CHAPITRE XXYU
La liberté religieuse. — Une mère. — Un discours du pape, — Pie IX en 1846. — Gomme quoi madame A. H. n'a pas "baisé la mule du pape.
Un soir de 1876, je dînais chez le poète, avec MM. S... et B. ; on parla de la séance où le fou gueux orateur catholique de Mun avait exprimé à la tribune, avec une audace sans réticences, les théories les plus ultramontaines et les plus théocratiques, et l'on agita la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. 11 n'y eut qu'une voix pour la réclamer, et chaque convive ne s'arrêtait qu'aux moyens pratiques d'arriver à cette solution. Incidemment, M. B. nous étonna beaucoup en nous apprenant que la liberté religieuse n'était pas encore si complète que nous le pen-
siens : « Pendant que j'étais à la chancellerie, nous dit-il, j'ai arrêté des poursuites dirigées contre quelques paysans habitant du côté de Sancerre, descendants probables des Cathares ou des Vaudois. Ces braves gens allaient le dimanche, avec leurs femmes et leurs enfants, à quatre lieues de leur village, pour entendre dans une espèce de grange je ne sais quel pasteur qui leur Usait les livres saints, et leur faisait un prêche.
Depuis mon départ de la chancellerie, les poursuites ont été recommencées en vertu de la loi sur les réunions, et on a sans doute interdit leurs assemblées. »
A propos de l'intolérance et de l'audace cléricale, M. B. ajouta cette histoire qui lui est personnelle.
— Ma mère, dit-il, habite son petit village deX. . . Elle va chaque dimanche à la messe, accompagnée de sa servante.
Il y a quelques jours, le curé en chaire crut devoir tonner contre les républicains, et me pre-
nant personnellement à partie, dit que j'étais un homme dangereux et damné.
Alors ma brave femme de mère se lève, et tout haut, d'un ton énergique, en pleine église, elle jeta ces mots à la face du prêtre. ((Monsieur le curé, vous êtes un malhonnête homme ! je sors d'ici, et je ne remettrai jamais plus les pieds dans cette église tant que vous y serez ! »
Là-dessus, elle sortit fière et digne avec sa servante.
— Ah ! c'est bien, c'est très-bien cela 1 s'écria Victor Hugo ! Je vous prie de mettre aux pieds de madame votre mère mon respect et mon admiration.
Le 25 juin de la même année, nous parlions à table du discours que venait de faire le pape Pie IX, discours odieux et misérable, oii il y avait entre autres cette phrase : ce Les pères et les fils s'égorgeront, etc..» Et Victor Hugo rappelait les espérances libérales que cet homme avait don-
nées en 1846. Yoilà le pape que j'ai salué à son avènement l disait le poète, et dont j'ai dit le 13 janvier 1848 à la Chambre des pairs. <( Il y a à l'heure où nous parlons, sur le trône de saint Pierre, un homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les défiances ; qui a fait faire un pas à la civihsation humaine! et cela, comment? de la façon la plus calme, la plus simple et la plus grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idées des peuples, aveclesidées d'émancipation et de fraternité. ... Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la Révolution française, qui en fait la Révolution chrétienne, et qui la mêle à cette bénédiction qu'il répand du haut du balcon quirinal, sur Rome et sur l'univers, urbi et orbi-, un pape qui fait cette chose extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un événement ! »
M. A. H. qui avait vu le pape en 1846, disait qu'à cette époque le chef de la chrétienté était
fort peu catholique. Il avait été soldat, francmaçon même, et ne faisait certes pas attendre ce qu'il est devenu depuis.
M. A. H. était avec sa femme en Italie. Le prince Galitzine les invita un jour à aller à Tivoli. — Le pape y vient demain, leur dit le prince et nous le verrons.
A Tivoli, on avait orné l'église de guirlandes et d'oriflammes, les cierges étaient allumés, tout était prêt pour recevoir le souverain pontife. Le pape arrive en voiture, passe devant l'église sans même la regarder, et va droit au palais du gouvernement. Alors les religieuses, les vieilles dévotes qui l'attendaient à l'église, courent au palais, et c'est là que le pape consent à les recevoir ; il se jette sur un siège, et se renversant d'un air dédaigneux et ennuyé, il leur donne son pied à baiser.
A chaque instant pour se distraire, il puisait dans sa tabatière une large prise de tabac, l'aspirait en reniflant bruyamment, puis refermait sa tabatière en la faisant craquer avec des airs de Frédéric Lemaître, dans Robert Macaire.
Madame A. H., catholique, voulut aller au baise-pied ; le prince Galitizine l'en détournait ! Mais non, madame, ne faites pas cela ! disait-il.
— Mais si ! ça m'amusera quand je rentrerai à Paris, de dire que j'ai baisé la mule du pape.
Elle était très-jolie et très-distinguée. Quand le pape vit cette belle jeune femme s'avancer vers lui et s'agenouiller, il retira brusquement son pied, et de l'air le plus galant du monde tendit la main vers elle, et lui offrit son anneau à baiser.
C'est ainsi que madame A. H. revint sans avoir baisé la mule du pape.