‹ Victor Hugo chez luiChapitre 32 sur 39 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Anniversaires. — Une dépiitation de dames américaines. — Sonnet d'A. Houssaye. — Une adresse des citoyens des Etats-Unis. — Le toast de Jeanne. — La cellule de la religieuse.

Le 26 février, jour anniversaire de la naissance (le Yictor Hugo, le tout Paris littéraire et politique vient saluer le grand Maître et lui souhaiter de nombreuses années de vie et de travail ! En 1875, une députation de dames de la colonie américaine avait sollicité l'honneur d'offrir au poète l'hommage de leur admiration au jour de sa naissance. Victor Hugo, obéissant à un sentiment que je soupçonne fort d'être de la coquetterie, répondit que la célébration de l'anniversaire de sa naissance lui rappelait qu'il avait une année de plus!.. Mais à qui le Maître fera-t-il

croire qu'il vieillit, quand il inaugure les années nouvelles par la publication de ces livres superbes : la Légeïide des Siècles^ ou l'Histoire dun Crime!

Les dames américaines n'en vinrent donc pas moins, au jour de la fête, apportant au poète une couronne de vert laurier, moins vert que lui. Et une belle miss de vingt ans dit avec un petit accent anglais, d'une saveur charmante, ce sonnet d'Arsène Houssaye :

Dimanche tu disais : ne chantons pas ma fête. Puisqu'une année encor m'approche du tombeau. L'Amour passe à la Mort le feu de son flambeau. Le cyprès est le seul bouquet qui ceint ma tête...

Tu ne crains pas la mort, sourde, aveugle et muette... Ce n'est pas pour Hugo que chante le corbeau. Continue à chercher le vrai comme le beau. Les hommes comme toi sont des dieux, ô poëte!..

La jeunesse a trempé ton âme, tu vivras! Les siècles ne seront pour toi que des années. Quand Dieu t'appellera vers d'autres destinées.

C'est l'immortalité qui t'ouvrira les bras, Toujours jeune et toujours belle; c'est le mystère. Tu seras chez les dieux, mais sans quitter la terre.

Puis, M""° de Hasard, le sculpteur, présenta à Victor Hugo deux adresses, l'une au nom des femmes américaines, l'autre au nom des citoyens des États-Unis.

Voici le texte de la dernière :

Illustre poëte ,

Les citoyens des États-Unis verront toujours des frères dans les compatriotes de Lafayette; mais, en venant vous souhaiter de nombreux et heureux retours de cet anniversaire de votre naissance, ce que nous saluons surtout en votre personne, c'est le génie qui fait de vous un citoyen de tous les pays du monde, tout en ne vous laissant d'égal dans aucun.

Nous acclamons aussi en vous le génie, prophète du progrès. Prophètes étaient appelés les anciens poètes, parce que leurs paroles étaient l'éclair d'une pensée qui laissait le présent bien loin derrière elle. De même, vous à qui il était réservé de vivre dans une époque d'agitations, vous avez, dans vos glorieuses visions, percé de part en part la sombre horreur du temps présent, et fait luire aux yeux de tous les clartés d'un avenir où les principes de liberté, de paix et d'humanité seront implantés dans tous les cœurs et chéris de tous, comme ils le sont déjà de vous.

Au nom des opprimés, dont vous avez plaidé la cause; au nom des malheureux, dont vous avez séché les larmes ; au nom de tous ceux que vos nobles écrits ont remplis de généreux sentiments et de résolutions viriles, nous appelons sur vous les bénédictions du ciel; et si à

cette prière nous n'ajoutons rien, c'est parce que, pour exprimer convenablement Tamour et la vénération que nous éprouvons pour vous, il nous faudrait, chose impossible, une plume comme la vôtre.

En 1877, un dîner de famille précéda la soirée traditionnelle. Sur la table un superbe massif de violettes était placé devant le poète ; c'était M"^ Jeanne qui l'offrait à papapa. Et, au dessert, après les toast variés qui furent portés au Maître, M"° Jeanne dit ces mots :

« Moi, qui suis la plus petite, je bois au plus grand... »

Et voici comment un journal, V Homme libre, rendait compte delà soirée qui suivit : « Le lundi 26 février paraissait la Légende des siècles. Le soir, il y avait foule chez Victor Hugo, on s'empressait autour du poète ; jugez si on parlait du livre superbe, et si le Maître était félicité. Dans le salon rouge nous avons remarqué Yacquerie , Meurice, Gustave Flaubert, Lockroy, Noël Parfait, E. Lefèvre, Pelletan, Louis Leroy, Paul

Foiicher, Valade, P. Elzear, R. Lesclide, Gouzien, Tourgueneff, Lafagette, etc., etc. Dans la soirée, un jeune poète républicain, notre ami et collaborateur Gustave Rivet, a offert une pièce de vers à Yictor Hugo. » — Suivait mon humble poésie.

En 1877, au jour de la fête du poëte, je vis dans le salon une petite boîte , vitrée des deux côtés, et qui laissait voir l'intérieur d'une cellule religieuse.

Pour tout ameublement : un lit, une cruche d'eau, un balai et des sandales de bois ; au mur, deux images de dévotion; et, à genoux près de son lit, une religieuse de cire, vêtue de sa robe de bure. C'est une cousine de Victor Hugo, qui lui avait envoyé le fac-similé de sa cellule.

Cette religieuse, femme de cœur et d'intelligence, est la fille du colonel Hugo, immortalisa par l'épisode du cimetière d'Eylau, dans la Légende des Siècles : mariée toute jeune à un

homme qu'elle adorait, elle devint veuve au bout de trois mois. Elle donna alors sa fortune à son frère, ne gardant que la dot nécessaire à son entrée en religion, et se fit carmélite.

Elle écrit au poète des lettres très-touchantes, très-élevées, et pleines d'admiration. Par respect pour le Maître , elle l'appelle « oncle » , au lieu de cousin. Le jour de la fête de Victor Hugo , elle lui avait envoyé, avec le fac-similé de sa cellule, un peu d'eau de sa cruche dans un flacon, et un morceau de son pain. Toute la famille du poète goûta de ce pain, et but , à la santé de la carmélite, quelques gouttes de l'eau de sa cruche. L'absente se rappelait ainsi au souvenir des vivants.

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