CHAPITRE XXYl
Victor Hugo religieux. — Confesseur et pénitent. — L'abbé Levée. — Les bénitiers de Saint-Paul. — Le pair de France et le proscrit. — «Je choisis le bon Dieu. »— Victor Hugo spiritualiste. — Deux vers de Dante. — tin mot sur Victor Schœlcher.
Souvent nous avons entendu les ennemis politiques de Victor Hugo lui rejeter à la face son passé monarchique. Les journaux dévots ne manquent pas une occasion de rappeler qu'il a été religieux et, lui reprochant ce qu'ils appellent son apostasie, ils rééditent des histoires que Victor Hugo n'a jamais essayé de cacher, et que nous avons lues dans Victor Hugo raconté. Ils redisent sur tous les tons que vers sa vingtième année, à l'époque de son mariage, le poète eut Lamennais pour confesseur.
Disons la vérité, Victor Hugo n'était pas un croyant, il fit part de ses doutes à Lamennais. Son confesseur lui dit : a Pratiquez! » Victor Hugo obéit, mais sans parvenir à plier son esprit.
« Patience, mon cher Victor, lui disait Lamennais, accordez-moi encore une année! »..Et, sur ces entrefaites, l'abbé de Lamennais partait pour Rome. A son retour, ce ne fut pas l'abbé qui interrogea le poète , mais le poète qui put dire à son confesseur : a Eh bien, mon père? »
— Lamennais venait en effet de rompre avec l'Église! —Ah! mon cher Victor, dit-il, j'ai fait tous mes efforts pour être non-seulement un croyant, mais un fanatique. Je n'ai pas pu y parvenir, je romps avec le passé. Tourmenté par mes doutes, je suis allé à Rome ! J'ai vu le pape ! Tous mes efforts ont été stériles et vains, je ne crois plus.
C'est ainsi que confesseur et pénitent se retrouvaient tous les deux hors de l'Église apostolique et romaine.
Pour mettre en joie les bons cléricaux, nous allons leur conter' une autre histoire qu'ils ne connaissent sans doute pas, et dont ils pourront tirer bon parti pour prouver que Victor Hugo a été religieux.
C'était en 1846,YictorHugohabitaitlen*'6dela place Royale. Parmi les hommes qui fréquentaient son salon se trouvaient l'archevêque de Bordeaux actuel, le cardinal Donnet, et l'abbé Levée, curé de Saint-Paul.
Notons au passage que sous Louis-PhiHppe le clergé de France passait pour assez libéral, et que l'on n'avait pas alors, pour le tenir en suspicion, les motifs qu'il a donnés depuis. N'a-t-on pas vu le clergé s'empresser de bénir les arbres de liberté en 1848? — et l'abbé Levée dont nous parlons, consacra ceux de la place Royale et de la Bastille.
Cet abbé était un brave homme, qui avait une ambition, celle de devenir évéque, et il l'avouait naïvement au poète. L'évêché de Soissons était vacant, et le curé de Saint-Paul rêvant la mitre
et la crosse demandait à Victor Hugo son appui auprès du roi.
Bref, l'abbé venait souvent place Royale.
M"® Adèle Hugo allait faire sa première communion. Un jour Victor Hugo reçoit de la Martinique un très-bel envoi de curiosités, parmi lesquelles deux superbes coquillages que le poète place dans sa salle à manger.
L'abbé Levée vient en visite.
Et s' extasiant devant les deux coquilles : « Oh ! quels beaux bénitiers elles feraient! s'écrie-t-il. Elles sont de la même espèce que celles de Saint- Sulpice, un peu plus petites, mais admirables ! »
— Monsieur le curé, faites-moi la grâce de les accepter pour votre paroisse.
— Oh ! vous me comblez, monsieur le vicomte ! Et le poète fit porter les deux coquillages chez
le curé.
Celui-ci ravi rédige une petite inscription, et demande à Victor Hugo la permission de la faire
graver au-dessus des coquilles : Yictor Hugo y consent, et l'abbé fait poser au-dessus des deux coquilles, transformées en bénitiers et placées à rentrée de son église, une plaque de cuivre avec ces mots :
(( Donné par le vicomte Hugo, pair de France, à l'occasion de la première communion de sa fille Adèle. 1846. »
Nous trouvons, nous libre-penseur, que ce n'est pas une preuve très-convaincante de cléricalisme que l'offre gracieuse de ces coquillages au brave curé ; mais attendez la fin !
Les années se passent, l'inscription gravée sur les plaques de cuivre se lisait toujours au-dessus des bénitiers, quand 1851 arrive; le vicomte, pair de France, quitte sa patrie, et n'est plus qu'un exilé.
Yingt ans après il revient en France, et depuis bien des années le poète avait oublié inscription et coquilles, quand une dame de la famille du
poète, qui connaissait l'histoire des bénitiers, entrant un jour à Saint-Paul, remarqua que l'inscription avait disparu.
Ce que l'Église avait bien voulu recevoir du vicomte, pair de France, elle n'avait plus voulu le tenir d'un proscrit.
A la confusion de qui tourne cette histoire, messieurs les dévots ? de Victor Hugo, ou du clergé ?
Les idées spiritualistes de Victor Hugo lui attirent souvent des lettres et des visites.
Il reçut un jour d'un inconnu, qui lui reprochait de croire en Dieu, une lettre dont voici la dernière phrase : « Il est étonnant qu'un aussi grand génie soit aussi naïf »
Une autre fois, Victor Hugo reçut la visite d'un
citoyen qui lui posa pour ainsi dire cet ultimatum : « Entre nous et le bon Dieu, il faudrait pourtant choisir. » Et Victor Hugo lui répondit simplement : « En supposant que vous ayez qualité pour me poser cette question, je vous répondrai : Eh bien! je choisis le bon Dieu. »
Entendons-nous une bonne fois à ce sujet, et pénétrons-nous bien de cette idée que spiritualiste ne veut pas dire catholique. Laissons donc au grand poète la liberté de conscience que nous revendiquons pour nous-mêmes, et admiroHs dans ce génie spiritualiste et déiste le plus redoutable ennemi du cléricalisme. Voltaire n'était-il pas déiste?
Pour nous faire une idée juste et complète des idées de Victor Hugo, relisons avec le chapitre intitulé a les âmes,» dans William Shakespeare, avec la a bouche d'ombre » des Contemplations^ relisons entre autres pièces dans V Année terrible :
«à révêque qui m'appelle athée», et nous verrons que si Yictor Hugo a foi dans une vie future, il repousse avec énergie le dogme et la théocratie, et que s'il est déiste, il attaque violemment le vieux bonhomme en barbe blanche , le féroce dieu des armées, fait à l'image de Yeuillot et de Dupanloup.
Quelles colères, du reste, se déchaînent contre notre grand poète dans le parti clérical. Quelles haines il soulève dans le clergé !
« Les prêtres me détestent tant, disait-il un soir, parce que je me place justement sur leur terrain. Je parle comme eux de l'âme et de Dieu, mais je déshabille la vérité de leurs fables. Je supprime les farces et les pantalonnades de ces gens-là. Oui, je crois en Dieu et en une autre vie; mais je n'admets pas qu'un pigeon puisse féconder une femme, qu'une femme puisse être mère et vierge, et que trois fassent un!.. Et quelle bizarre religion qu'une religion que les femmes ne pourraient exphquer sans rougir !.. »
Le Maître ne croit pas possible la destruction du moi. C'est chez lui une foi profonde ! « Si vous me voyez, nous dit-il, calme et souriant devant la mort, sachant bien que le tombeau m'attend et l'acceptant pour ainsi dire gaiement, c'est que je crois à une vie future. Et notez bien que je me défie des caresses que nous faisons à nos idées pour qu'elles deviennent des opinions. Mais ici, c'est une conviction absolue. Je crois ; je dis plus, je suis sûr que nous ne mourons pas tout entier, que notre moi survit, et pendant que je vous parle je suis certain qu'autour de moi, près de moi , sont les âmes de tous les êtres chers que j'ai perdus, et qui m'entendent. »
Je veux rapporter la manière adorablement spirituelle dont Yictor Hugo a mis en scène sa preuve, et par quel curieux argument il attaque ses adversaires. Un soir, avec Yictor Schœlcher, matérialiste convaincu et inébranlable, cette question de la vie future était agitée, et Yictor Hugo raconta ceci :
— Un jour, à Guernsey, je parlais de cette question avec Kesler, et je lui disais : Moi, je crois à l'immortalité ; non pas à l'immortalité du nom qui n'est que de la fumée, et je m'en moque ; mais à la vie persistante du moi. J'y crois, je me sens immortel.
— Moi pas, dit Kesler.
— Faites ï^ttention : il peut y avoir des épreuves ratées. Ecoutez bien, cher Kesler...
Dante est chez lui ; de son stylet il écrit deux vers, et sort.
Lui parti, les deux vers se mettent à dialoguer.
Le premier dit à l'autre : Quelle chance ! nous sommes des vers de Dante, nous voilà immortels !
— Pas si sûr que ça, reprend le second !
— Comment vous ne vous croyez pas immortel ! moi je vous l'affirme ! j'en suis sûr ! je le sens !
— Moi je ne le sens pas, fait le second; je ne me sens pas du tout immortel !
Là-dessus, Dante rendre, relit ses deux vers, laisse le premier et efface le second I les deux vers avaient raison tous les deux.
— Voyez, cher Kesler,si vousêtes levers raté, je n'ai plus rien à dire.
— C'est terrible, savez-vous, ce que \ousme dites là, Hugo, reprit Kesler; non je ne veux pas être une épreuve ratée !
Et depuis ce jour, ajouta le poète, Kesler ne me dit plus qu'il fût matérialiste !
Cette spirituelle et poétique allégorie ne convainquit point Victor Schœlcher, qui, sans vouloir discuter plus longtemps sur ces ardus problèmes métaphysiques, rapporta un mot charmant que M. Ed. Millaud, député des Bouches-du-Rhône, venait de faire à propos de son matérialisme.
— Il faut savoir que Victor Schœlcher ne boit jamais une goutte de vin; même en mangeant, il n'use que de thé. —
(( Savez-vous pourquoi Victor Schœlcher ne boit jamais de vin? » demanda M. Millaud à quelques députés réunis autour de M. Schœlcher à la
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Duvette de l'Assemblée. — Et comme nul ne répondait.
(c C'est, ajouta-t-il, parce qu'il sait qu'il y a un Dieu pour les ivrognes. »