CHAPITRE XXIX
Victor Hugo au Sénat. — Discours sur l'amnistie. — V
et son quatrain ! — Discours contre la dissolution. — « Je retire le mot. » — Le talisman. — Une lettre de petite Jeanne.
C'était le lendemain du jour où Victor Hugo avait prononcé au Sénat son discours sur l'amnistie. A dîner, le Maître eut quelques paroles de reproches pour la gauche, qui, on s'en souvient, garda un silence peut-être trop absolu pendant que de sa voix puissante, avec l'autorité du droit et de la vérité, Victor Hugo faisait justice de l'Empire : c( Comment, dit-il, voilà des hommes dont plusieurs ont été proscrits, qui pendant vingt ans ont attendu l'heure où ils pourraient juger le criminel de Décembre, et qui restent muets quand une voix vien porter à la tribune française les
paroles de justice, et exprimer ce qu'ils ont tous au fond du cœur? Pas un ne soutient de son applaudissement celui qui exprime leur pensée ! »
Et comme V. Schœlcher disait au poète que ce silence avait été scrupuleusement observé par la gauche afin de ne pas provoquer une seule interruption de la droite , et de lui permettre d'achever son discours vengeur :
(( — Eh bien , reprit Yictor Hugo , il y avait pour eux un moyen d'être vraiment grands en gardant le silence. Il fallait qu'on trouvât au vote 130 voix pour l'amnistie ! »
Au point de vue humain ce fut une tristesse pour le poète de ne voir à ses côtés que neuf sénateurs demandant l'oubU de la guerre civile, et l'apaisement par le pardon. Mais combien de citoyens furent avec lui ! quelle émotion sa parole excita en France, quel écho son appel trouva dans les cœurs I
On parla ensuite d'un journaliste « simple jésuite et triple gueux; » catholique, — nous ne disons pas chrétien, — qui, répondant aux paroles de paix et d'oubli qu'avait prononcées Victor Hugo, ne trouva que ceci à .imprimer dans son journal : « Quant à vous monsieur Hugo, on vous dit zut! »
Cette apostrophe, pleine d'urbanité et de mansuétude, eut le don de dérider le front un peu assombri du poète , et après avoir daubé le pauvre gâteux, écrivain de troisième ordre, à qui les républicains ont daigné faire une réputation, Victor Hugo nous dit en riant le quatrain qu'il avait fait jadis sur cet homme :
0 V , face immonde encor plus que sinistre,
Laid, à faire avorter une femme, vraiment I Quand on te qualifie et qu'on t'appelle cuistre, Istre est un ornement !
Le 21 juin 1877, Victor Hugo prononçait au Sénat, contre la dissolution, un mémorable discours auquel les ministres du 16 Mai ne trou-
vèrent pas un mot à répondre. Quand le poète descendit de la tribune, ils enfoncèrent la tête dans leurs paperasses, témoignant par leur prudent silence qu'aucun d'eux n'osait se mesurer avec le grand orateur dont l'histoire a recueilli les paroles.
Le soir même, j'allais chez Yictor Hugo. Son salon était peuplé d'hommes politiques venus pour le féliciter. Le Maître corrigeait les épreuves de son discours : quand il eut fini, on causa. Et il nous dit qu'au moment où, jugeant le 16 Mai, il l'avait appelé une insurrection, au milieu des interruptions que provoquait ce mot, quand la droite criait : « Retirez le mot ! retirez le mot ! » le duc Pasquier, président, dit simplement : a Je m'étonne que M. Victor Hugo se soit servi de cette expression. »
— Je n'ai rien retiré, et j'ai continué, dit le poète; le président me connaît bien, et n'a pas insisté; il s'est contenté de dire : «Je m'étoime. » Et il a bien fait.
Car si le Sénat, si le président eussent voulu me faire retirer le mot, je l'aurais fait en ces termes : c( Je retire le mot insurrection j en effet, il
est trop faible ! Quand on trouble le repos d'un pays qui ne songeait qu'à se préparer à la grande lutte pacifique de 1878; quand par un coup de tête inqualifiable on arrête toutes les affaires, on paralyse le commerce; quand on chasse, sans autre motif que le bon plaisir, la majorité d'une assemblée qui représente la majorité du pays, ce n'est pas seulement une insurrection, c'est un crime. »
Voilà comment j'aurais retiré le mot.
Puis le Maître me dit : « Je vous écrivais aujourd'hui même du Sénat » et m'emmenant dans son cabinet, le poète me donna ma lettre dont la première phrase porte une date historique, et rappelle un grand jour :
21 juin, 2 h.
Cher poète, [dans dix minutes je vais monter à la tribune : je profite de ce répit que me donne la politique pour me tourner vers la poésie, et je vous écris... etc..
Après m'avoir donné ce précieux billet, le
Maître ajouta en souriant ; « J'avais emporté un talisman au sénat. » Et ouvrant sa serviette de maroquin noir, il me montra parmi les grandes feuilles de papier de Hollande où était écrit le discours qu'il venait de prononcer, une petite page arrachée d'un cahier d'écolier où Jeanne de sa main inhabile encore , et en lettres d'un centimètre, avait écrit le matin même à son grandpère , ces mots touchants dans leur naïveté, et dont je respecte scrupuleusement l'orthographe.
(.{ Papàpa, je t'enbrace bien for, je t'aîme et je travail bien.
« Ta petite Jeanne. »
Yictor Hugo avait ainsi emporté au Sénat, comme une suprême consolation aux tristesses politiques, les naïves et douces paroles de sa petite-fille, mêlées à ses éloquentes et superbes pages.
Et pendant que la droite du Sénat l'interrompait par ses hurlements, qui sait si à cette tribune, sans écouter l'orage qui grondait autour de lui, l'orateur ne redevenait pas le grand-père attendri et souriant , au souvenir de sa petite Jeanne dont il se répétait la lettre enfantine ?