CHAPITRE XXI
Le travail. — Moi je suis le fondeur.— Hugo pensif.— L'œuvre inachevée. — Livres inédits. — Le Groupe des Idylles.
Un soir de Télé 1874, je demandais au Maître à quoi il travaillait, et quelle œuvre il préparait. Le poète me répondit :
« Je mène de front plusieurs livres à la fois, je passe du roman à la poésie, et du théâtre à l'histoire ; sauf quand je mets la dernière main à une œuvre pour la publier, mon travail suit ma fantaisie, et mes hvres se font petit à petit.
Aussi ne sais-je pas ce que je publierai tout d'abord, ignorant quel livre j'aurai fini le premier.
"Vous connaissez ces vers d'André Chénier :
« Moi je suis le fondeur: de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule ; Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain. Rien n'est fait aujourd'hui : tout sera fait demain. »
Ce sont des vers admirables ! et comme ils sont vrais !
Je me lève le matin, sans savoir souvent à quoi je vais travailler. Selon Tinspiration, j'écris de la prose ou des vers; quelquefois à midi, après déjeuner, le vent a tourné , et j'achève la journée par un travail différent de celui du matin.
Ce n'est pas là une règle absolue. Ainsi pour Quatre-vingt-Treize^ j'ai eu à Guernsey six mois de solitude et de travail suivi. »
Le poète aime beaucoup la promenade; quelque temps qu'il fasse, il sort.
Dès six heures du matin, Tété, on pouvait le voir errant dans les Champs-Elysées; sous les
ombrages des Tuileries, dans le coin désert du sanglier d'Erymanthe , cueillant des vers dans la rosée.
Souvent, l'après-midi, il voyage sur l'impériale des omnibus et des tramways; il va d'un bout d'une ligne à l'autre, absorbé, sans rien voir, sans rien entendre de ce qui se passe autour de lui, vivant dans son œuvre. Avec une prodigieuse puissance d'abstraction il s'arrache à ce qui l'environne.
Il va de l'Arc-de-Triomphe à la Yillette, à la Barrière-du-Trône. L'omnibus des Batignolles le conduit souvent au jardin des Plantes, et il affectionne le bois de Yincennes.
11 passe ainsi toute l'après-midi hors de chez lui, et ne rentre qu'à l'heure du dîner.
L'hiver il ne sort pas le matin, il travaille en marchant dans sa chambre, comme un grand lion dans sa cage. Il va du fond de la chambre à la ienêtre, presque toujours ouverte, malgré le froid.
Songeant à ses œuvres futures ; « J'aurais plus à faire encore que je n'ai déjà fait, me dit le Maître. On pourrait croire qu'avec l'âge l'esprit s'affaiblit, il est plus fort au contraire, et ne se repose pas. Il me semble à mesure que j'avance, que mon horizon s'élargit; aussi je m'en irai sans avoir fini mon œuvre.
11 me faudrait plusieurs vies encore pour écrire tout ce que conçoit mon esprit, je n'achèverai pas, je suis résigné. Je vois dans l'avenir encore plus que je n'ai dans mon passé. »
Chose prodigieuse ! fécondité inouïe ! car, outre le cycle immense que nous possédons déjà, combien d' œuvres non publiées ! que de livres prêts à voir le jour !
En janvier 1876, Victor Hugo me disait : a Je pourrais faire cette chose assez étonnante : si je commençais à publier ce mois-ci mes livres ache-
vés, en donnant un volume par mois, j'irais jusqu'en janvier prochain.
Citons parmi ces chefs-d'œuvre ignorés, des drames et des comédies : Torquemaday les Jumeaux, la Grand' Mère, rÉpée, Peut-être frère de Gavroche ; une pièce féerique où les fleurs et les arbres parlent : la Forêt mouillée ;i^uiSj des vers : Les quatre vents de r esprit y Toute la Lyre, les Colères justes; les Années funestes qui relieront les Châtiments^ î^ Année terrible; un poème: le Pape\ même un livre philosophique : Essai d'explication y sur les effets dé la forme sphérique, à laquelle Yictor Hugo rattache de bien étranges conséquences.
Et depuis le moment où le poète me parlait ainsi, il nous a donné ses Discours; deux volumes de la Légende des siècles; l Art dètre grandpèrCy r Histoire d'un Crime et le Pape,
Quelle œuvre immense et grandiose, et quelle éternelle jeunesse !
Croira-t-on que dans la Légende des siècles^ le
Groupe des idylles a été écrit en moins d'un mois : presque une pièce par jour ? Pour tempérer comme par un sourire la sévère grandeur de son livre, Victor Hugo voulut y mettre une note d'amour, et c'est en janvier 1877 qu'il écrivit cette série de pièces d'une délicieuse et incomparable fraîcheur.