‹ Victor Hugo chez luiChapitre 27 sur 39 · CHAPITRE XXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY

Les escroqueries. — Demandes d'argent. — Un grand d'Espagne dans la dèche. —Un nom illustre chez Vacquerie. — Le lieutenant qui a mangé la grenouille. — L'artilleur et le pantalon.

Parmi les innombrables lettres que reçoit Victor Hugo, il y a une foule de demandes d'argent. Ce ne sont pas seulement des appels à la charité du poète, ce sont aussi des propositions industrielles ou financières; l'un révéla création d'une route, l'autre la fondation d'une compagnie commerciale, un troisième le dessèchement d'un marais, et c'est par vingt, trente, cinquante, cent mille francs, et plus , qu'il faut chiffrer les demandes.

Souvent même ces sommes sont réclamées à titre de don — purement gratuit.

Une fois, un paquet de trente-quatre lettres reçues en deux jours contenait un totai de demandes d'argent s'élevant à deux ceni; quarante mille francs.

Pour sa part, un notaire seul demandait cent mille francs. Il s'était ruiné en des spéculations malheureuses ; il suppliait le poète de sauver sa famille du déshonneur et de la ruine. Avouez que cela devient de la foUe !

Un soir, le 14 septembre 1877, j'ai été témoin de ce fait :

Vers la fm du dîner, un nommé G... M... tait passer sa carte et insiste pour voir Victor Hugo, qui a la bonté de le recevoir. Ce personnage, absolument inconnu, venait simplement dire au Maître qu'il avait perdu dix-neuf mille francs dans le Jardin d'accUmatation, et il priait Victor Hugo de lui prêter cette somme pour quelques mois.

Victor Hugo lui répondit : « Je n'ai pas comme ça dix-neuf mille francs sous la main, et quand je les aurais, je ne vous les prêterais pas ainsi ».

11 eut toutes les peines du monde à se débarrasser de cet homme qui, sans nul doute, en sortant de chez le poëte, n*aura pas manqué de dire a Les voilà ces démocrates ! ces amis du peuple ! » Et il aura traité le poëte d'avare.

Beaucoup de ces demandes d'argent ne diffèrent en rien de la plus vulgaire escroquerie. Mais voici un trait qui mérite d'être rapporté :

Un soir, le domestique apporte une carte à Victor Hugo. Un comte espagnol, blasonné, titré, demandait audience ; on l'introduit. Victor Hugo voit entrer un monsieur en habit noir, au linge éclatant, la poitrine constellée de décorations, un véritable attaché d'ambassade. Victor Hugo le salue et lui demande ; « Qu'y a-t-il pour votre ! service ? »

Alors, simplement, sans détours, sans embarras, le grand d'Espagne répond en espagnol : t( Senor comte, je n'ai pas de quoi dîner ce soir, et je viens vous demander cinq francs. »

Le moyen de refuser cinq francs à un attaché d'ambassade?.. Yictor Hugo, stupéfait, tire les cinq francs de sa poche et les donne au grand d'Espagne dans la débine. Celui-ci, avec l'aisance que donne l'air des cours , remercie , fait un profond salut de gentilhomme, et sort fier comme un don César de Bazan.

Une autre fois, nous dit le poète, j'ai été pris par un filou qui porte l'un des plus grands noms de France. 11 m'a extorqué cent francs. Après quoi, il est allé voir Yacquerie au Rappel, et voici l'entretien qu'il eut avec lui :

— Monsieur, dit-il en entrant , vous ne me connaissez pas, mais je suis avec vous de cœur.

Je dépense toute ma fortune à des fondations populaires et démocratiques : crèches, écoles laïques, etc. Ah! que vous avez fait un bel article, ce matin. Je suis dans vos idées absolument !.. Le but de ma visite? Ah! c'est vrai ! Voici : Je reçois ce matin un mot de mon ami De... (ici, un autre grand nom de France). Il est malheureux, et me dit qu'il lui faut immédiatement cinq cents francs. Je m'habille; je cours pour les lui porter. En passant dans le jardin du Palais-Royal, je tâte ma poche; j'ai oublié mon portefeuille. Alors, je me suis dit : Que je suis bête ! mon' ami Vacquerie est là ! je vais lui demander cette somme. L'heure presse, mon ami a absolument besoin de cet argent; je n'ai pas le temps de rentrer chez moi. Et me voilà.

Alors Vacquerie, avec son calme imperturbable, ne dit que ceci : « Ah ! oui; très-bien! Je refuse o.

L'autre, sans se déconcerter : « Eh bien ! je vous comprends », dit-il. Et il se lève, en disant à Vacquerie : « Nous n'en sommes pas moins

bons amis. Songez à ce que je vous ai dit; mes idées, écoles laïques, fondations, liberté, démocratie » ; et il part.

Nous avons appris depuis que cet héritier, authentique du reste, d'un des plus grands noms de France, ne vit que d'expédients et d'escroqueries.

L'un des convives raconta alors une aventure arrivée à Emile de Girardin :

Le célèbre journaliste voit un jour entrer chez lui un jeune homme d'une trentaine d'années, qui lui dit, sans autre préambule : « Voilà ; je suis lieutenant, et j'ai mangé la grenouille. Oh I ce n'est pas bien difficile de sortir d'affaire : une balle dans la tête, et c'est fini. Mais avant de m'exécuter, je me suis dit : Ma foi! allons voir Girardin! je vais essayer de tout arranger; mais

s'il ne veut pas me venir en aide, ce ne sera pas long ! Donc, il me faudrait quinze cents francs l Vous ne voulez pas me les donner, n'est-ce pas ? C'est bien entendu !.. Alors... adieu ! »

Tout cela était dit du ton dégagé d'un homme qui tente un dernier effort, comme pour l'acquit de sa conscience, mais sans espoir de réussir, et bien décidé à mourir.

D'un pas délibéré, il se dirigeait vers la porte.

— Eh! mon Dieu, attendez donc, lui dit Girardin, ne vous en allez pas si vite.

Et il lui donna les quinze cents francs.

Il n'a jamais eu de nouvelles du a mangeur de grenouille ».

Une femme écrivait un jour à Victor Hugo : — Si vous ne m'envoyez pas 50 francs, demain à midi je serai morte. ^

— Je n'en ai pas cru un mot, nous dit Victor Hugo, mais j'ai envoyé les 50 francs.

« 11 faudrait refuser, dit quelqu'un; vous êtes tous les jours dupé, on abuse de vous! »

— C'est vrai, répondit Victor Hugo ; mais c'est souvent très-difficile de refuser. Il suffit que je me dise : « le malheur peut être vrai une fois, » pour que je me laisse tromper cent fois.

Pour en finir avec cette exploitation du génie par la filouterie, rappelons un dernier récit du poète...

— Ecoutez cette histoire, nous dit-il, elle est assez gaie :

L'autre jour, je rentrais. Dans l'escalier je rencontre un canonnier. Il me fait le salut militaire et me dit : a. Grand citoyen, je lis le Rappel et je suis mal vu de mon colonel. Je suis canonnier à tel régiment. J'ai perdu mon pantalon d'écurie. Effet de l'Etat. Si je ne le présente pas immédinment,.. cinq ans de fers! Le pantalon vaut qua-

rante sous; mais, pour en avoir un tout de suite, c'est quinze francs. Grand citoyen, je viens vous les demander. »

— Je crois même qu'il m'a appelé : Père de la Démocratie, ajouta Victor Hugo en souriant de son malin sourire.

Et j'ai donné les quinze francs.

Et comme nous riions de l'histoire de l'artilleur qui perd son pantalon...

— Mais attendez donc, dit Victor Hugo, ce n'est pas fini.

Quatre ou cinq jours après, SpuUer dînait ici, je raconte l'aventure de l'artilleur qui perd sa culotte... et quand j'ai fini, Spuller reprend :

c( Il y a deux jours, je rentrais chez moi, je rencontre un canonnier qui me dit : Honorable citoyen, je lis la République française et je suis mal vu de mon colonel... pantalon d'écurie, efl'ets d'État... cinq ans de fers... quarante sous... quinze francs. . . Bref, le même boniment. Je ne lui ai donné que cinq francs, et il est parti enchanté.

Et je dis à Spuller : « Vous ne lui avez donné que cinq francs parce qu'il ne vous a pas appelé grand citoyen ! Mais s'il vous avait nommé, comme moi, Père de la Démocratie! vous auriez lâché vos quinze francs I »

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