CHAPITRE XXXI
La Noël chez Victor Hugo. — La Chambre des poupées et le Sénat des porrichinels. — Discours sur l'amnistie. — Les prisonniers en liberté. — Pour les pauvres.
Qui n'a admiré, dans tArt et être grand-père^ un poème d'une héroïque et attendrissante conception, r Epopée du Lion. Cette fiction merveilleuse me fait songer au grand poète lui-même ; le lion, n'est-ce pas lui? le justicier terrible, s'attendrissant à la prière d'un enfant, n'est-ce pas lui? Nul ne s'est arrêté devant l'enfance avec des regards plus caressants et plus émus. L'enfance le charme et l'apaise; il est ravi devant ces beaux yeux naïfs emplis d'aurore, et devant ces petites bouches roses qui bégayent les mots du paradis.
Les enfants sont sa joie , il est heureux au mi-
lieu d'eux, et comme il sait les amuser, les charmer! en mettant toujours au fond de ses jeux, de ses amusements, quelque grande idée.
11 improvise pour ses petits-enfants des contes moraux comme celui de la bonne puce et du méchant roi : vous entrevoyez l'office du petit insecte piquant, chargé de punir les fautes du roi.
Il leur dit l'histoire du bon chien qui, mourant victime de son dévouement pour la petite fille qu'il doit protéger, est transformé en ange. Cette canonisation du chien n'est peut-être pas fort orthodoxe.., au point de vue cathoHque ; mais pourquoi donc, en bonne morale, le martyre d'une bête ne serait-il pas récompensé comme celui d'un homme?
Il dit le conte de l'âne qui, chose admirable , avait deux longues oreilles..., et dont, chose plus
admirable encore, l'une des oreilles entendait oui, tandis que l'autre entendait non. De sorte que ce pauvre âne se trouvait appelé sans cesse par deux voix contraires : le bien et le mal.
Le poète a un talent spécial pour organiser les fêtes d'enfants. Je ne veux pas passer sous silence la Noël de 1877.
M"* Jeanne et M. Georges avaient envoyé des invitations à leurs petits amis.
Tout un charmant petit peuple arrivait à 2 heures de l'après-midi , 21 , rue de Clichy.
Le salon était illuminé à giorno, et une épaisse tapisserie fermait la porte de la salle à manger. C'est là qu'était Victor Hugo, et la surprise de la fête.
La portière s'écarte , et des cris d'admiration sortent de toutes ces petites bouches : le lustre était transformé en arbre de Noël I
Toute la charmante troupe se précipite et se presse dans la salle à manger; et les cris d'admiration redoublent quand on voit Victor Hugo ayant à sa droite et à sa gauche une légion de poupées et un régiment de polichinelles, adossés à un banc de vieux chêne.
Au-dessus des poupées était cette inscription : Chambre des poupées. Sur la tête des polichinelles on lisait ; Sénat des porrichinels.
Quand tout le petit monde fui installé, jusqu'à un bébé de dix mois, étendu sur des coussins, le poète prit la parole, et déclara à son auditoire qu'avant de distribuer les joujoux on allait statuer sur le sort de malheureux prisonniers, -r- « Messieurs les sénateurs, Mesdames les sénateuses, dit Victor Hugo, les malheureux que vous allez juger sont de grands criminels; ils commettent chaque jour des attentats monstrueux, ils ne vivent que de pillages, et le vol est pour eux une habitude. Si vous leur faites grâce, ils recommenceront encore. Ils n'ont aucun respect pour les choses saintes, et se rendent coupables des actes les plus impertinents et les plus sacrilèges
contre les édifices religieux. En un mot, ce sont de grands scélérats. Je vous propose cependant de leur faire grâce et de voter l'amnistie. Qu'on amène les prisonniers ! »
Et l'on apporta au poète un objet soigneusement couvert. « Les voilà , ces misérables , dit le Maître , ils ne se repentent pas du tout de ce qu'ils ont fait ; que ceux qui sont cependant d'avis de leur pardonner, lèvent la main I »
El tous les petits enfants levèrent les mains.
Alors Yictor Hugo, soulevant le voile qui cachait l'objet mystérieux, découvrit une cage où étaient enfermés deux pauvres petits moineaux qui, effrayés par la subite lumière, se mirent à pousser des cris aigus.
Victor Hugo alla à la fenêtre, l'ouvrit et, prenant les deux prisonniers , leur donna la volée, aux applaudissements de son charmant sénat.
Ensuite commença la distribution des jouets; l'arbre de Noël fut pillé , puis on tira au sort le nom de chaque enfant; les petites filles eurent les poupées, les garçons les polichinelles. Et je
recommande aux mères de garder comme des reliques ces poupées et ces polichinelles, afin que, devenus grands, les enfants puissent dire : « Yoilà un joujou que m'a donné Victor Hugo. »
La distribution des joujoux terminée : « Il reste encore un lot, dit le poète, c'est le gros lot ! » et il montrait un billet de cinq cents francs.
Ici je dois dire qu'on tricha un peu, et le gros lot fut gagné par les pauvres.