CHAPITRE XXII
Une lecture de la Légende des siècles. — Les manuscrits. L'Art d'être grand-père.
Le dîner finissait, dîner plein de cordialité et d'abandon. Deux dames et trois poètes étaient assis autour de la table du grand Maître, du PèrCy comme nous l'avions appelé.
Il avait bien voulu nous promettre une lecture, et nous attendions avec impatience le moment fortuné.
Le Maître disparaît un instant et revient portant un vrai fardeau de larges feuilles de papier de Hollande, couvertes de cette haute, forte et puissante écriture que l'on connaît. De gros traits raturent les vers condamnés à la nuit, à l'éter-
nelle nuit, — tandis qu'à côté d'eux flamboient les hémistiches que la toute-puissance du poète a doués de la vie inextinguible.
La deuxième partie de la Légende est là sous mes yeux ! manuscrits vénérables, feuilles sacrées 011 dorment encore dans le silence ces vers qui bientôt sonneront sur le monde comme des clairons. Cette page noircie, que je touche avec respect , fera pleurer , fera sourire , frappera d'étonnement les générations des siècles les plus lointains.
Nous retenons notre souffle, la lecture commence. La voix énergique, saccadée, s'élevant par degrés jusqu'à un diapason éclatant et sonore, dit Gaifer-Jorge commandant la marche d'Aquitaine.
Quelle puissance dans l'accent du poète ! Comme ses vers, coulés en 'bronze ou forgés en acier, vibrent dans sa bouche !
Nous étions encore sous l'impression de ces vers retentissants et de ces idées grandioses. . .
Et nous disions : « Encore I encore î » comme des enfants insatiables.
Et le poète prit, parmi les feuilles éparses, un dialogue entre Attila et l'empereur Majorien. Quel souffle d'épopée dans les paroles du héros monstre 1
Cette lecture eût suffi à l'ambition de mille autres... Nous abusâmes du Maître. Et dans sa bonté paternelle il nous lut encore Désintéresse' 7nent, cette conversation sublime entre les pics immenses, couchés comme des dogues au pied du Mont-Blanc.
Une autre fois le poète voulut bien nous lire une pièce de tArt d'être grand -père y fraîche éclose du matin, et qui commence par ce vers :
tt Tout pardonner c'est trop ! Tout donner c'est beaucoup ! »
Une autre fois encore : la Ville engloutie^ de la Légende des siècles.
Et je me disais : « Après tant de créations,
Yictor Hugo crée encore, crée toujours! Son génie semble se renouveler à chaque œuvre nouvelle ! Et ces vers superbes ! ces vers touchants î ces vers immortels! nous sommes les premiers du monde qui les ayons entendus ! »
Et pour ma part, j'en étais presque aussi fier que si je les avais écrits !