CHAPITRE III
Une comédie à propos d'un drame. — Le contrôleur souverain. — Plusieurs pères ! — La fin d'un tyran. — La légende de Notre-Dame de Paris. — Voyage en Espagne. — La vallée de Roncevaux.
On parlait de la brillante reprise (ÏBernani que venait de faire la Comédie-Française, et, entre autres souvenirs, Victor Hugo raconta cette historiette. En 1830, lors de l'apparition de son drame, il y avait à la Comédie-Française un contrôleur nommé L. . . , fils de la caissière du théâtre. C'était un tyran au petit pied, et la terreur de tous les auteurs. Il prenait dans la maison de Molière une autorité souveraine, et paraissait regarder du haut de sa grandeur, comme un vil troupeau, le reste des hommes. Il était d'une telle
impertinence que Victor Hugo envoyant deux de ses amis voir sa pièce, L... leur refusait dédaigneusement l'entrée.
Comme ce fait se renouvela plusieurs fois, et que l'attitude du sieur L..., vis-à-vis de Yictor Hugo lui-même, n'était rien moins que convenable, Yictor Hugo résolut de parler de ce subalterne autocrate au directeur.
c( Je vous prie de mettre ce monsieur à la porte, lui dit le poète, ou je ne remets plus les pieds au théâtre. »
— c( Je ne puis rien, personnellement, répondit le directeur. Ce sont les sociétaires qui seuls choisissent les employés, et ont sur eux la haute main ; adressez donc votre réclamation aux sociétaires. »
Le soir même, Yictor Hugo aborde Desmousseaux. c( Monsieur Desmousseaux, vous avez eu la bonté de me dire quelquefois que vous teniez à me conserver au Théâtre-Français... »
— Ah! monsieur Hugo ! vous savez combien je vous admire : que puis-je faire qui vous soit agréable ?
— Yous avez ici un contrôleur que je ne puis
souffrir. Il faut qu'il parle! sinon je ne puis' plus reparaître au théâtre.
— Ah! oui, L..., un être insupportable! un gredin ! mais il faut vous dire : je ne puis pas le chasser... Ici Desmousseaux, visiblennent embarrassé, baissa la voix, et, se penchant à l'oreille de Victor Hugo : « C'est mon fils ! »
C'est bien, dit en lui-même le poète, passons à un autre...
Le lendemain, il avise Monrose dans la coulisse et va à lui :
— Monsieur Monrose, vous avez bien voulu me témoigner quelque sympathie !
— Ah ! monsieur Hugo , vous êtes notre espoir ! Le Théâtre-Français compte sur vous!..
— Eh bien, je ne peux pas rester ici , si vous gardez un contrôleur qui...
— L... ! ah oui! un être odieux! c'est vrai ! mais je ne puis pas le chasser!.. Et baissant la voix comme Desmousseaux, comme Desmousseaux Monrose ajouta : « C'est mon fils ! »
Piqué au jeu, et trouvant l'aventure plaisante, je me suis successivement adressé, dit Victor Hugo , à tous les autres sociétaires : tous , à
l'unisson, comme Monrose et comme Desmousseaux, me répondirent : « Oui ! L.. . ! un animal ! . . mais je ne peux pas le chasser ! , . c'est mon fils ! . . »
«Il paraît que la caissière du Théâtre-Français avait eu d'égales bontés pour la raison sociale tout entière. Et voilà comment je n'ai pas fait partir L... ! »
A. Vacquerie, qui écoutait l'histoire, la compléta en nous apprenant comment finit ce contrôleur si bien apparenté. Mariant plus tard sa fille, il eut la bêtise d'inviter les sociétaires de la Comédie-Française.
En arrivant chez leur contrôleur, les comédiens ne furent pas peu surpris de voir un appartement luxueusement meublé. Et jetant un coup d'œil autour d'eux, ils ne purent retenir leurs exclamations 1
— Mais, dit l'un, stupéfait! cette lampe est celle que nous avions au magasin !
— Je ne me trompe pas , dit un autre ! c'est la tenture que nous avons tant cherchée !
— Ce fauteuil, ajoutait un troisième, mais c'est une vieille connaissance !