‹ Victor Hugo chez luiChapitre 35 sur 39 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

L'empereur du Brésil. — L'étiquette. — Don Pedro chez Victor Hug-o. — « Je suis un peu timide. » — « Veux-tu étrangler l'empereur? » - Le petit-lils de Marc-Aurèle.

En 1877, don Pedro de Alcanlara, empereur <lu Brésil, visitait pour la seconde fois la France. 11 avait le plus vif désir de voir Victor Hugo, et cela donna lieu à des incidents curieux.

Comme Louis XIY, l'empereur se plaignait de sa grandeur qui l'attachait au rivage, et regrettait que certaines règles de l'étiquette vinssent contrarier son désir. 11 avait fait demander par son ambassade, à Victor Hugo, si le poëte lui rendrait sa visite, et le poëlc avait répondu qu'il n'allait chez personne. L'empereur envoya.de nouveau demander au poète s'il pourrait le rencontrer en quelque endroit pour lui être présenté.

Victor Hugo répondit que le vendredi suivant

ii irait à Versailles, et que, si l'empereur du Brésil voulait s'y rendre, il l'attendrait dans un bureau du Sénat. L'entrevue fut ainsi réglée sur ce terrain neutre. Là-dessus arriva le 16 Mai, et la rencontre de l'empereur et de Yictor Hugo , qui devait avoir lieu le vendredi 1 8, fut manquée. . .

Alors don Pedro rompit avec toute étiquette et fit tout simplement prier le poète de vouloir bien recevoir, chez lui, le visiteur qui se présenterait seul, sans chambellan ni maître de cérémonies.

Le niardi 22 mai, à neuf heures du matin, l'empereur du Brésil arrivait chez Yictor Hugo. En saluant le poëte, il lui dit ce mot que l'histoire devrait recueillir : « Monsieur Yictor Hugo, rassurez-moi, je suis un peu timide. »

Yictor Hugo l'introduisit dans son salon et le fit asseoir près de lui.

— (( Un fauteuil partagé avec Yictor Hugo, dit alors l'empereur, c'est la première fois que ça me fait l'effet d'un trône. »

Puis, ces deux hommes, la force et la grandeur^ la puissance et le génie, causèrent.

Don Pedro se montra ce qu'il est, un ami de la France, de la lumière et du progrès ; et, parlant des autres souverains, il dit à Victor Hugo : a 11 ne faut pas trop en vouloir à mes collègues ; ils sont tellement entourés, circonvenus, trompés, qu'ils ne peuvent pais avoir nos idées. »

Et Victor lui répondit : « Vous êtes unique. . . » Heureusement !

Victor Hugo venait de publier ^Art d'être grand-père. Après avoir exprimé son admiration au Poëte, et lui avoir dit des vers de ce délicieux livre, don Pedro demanda au Maître la faveur d'être présenté à M"^ Jeanne.

Victof Hugo fit venir ses petits-enfants. . .

— Jeanne, dit le Poëte, je te présente l'empereur du Brésil.

— Voulez- vous m'embrasser, mademoisçlle, dit don Pedro.

Et comme Jeanne lui présentait son front ; Embrasse-moi donc, reprit-il.

M"' Jeanne lui entoura alors le cou de ses deux bras, si étroitement que Victor Hugo, riant, lui dit:

— Est-ce que tu voudrais te donner le luxe d'étrangler un empereur?

— Sire, dit ensuite le Maître, j'ai l'honneur de présenter mon petit-fils Georges à Votre Majesté.

Et l'empereur, se tournant vers Georges et lui caressant de la main ses beaux cheveux noirs ;

— Mon enfant, dit-il, il n'y a ici qu'une majesté, (montrant Victor Bugo) : la voici.

Victor Hugo offrit l'Art et être grand-père à l'empereur.

— Qu'allez-vous écrire sur la première page? dit celui-ci.

— Votre nom et le mien.

— J'allais vous le demander. . .

— Et Victor Hugo écrivit : « A don Pedro de Alcantara, Victor Hugo. »

Puis la causerie continua.

— Yolis me préoccupez beaucoup, dil Tempcreur au Poète. A chaque instant je me demande : Que fait Victor Hugo à cette heure-ci ? — Je voudrais bien avoir une idée de l'emploi de votre journée.

Et le Poëte lui dit sa vie, son lever matinal et son travail de tous les jours. — « Après déjeuner, vers une heure de l'après-midi, je sors, ajouta le poëte en souriant, et je fais une chose que vous ne pourriez pas faire I je monte sur les omnibus y) .

— Pourquoi pas, reprit l'empereur, cela me conviendrait parfaitement, limpéi^iale !

On voit, par quelques échos de cette causerie, que don Pedro n'est pas seulement un homme intelligent, mais un homme d'esprit. Il ne répond assurément pas à l'idée que nous sommes accoutumés à nous faire d'un souverain, entiché de sa naissance, fier de son pouvoir, et dédaigneux des humbles mortels.

Le poète demanda à don Pedro s'il n'était pas inquiet de quitter son empire si longtemps.

— Non, répondit l'empereur, les affaires se font très-bien en mon absence ; il y a là-bas tant de gens qui valent autant et plus que moi.

Il ajouta : « Je ne perds pas mon temps ici. Je règne sur un peuple jeune, et c'est à l'éclairer, à l'améliorer, à le faire marcher en avant, que je fais servir mes droits ... » Et , se reprenant : « Pardon, je n'ai pas de droits ; je veux dire le pouvoir que je tiens des hasards de la fortune et de la naissance. »

A ces mots Victor Hugo lui dit :

— « Sire , vous êtes un grand citoyen ; vous êtes le petit-fils de Marc-Aurèle ! »

Il était midi quand l'empereur et le poète se séparèrent, et, quelques jours après, le petit-fils de Marc-Aurèle venait encore en simple citoyen s'asseoir à la table du poète.

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