CHAPITRE XXXII
Georges et Jeanne. — Jeanne à cheval. — Mots d'enfants.— On tire les rois.— Victor Hugo à Thionville.— Petit Georges et le général prussien. — Vive la République ! — Définition du paradis. — Les histoires. — Bons points et mauvois points. — Victor Hugo privé de dessert.
Quand approche l'heure du dîner, on entend du salon rouge la porte de l'antichambre s'ouvrir : puis, un bruit de voix joyeuses, de frais éclats de rire ; le chat Gavroche effaré court se cacher sous les canapés, et les deux beaux petits enfants, Georges et Jeanne, illustres déjà, font irruption dans le salon.
Ils courent à papapa, grimpent sur ses genoux, l'embrassent, lui tirent la barbe... et le grandpère est ravi.
Un soir même, entrant à l'improviste dans le salon rouge, nous vhnes M"'' Jeanne à cheval sur
le dos de papapa, et Victor Hugo dans l'attitude bien connue de Henri lY recevant l'ambassadeur d'Espagne.
Victor Hugo, nous l'avons déjà dit, est un causeur intarissable : la politique, les voyages, les arts, les lettres, sont des sujets sans cesse renaissants pour la causerie. Que de souvenirs ! que d'idées!
Mais quand les enfants sont là, à eux la royauté. C'est d'eux que le poëte parle; c'est d'eux qu'il s'occupe; et souvent, remontant dans le passé, il croit voir dans son petit Georges, dans sa petite Jeanne, revivre ses propres enfants.
n aime à raconter les faits et gestes de sa petite famille. Cette poésie de l'enfance que le poëte a créée!., jugez combien il l'a sentie. C'est avec un bonheur ineffable qu'il parle de ses enfants et de ses petits-enfants.
François-Yictor apprenait à écrire et traçait des bâtons énormes; à côté de lui, son père travaillait. — C'est drôle, dit tout à coup l'enfant interrompant son œuvre, et regardant l'écriture de son oncle ; quand on a des grosses mains on écrit petit, petit; et quand on a des petites mains on écrit gros, gros.
Une autre fois, il voyait déraciner un arbre : — Papa, dit-il tout pensif à Yictor Hugo, pourquoi les hommes, quand ils sont morts, on les met dedans la terre, et les arbres, quand ilssont morts, on les met dehors de la terre ?
Un jour, la dernière petite fille du poète vient le trouver tout en pleurs ; — elle avait trois ans. — Empêche donc le frotteur de faire comme ça, il me pousse toujours ma chambre. — Sa chambre consistait en deux tabourets rapprochés dans un coin, et derrière lesquels elle était chez elle, dans sa chambre.
Oh ! les chers souvenirs, et les divins enfantillages ! Le Maître met une gaîté émue à ces petits récits. Il faut l'entendre redire le compliment du jour de Tan :
— C'était place Royale ; au matin du premier janvier, je vois entrermes deux fils, deux bambins, un rouleau de papier sous le bras ; Charles s'approche, me regarde ; puis, brusquement fond en larmes, me jette son rouleau et se sauve. François, au contraire, sans s'émouvoir de la fuite de son frère^ vient gravement près de moi, et avec le sérieux et le calme le plus imperturbable commence ainsi : — Mes chers parents, au jour de l'an, sans covetant, sans couverture... et Victor Hugo débite un boniment de dix lignes où, au milieu d'un tohu-bohu de mots barbares et inintelligibles, surnagent çà et là quelques lambeaux de phrases sans suite, un charabias du plus haut comique. — C'est tout ce qui restait, dit le poëte, du compliment du père Morin, l'instituteur de mes fils.
Je ne finirais pas si je voulais raconter toutes les drôleries de M"^ Jeanne, le bonheur et la joie de papapa. J'en prends quelques-unes dans le riche répertoire du Grand-Père.
Petite Jeanne commençait à parler. Un jour elle rentra triomphante de la promenade, et se campant devant papapa, elle lui dit avec orgueil :
— Maintenant, il y a des petites filles plus petites que moi !
Ce jour-là Jeanne avait boudé; elle n'avait pas voulu déjeuner à côté de son grand-père :
— Hé bien! lui dit Victor Hugo, j'achèterai une autre petite fille, qui voudra bien déjeuner avec moi.
Alors Jeanne, jalouse et furieuse, d'un ton menaçant : — Eh bien! moi, je la perdras dans les bois?
Elle avait bien six ans, quand un soir elle arrive au dîner avec un petit éventail japonais.
— Tu as un bien bel éventail, Jeanne, lui dit Yictor Hugo.
— Oui, répond Jeanne avec un profond sérieux; c'est moi qui l'ai choisi. Maman m'a ouvert un crédit de six sous.
Comme une demande d'argent avait été repoussée par sa mère, M"^ Jeanne s'adressa en ces termes à A. Vacquerie : — J'ai des tas de choses à acheter, donne-moi vingt sous. Si* tu trouves que c'est trop, donne-moi deux francs; mais comme c'est la fête de Georges, tu ne peux pas lui donner moins de dix sous.
Une fois, abordant son grand-père, Jeanne lui dit : — Bonjour, cher Maître.
Un soir, on tirait les Rois chez le grand poète, car on tire les Rois chez ce démocrate, et c'est le bonheur de ses petits-enfants de se mettre sous
la table, et d'appeler à tour de rôle les noms des convives, à qui on offre une part de gâteau.
Je me souviens m'ême que, ce soir-là, M"'' Jeanne, séduite par une partie de pigeon-voie que j'avais jouée avec elle avant dînej', me fit l'honneur de me nommer le premier !
Ce soir-là, Victor Hugo raconta une aventure du petit Georges.
C'était à Thionville, après la guerre; Victor Hugo avait voulu voir cette malheureuse place, qui avait subi un bombardement terrible.
Sous Napoléon P% cette place avait été défendue deux ans par le général Hugo ; rien n'avait pu réduire ce vaillant défenseur ; il n'avait pas capitulé.
Le Poète arrive donc à Thionville avec sa famille , et va visiter les ruines de l'hôtel de ville incendié par les bombes prussiennes. Le maire qui l'accompagnait, montrant un encadrement sur un pan de muraille calciné, lui dit : « Hélas, le portrait du général Hugo a été détruit. »
— Monsieur le maire, repondit le Poëte regardant le factionnaire ennemi qui se promenait
Tarme au bras sur la place, mon père n'aurait pas voulu être prisonnier des Prussiens !
Puis le Maître se mit à dessiner les ruines de rhôtel de ville, tandis que de fraîches voix d'enfants — l'avenir — chantaient la Marseillaise dans un jardin voisin.
Pendant que le Poëte visitait la ville, Georges jouait dans k cour de l'hôtel, sous les yeux de sa gouvernante. Un général prussien, sortant de son appartement, vit ce bel enfant, et s'approchant de lui : « Voulez-vous me donner la main, mon petit ami? » lui dit-il affectueusement.
Petit Georges redressant sa taille de quatre ans et regardant en face le général: « Non!» cria-t-il brusquement en rejetant ses deux mains derrière son dos.
— A qui est cet enfant, mademoiselle ? demanda le général à la gouvernante.
— Monsieur, dit-elle en désignant Georges, est le petil-fils de Victor Hugo.
— Ah ! je comprends, fit le général ; vous avez raison, mon petit ami.
Et il sortit.
C'est en des récits de ce genre que s'achevait le dîner ; tout à coup, au moment où le roi de la levé buvait, comme on criait : le roi boit, vive le roi I . . petite Jeanne , debout sur sa chaise et levant son verre, cria : a Yive la République l »
Vous vous imaginez peut-être que Victor Hugo n'est qu'un poète ? Ne vous y trompez pas ! il a bien d'autres talents qui font que ses petits-enfants l'adorent. Nul ne sait mieux que Papapa les amuser au dessert. Victor Hugo sait poser sur une carafe un gobelet, puis un porte-couteau, là-dessus faire tenir en équilibre une fourchette et un couteau, et couronner enfin cet échafaudage d'une
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cocotte en papier. Jugez de Tétonnement et du bonheur de M"^ Jeanne !
"Victor Hugo n'est pas seulement un équilibriste, c'est encore un sculpteur remarquable. Il sait, avec de la mie de pain, modeler un cochon de lait et lui faire des jambes avec quatre allumettes. Et ces petites bébêtes font la joie de Georges !
Ne croyez pas que j'aie fini de vous parler des enfants, l'amour du grand-père, sa joie, son sourire et sa lumière. . . Georges est un bel enfant, aux yeux noirs, au profil de camée antique, sérieux, réfléchi, affectueux et bon. — Jeanne une petite tête blonde, espiègle et rieuse, aux regards tout pétillants de malice.
C'est en lesvoyant tous deux que le poëte disait ; — ^Voulez-vous ma définition du paradis ? La voici : c( les parents toujours jeunes, et les enfants toujours petits. »
Souvent le poète a de longs entretiens avec ses enfants. Le grand génie se fait petit avec les chers petits, et il leur raconte de merveilleuses histoires, que je voudrais bien entendre I
C'est le poète qui dessine les bons points et les mauvais points de M"^ Jeanne et de M. Georges. Selon leur travail, le dessin est bon ou méchant. Un bon point, c'est une fleur, c'est un cheval, c'est une couronne de laurier, c'est un oiseau qui tient une branche à son bec, c'est le soleil qui rit, c'est un bateau à vapeur, etc. Une des choses qui ravissent le plus M"^ Jeanne , c'est une bouteille dont le bouchon saute, et qui envoie un jet de liquide dans un verre, — esquisse d'après les naïves enseignes : « A la Bière de Mars )>.
Un mauvais point, c'est... le soleil qui pleure, c'est un pot de chambre ... et M"® Jeanne est toute honteuse.
Un bon point, c'est encore une tête de petite fille, sur le front de qui rayonne une étoile, et un mauvais point, c'est... le contraire d'un front que menace un paquet de verges.
Faut-il maintenant dénoncer un des plus touchants enfantillages de l'aïeul ?
Lorsque M"^ Jeanne n'est pas sage, ce qui est rare du reste, et qu'elle est mise au pain sec, le grand-père, attristé, se prive lui-même de dessert.