CHAPITRE XXIV
Menus propos.— Le crayon de Baudin.— A une comtesse.— Un mot de Talleyrand. —Le premier discours à la Chambre des pairs. — Le Jumart. — Un mot du pape. — Un voleur.—Une lettre de jeunes filles russes.— Demandes d'autographes. — Deux vers de Victor Hugo. — Une grand'mère. — Le rossii^nol et les chouettes.
Que de traits étincelants, que de récits précieux on recueillerait si l'on pouvait écrire la conversation du poète... C'est pour moi un perpétuel regret de songer que tant de choses amusantes ou superbes, spirituelles ou profondes, sont perdues 1
Que d'historiettes !
Que de souvenirs!
J'en prends une poignée au hasard « en la gibecière de ma mémoire » :
Au 2 décembre 1851, au moment où les représentants, réunis en comité de résistance, se distribuaient leurs missions, et allaient se porter dans les divers quartiers de Paris, Victor Hugo, ayant à écrire une proclamation, emprunta son crayon à Baudin. La réunion se disperse ; Victor Hugo met le crayon dans sa poche. Le lendemain, Baudin se faisait tuer à la barricade Sainte-Marguerite, et "Victor Hugo a précieusement conservé, comme une relique de l'héroïque représentant, ce vulgaire crayon de deux sous. Le poète me l'a montré soigneusement enveloppé, et il n'y louche qu'avec respect.
Le poète demeurait place Royale. Un jour, il accompagnait une dame. — Rue du Temple, surpris par une averse, ils se jettent sous une porte cochère.
Passe, dans sa voiture armoriée, une comtesse laide et sur le retour, qui ébauche un sourire de
méprisante pitié en voyant, sous la pluie, le poète et la dame qu'il avait à son bras. Ce sourire n'échappa point à Yictor Hugo, et comme la rue était encombrée, la voiture de la comtesse fut forcée de s'arrêter une seconde, juste assez pour que celle-ci pût recevoir, en plein visage , cette vengeresse improvisation :
Si le ciel était juste, ô comtesse pimbêche,
Vous seriez dans la boue, et nous dans la calèche.
Victor Hugo, prenant du sucre avec les pinces, rappelait ce mot de Talleyrand sur celte innovation de l'étiquette moderne : a De mon temps, on se lavait les doigts. »
Le poète racontait comment et à quelle occasion il avait pris la parole pour la première fois à la Chambre des pairs, a On discutait les marques
de fabrique. Je pensais à tout autre chose. M. Daru vient s'asseoir derrière moi, et me dit : « Nos amis ont pensé que vous prendriez la parole en cette occasion; vous ne devez pas être hostile à cette idée, au contraire: il s'agit de défendre les droits de l'artiste, la propriété de l'œuvre, la signature, la marque^ en un mot. » Là-dessus il m'encourage, je me recueille un peu, et j'ai parlé. C'était le 18 février 1846 que je montai pour la première fois à la tribune. »
Un autre souvenir de la Chambre des pairs : «J'avais à côté de moi, dit le poète, le vicomte de Pontécoulant, qui avait voté la mort de Louis XVI ; devant moi, le maréchal Soult, maréchal avant ma naissance, et notre président était le duc Pasquier, qui, jeune conseiller, avait jugé Beaumarchais. »
Nous étions entre hommes, dans un coin du salon. Un de nos confrères, — à propos de quoi, mon Dieu! — parlait Aujumart, métis du bœuf et de rânesse; il disait : c< De loin c'est un bœuf, et de près c'est un âne. » Victor Hugo passe près de notre groupe, entend cette phrase, et s'écrie plaisamment : « A la fois bœuf et âne î vous parlez là d'un académicien! J'avais jadis pour collègue à l'Académie M. X..., un âne! Eh bien! sa femme qui était charmante, en avait fait un bœuf. »
Un des neveux de Victor Hugo était camérier du pape Pie IX. Un jour le pape dit au petit monsignor : — Quel âge a votre oncle, mon enfant?
— Très-Saint Père, il a cinquante-trois ans !
— - Alors il est incurable, reprit le pape ! Et il s'en alla pensif.
Une bougie versait à flots la cire sur la table. A ce propos, Victor Hugo raconta ce souvenir :
Un soir, je causais avec Louis-Philippe. Tout à coup il se lève, en disant : a Un voleur ! » Je me retourne vivement ; et le roi riant de ma surprise, va à une bougie qui fondait comme celle-ci, et réteint; puis, me montrant la mèche fumeuse, sur les stalactites de cire : « Comment, vous, académicien, vous ne saviez pas que cela s'appelle un voleur ? »
On parlait de M. C..., charmant homme, mais médiocre poète, et dont les vers ne sont qu'inversions.
Il écrirait, par exemple, un vers comme celui-ci, dit Victor Hugo :
Et passez, de chemin, votre petit bonhomme.
J'ai dit combien de lettres de tout genre reçoit le poète. Ce ne sont pas toujours les demandes d'argent qui sont les plus bizarres.
Deux jeunes filles russes lui ont écrit pour le prier de changer de nombreux passages de Notre Dame de Paris ^ trop difficiles à traduire en russe. Et ces traductrices indiquaient au Maître des pages entières à modifier...
Les lettres lui apportent quelquefois des injures... et des menaces. Ainsi, en septembre 1877, Victor Hugo lut des lettres anonymes qui disaient en substance ceci :
c( — Cette fois, tu ne nous échapperas pas! Nous ne ferons pas la bêtise de te laisser sortir de Paris pour t'en aller poser en exil ! Nous te ferons ton afi'aire, gredin ! »
Il reçoit bien des demandes importunes. Quelques-unes sont à peine polies 1
Un Américain lui a envoyé ce billet laconique :
Sir, Je vous prie de m'envoyer votre autographe.
Un indiscret lui avait demandé, avec une insistance sans retenue, d'écrire quelques vers sur son album. Victor Hugo eut la bonté d'ouvrir l'album. Il était plein des propres œuvres de ce monsieur. Alors le Maître écrivit ce facétieux distique sur la première page de l'album dont le propriétaire s'appelait Guyot-Berger :
Il aurait volontiers écrit sur son chapum. C'est moi qui suis Guyot-Berger de cet album.
Il fallait que le Maître eût été bien choqué par l'importunité de l'indiscret pour écrire cette plaisanterie, lui qui est la bonté et l'indulgence même.
J'ignore si la parodie a été du goût de M. Guyot- Berger.
Un jour le Maître reçut la lettre d'une grand'mère qui lui envoyait des vers de son petit-fils, âgé de dix-huit ans. Ces vers lui avaient paru bien beaux et bien touchants à la bonne vieille femme, elle en faisait hommage à Victor Hugo et lui demandait son avis.
Et le poète nous disait : ce Je vais faire malgré moi bien de la peine à cette digne femme, en ne lui répondant pas. Mais les vers de son petit-fils sont tout simplement des vers de moi, qu'il a pris dans les Contemplations. Je n-e peux pourtant pas lui écrire, ajoutait Victor Hugo, que je trouve mes vers beaux : Je ne puis pas encourager le plagiat, et je ne veux pas dire non plus à cette grand'mère : Votre petit-fils a menti. »
Ht *
Une dame qui avait une voix admirable et qui était très-belle , avait été présentée dans le salon de deux vieilles filles désagréables, chez qui Victor Hugo venait quelquefois.
Sous prétexte que leur visiteuse était aussi charmante que belle, ces vilaines femmes lui faisaient un accueil glacial. — Elle le sentit et ne revint plus.
Yictor Hugo lui adressa ce quatrain :
Un rossignol rendait visite à des chouettes, Si souvent, qu'à la fin, — notez ceci poètes, — Ces monstres s'écriaient : « le vilain animal. Comme il est ennuyeux et comme il chante mal 1 »