‹ Victor Hugo chez luiChapitre 25 sur 39 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Fleurs de critiques. — Notre-Dame de Paris. — Holle et Marion Belorme. — Destig-ny, — L'Enfer ! — Le Code de la politesse. — Barbey d'Aurevilly. — Le Massacre de Saint- Bartlielemy. — M. Gambolas. — Un distique de Victor Husro.

Il n'est pas un homme qui ait été plus critiqué, plus insulté que Yictor Hugo. C'est le destin!.. Il n'est pas un chef-d'œuvre qui n'ait été conspué et nié. Nul génie n'a pu se soustraire aux attaques de la bêtise humaine ! Le dernier pygmée venu dit son fait aux grands hommes ! Mais c'est des insultes des niais qu'est faite la gloire.

Parmi le fatras des critiques ridicules ou grossières, je me suis contenté de cueillir, çà et là, quelques fleurs variées. Il est inutile de grossir outre mesure un volume avec des inepties, quand elles ne sont pas très- comiques.

Je ne rappellerai que pour mémoire le critique souverain d'un grand journal qui « tomba » Notre-Dame de Paris à son apparition, en disant : a Ce roman n'est qu'une plate copie de la Mérope de Voltaire. C'est une mère qui retrouve sa fille. Donc, du côté de l'invention, néant! »

Il y aurait un intérêt littéraire à remettre sous les yeux de notre génération les critiques qui accueillirent Hernani; mais il faudrait un livre 1 spécial pour cela.

Voici comment, dans le National du 1 5 août 1831, le critique Rolle jugeait Marion Delorme, qu'on venait de représenter à la Porte -Saint- Martin :

c( Allons ! c'est fini : le public a cru un instant à vos affiches : n'y a-t-il pas un public qui croit à la pommade pour faire croître les cheveux ? Mais quand il a vu comment vous traitez l'histoire, et qu'au lieu du cœur de l'homme vous montrez son

haut-de-cliausses ou son pourpoint; quand il a vu que votre nature, à vous, que votre vérité n'étaient que de puériles naïvetés, entortillées de faux sublime, etc., etc.. .

c( Quand il a bien vu tout cela, le public s'est dit : quelqu'un est dupe, du poète ou de moi? Et le public a deviné un beau jour que la véritable dupe n'était pas le poëte. »

Un poëte, nommé Destigny, écrivait le 22 septembre 1838, dans des satires répandues à profusion, ces jugements dont la postérité tiendra compte,. . soyez-en sûr, ô Destigny!

Victor au drame intime ouvrit une autre voie.

Cet Homère assidu de la filie de joie

Façonna de grands mots, aligna de grands vers,

Tantôt les planta droits, et tantôt de travers,

Et fit des pieds, des mains, tant et si bien qu'en somme

On exalta les cris de sa poitrine d'homme.

— Sa littérature de forcené^ dit le poëte Desti-

gny, a créé toute une génération de forcenés

Qui sont fous sans remède.

Leurs actes désormais tiennent de VEernani, Du meurtrier Frollo, du jaloux Antony.

Et quand il a dépeint, — avec quel esprit î — ceux qu'on appelait les romantiques, et qu'il les a montrés ridicules et frénétiques

« Comme un troupeau de fous sortis de Charenton ; »

quand il les a jugés capables de toutes les énormités et de' tous les crimes, il s'écrie avec une vertueuse indignation :

Voilà les fruits certains du drame moyen âge. Vous qui prêchez le crime et le concubinage. L'humanité vous somme aujourd'hui par ma voix De ne plus exhumer les horreurs d'autrefois. Laissez vos Borgia dans leur sale poussière !

Car vous l'avez compris, dramaturges infâmes, C'est vous qui dépravez la jeunesse et les femmes !

Destigny, s'étant ainsi indigné, ne trouve rien de mieux, pour finir, que de condamner toute la littérature et tous les littérateurs romantiques, Victor Hugo en tête ... A quoi , demanderezvous?

« .... Au tourment de bitume et de flammes Où nos prédicateurs précipitent les âmes. »

Le bitume et les flammes de cette périphrase me font froid dans le dos ! !

* Ht

Un membre de l'Université écrivait en 1842 : « Victor Hugo a fait amulette féminin dans Notre- Dame de Paris. Il est vrai que son sentiment en fait de langue ne peut être d'aucune considération comme autorité. »

En revanche, le professeur étonnant qui trouve que Victor Hugo n'a aucune autorité, sait apprécier un autre écrivain. — Devinez lequel?...

Il apprécie, il loue l'auteur du Code civil de la politesse française, en disant : c( Cet auteur fait un grand usage d'épithètes dont la justesse esthétique rend son style fort gracieux. Exemple : « A table, chez les grands parents, il faut symétriser son appétit sur la marche de leurs mâchoires septuagénaires ou factices ; un mangeur volubile fait un reproche tacite à son caduc amphytrion. »

Si la prose de Victor Hugo lui plaisait moins que celle du Code de politesse, comment jugeait-il les vers du poète? — Ecoutez. — Le professeur de l'Université, du haut de sa chaise curule, faisait un dithyrambe en l'honneur de Panard et de Yadé, et, après avoir trouvé exquis leurs vers à échos, il ajoutait : « Yictor Hugo a fait une ballade assez longue dont chaque vers de huit syllabes est suivi d'un vers monosyllabique. Malheureusement, on ne peut facilement lire ni comprendre cette ballade péniblement faite. »

Victor Hugo avait publié les Chansons des rues et des bois.

Un jour, à Guernsey, Kesler lui apporta un journal en lui disant : « Je sais que vous vous souciez peu de ce qu'on écrit contre vous; mais je tiens à vous lire une phrase, une seule, de cet article.

— Voyons, dit Victor Hugo, j'écoute.

Et Kesler lut :

« M. Hugo, cassé par la débauche, n'ayant plus

un cheven sur la tête, ni une dent dans la bouche, vient de publier un livre obscène.

« Signé : Barbey d'Aurevilly. »

Hugo partit d'un éclat de rire sonore.

— Je vous le disais bien, reprit Kesler, que ça vous amuserait.

Quatre-vingt-treize venait de paraître. Au vu du titre d'un chapitre, le Massacre de Saint- Barthélémy, sans savoir de quoi il était question, et sans prendre garde qu'il n'y avait pas la Saint- Barthélémy, la Gazette du Midi s'indigne et lance un article foudroyant contre le poète. « Le voilà bien le démagogue ! A propos de 93 il fallait reprendre la vieille rengaine de la Saint- Barthélémy ! Il fallait comparer les massacres de 93 à 1572!... etc., etc.»

Or, on le sait, le massacre de Saint-Barthélémy est une des pages les plus charmantes et les plus calmes du grand roman, et Ton n'y verse pas une goutte de sang.

Saint-Barthélémy est le nom d'un vieil in-folio unique, plein d'images, que les trois petits enfants enfermés dans la Tourgue déchirent en jouant, et dont ils se partagent les débris.

— Yoilà, disait Victor Hugo en riant, comment mes ennemis critiquent mes livres : sans les lire !

Je pourrais allonger à plaisir ce chapitre, j'ai lécolté bien d'autres fleurs encore. . . je me bornerai à citer la dernière cueillie.

En février 1878, l'académie des Jeux floraux recevait dans son sein un certain M. Cambolas ! qui, oubliant peut-être que Victor Hugo avait autrefois été l'honneur de l'académie toulousaine, n'a rien trouvé de mieux que de faire son procès au grand poète et à toute la littérature contemporaine.

Et voulez-vous connaître une des critiques de M. Cambolas? Il s'écrie : «Le génie de Victor Hugo ne peut s'astreindre au terre-à-terre ! l'idéal l'emporte malgré lui ! »

Peuhî ce Victor Hugo! Yoyez-vous ce poète, qui ne peut s'astreindre à ramper î Tidéal l'emporte ! Parlez-moi de Cambolas, il consent à être terre-à-terre, lui ! Et je voudrais bien connaître quelques-uns de ses vers î Je suis sûr, d'après sa théorie esthétique, qu'on pourrait dire :

Lorsque Cambolas vole, on sent qu'il a des pattes!

Si M. Cambolas toise et juge Victor Hugo, c'est qu'il a plus d'audace que Théophile Gautier.

Un jour le poète des Emaux et Camées venait de recevoir un nouveau livre de Victor Hugo :

— Avez-vous lu ce livre, demandait-il à un jeune homme de ses amis?

— Non, pas encore.

— Ah ! il est de la plus haute Cocassitél Dans la bouche de Gautier, ce mot exprimait

un profond étonnement artistique devant l'œuvre nouvelle, mais un étonnement d'admiration !

Et le jeune homme comprenant mal : « Qu'y a-t-il donc, lui demanda-t-il? Avez-vous trouvé de mauvais vers? »

Et Gautier, prenant un air grave, lui répondit : <( Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de

Hugo fût mauvais, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même... tout seul... dans la cave... sans chandelle ! »

Oui, la bêtise, la sottise et la haine se sont unies pour produire les plus stupides critiques et les plus ridicules calomnies. Henri Heine a bien dit que Yictor Hugo était bossu, et qu'il ne dissimulait sa bosse que par un perpétuel effort et grâce à l'art de son tailleur.

Sous l'Empire, les feuilles vendues imprimèrent que Victor Hugo était un ivrogne qu'on ramassait sous la table. Jadis on Fa appelé fou ! De nos jours, pour avoir prêché la concorde, l'amour et le pardon, il a été traité d'assassin. Le Maître en sourit, et, pour répondre en bloc à toutes ces injures, il a écrit au bas de son portrait ce distique :

« Voici les quatre aspects de cet homme féroce : Folie, assassinat, ivrognerie et bosse ! »

Page 1