique charmeur évoque et fait réel à nos yeux !