‹ Victor Hugo chez luiChapitre 36 sur 39 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Victor Hugo dans Paris. — Le peuple l'aime. — Le mot d'un ouvrier. — En omnibus. — Rencontre comique. — « Monsieur va au soleil? » — La conférence du Gliàteaud'Eau. — Les funérailles de M. Thiers. — Le défenseur de la liberté.

Comme le peuple de Paris aime ceux qui l'aiment ! Toutes les fois que Yictor Hugo assiste à quelque cérémonie publique, la foule se précipite sur son passage, l'entoure et l'acclame. C'est un spectacle émouvant, que celui de ce peuple qui fait au Maître de la pensée des ovations telles que n'en eurent jamais les maîtres de la terre.

Il faut avoir vu au moins une fois Yictor Hugo au milieu de la foule, pour se faire une idée du respect, de l'afTection, de l'amour que la population de Paris témoigne à son Poète.

Au 18 mars 1871, au 26 décembre 1873, lors des funérailles de ses fils, Victor Hugo a senti le cœur de Paris souffrir avec le sien.

Aux obsèques de M™° Paul Meurice, de Frédéric Lemaître, de M""' Louis Blanc, de M. Thiers, il a vu les bras de la foule tendus vers lui; les mères lui présentaient leurs enfants comme pour qti'il les bénît ! de toutes parts éclataient les cris de : (( Yive Hugo » . C'était à qui approcherait de lui pour lui serrer la main, si bien que malgré le recueillement du deuil, il semblait qu'en ces cérémonies le peuple accompagnât plutôt le triomphe du poète, qu'un cercueil.

Devant ces démonstrations populaires d'une affection et d'un enthousiasme sans bornes, Victor Hugo se sent vivement ému, et son émotion se traduit par une pâleur marmoréenne ; la vie et la flamme semblent se retirer de la face pour se concentrer dans le regard, et les yeux qui brillent d'un feu profond, éclairent un visage de statue.

Parfois l'amour du peuple se traduit en mots pittoresques, ou en faits touchants dans leur simplicité.

Aux funérailles de M""^ Paul Meurice, comme le convoi passait devant une ménagerie installée sur les boulevards extérieurs, les lions rugirent, et un ouvrier dit ce mot que mon ami A. Pelleport a enchâssé dans ce sonnet.

Il marchait pensivement

Comme un prophète qui prie,

Suivant ta bière fleurie.

Noble femme au cœur charmant.

La foule, l'âme attendrie.

L'entourait pieusement.

Soudain un sourd grondement Sort d'une ménagerie.

Et tandis que nous allions Près du logis des lions; Faisant retentir l'espace,

Le rugissement grandit.

Un vieil ouvrier me dit :

« Ils sentent que Vautre passe ! »

Quand Yictor Hugo sort en simple particulier, le peuple respecte son incognito ; à peine ses amis osent-ils, s'ils le rencontrent, troubler d'un salut ses méditations et son travail.

Comme je l'ai déjà dit, il passe une partie de ses après-midi hors de chez lui, il travaille sur l'impériale des omnibus ou des tramways.

Il lui arrive parfois des rencontres comiques.

Celle-ci par exemple :

La nuit tombait; Yictor Hugo, sur l'impériale de l'omnibus, méditait, quand un homme de taille moyenne, à l'air vulgaire mais hardi, portant une moustache noire, vint s'asseoir à côté de lui, et à brûle-pourpoint, dit à son voisin. .. sans le connaître bien entendu, et sans être connu de lui ;

— Eh bien ! je vais en avoir douze !..

— Ah, répondit vaguement Victor Hugo.

— Oui, je vais en avoir douze !.. mais il faut de la place pour tout ça !..

— Oui! contmue Hugo sans comprendre.

— Aussi VOUS comprenez, il faut que je change de local !

— Sans doute...

— Yoyez-vous, monsieur... ça ne s'apprend pas, ça î moi je n'ai jamais appris !

— Ah ! fait Victor Hugo intrigué.

— Le tout est de ne pas avoir peur ! on saute dessus, on a une baguette à battre les habits... on tape dessus tant qu'on peut, et ces gars-là ça vous obéit comme des ânes !

— Ah!

— • Moi, j'ai commencé comme ça ! j'ai dit : Tiens, si j'essayais; alors j'ai sauté sur le lion. (Ici, Yictor Hugo prête l'oreille.) Une fois dessus, j'ai tapé... j'ai tapé... il a bien fallu qu'il marche !

— Yrairaent.

— Et maintenant que j'en ai plusieurs ; je monte sur un, je tape dessus, il galope ; je tape à tour de bras, il galope plus fort; après, je saute sur un autre, qui a vu faire son camarade, et il fait comme lui.

— Ah 1 vous êtes dompteur de lions? dit le Poète.

— Oui, VOUS savez ma baraque, à droite, en haut de la rue des Martyrs; je suis connu partout, même il y a une chanson sur moi.

C'est Pezon le dompteur.

Le meilleur...

— La rime n'est pas riche, se dit Victor Hugo. Mais pour un dompteur !..

Et le Maître riait de bon cœur en nous racontant ce dialogue bizarre.

Les conducteurs d'omnibus connaissent bien le Maître.

L'un d'eux recevant les trois sous de Yictor Hugo, lui dit : « Ah ceux-là, monsieur, ils ne me quitteront jamais. »

Une autre fois, c'était l'hiver, Yictor Hugo,

qu'aucun temps n'arrête, montait sur l'impériale selon son habitude, quand le conducteur lui dit d'un ton en même temps suppliant et paternel: « Oh ! monsieur Yictor Hugo, entrez donc aujourd'hui, je vous en prie ! il fait si froid ! w Et Yictor Hugo se rendit à cette prière.

Un jour qu'il neigeait, Yictor Hugo voyant son omnibus venir, fait signe au cocher d'arrêter. L'omnibus continue sa course ; le Poète hèle le conducteur, qui lui montre le signal : complet, Yictor Hugo insiste, et l'omnibus enfin modère sa marche et s'arrête, Yictor Hugo l'atteint.

— Yous voyez bien que c'est complet! dit le conducteur.

— Et là-haut?

— Ah î là-haut c'est libre !

— Eh bien je monte là-haut?

— Ah ! si monsieur va au soleil ! reprit en riant le conducteur !

Et Victor Hugo s'installa philosophiquement sur l'impériale.

Rentré chez lui, il fit un dessin de son aventure :

La neige tombe à gros flocons, on le voit pelotonné sur l'impériale de l'omnibus. Et audessous, pour légende à ce dessin, le mot plaisant du conducteur : ce Ah ! si monsieur va au soleil! »

Après la superbe conférence qu'il fit avec Louis Blanc au Château-d'Eau, au profit des ouvriers lyonnais; pour se dérober à la foule qui l'attendait rue de Malte, le poète quitta le théâtre par la porte des artistes, sur le canal Saint-Martin ; j'eus l'honneur d'accompagner le Maître jusqu'à sa voiture. Il n'y avait à cette porte qu'une cinquantaine de citoyens qui l'acclamèrent. 11 partit. Arrivé rue de Clichy, le cocher refusait le prix de sa course, ce C'est assez pour moi d'avoir eu

l'honneur de vous conduire ; je ne veux rien ! » disait-il. — Victor Hugo insistait; le cocher refusait obstinément.— a Eh bien, voilà dix francs, dit le Poète, versez-les à la souscription ouverte en faveur des ouvriers. »

Victor Hugo revenait un jour du Sénat, à Paris, le train était envahi, complet, et on donnait le signal du départ : le poète n'eut que le temps de monter à l'impériale d'un wagon. Il avait neigé, et les bancs étaient encore tout inondés. Un ouvrier qui se trouvait là reconnaît Victor Hugo, et aussitôt, malgré la résistance du Poète, il essuya le banc avec sa blouse.

Victor Hugo, le remerciant, lui tendit la main, et cet homme lui dit avec émotion : « Ah ! monsieur, ah ! citoyen, comme je' suis fier de vous avoir vu et de vous avoir touché I »

Le jour des funérailles de M. Thiers, au sortir du Père-Lachaise^ une foule si nombreuse entoura Victor Hugo, que la voiture demeura assez longtemps immobile et captive ; les acclamations qui saluaient le grand citoyen étaient si pleines d'enthousiasme, que le cocher fut ému; et, se retournant vers nous, il nous dit, les larmes dans lesyeux : «C'est bien bête, n'est-ce pas, monsieur, un cocher qui pleure 1 »

Enfin, on obtint que la foule s'ouvrît, et faisant un long détour pour trouver une voie Ubre, le cocher remonta jusqu'aux boulevards extérieurs ; mais la foule suivait toujours. Quand enfin, le cocher put, au bout d'une demi-heure, lancer ses chevaux au galop, quelques jeunes gens intrépides suivirent encore la voiture à la course, et l'un d'eux s'approchant de la portière, disait à Yictor Hugo : « Ah ! citoyen, n'est pag aimé qui veut du peuple de Paris ! Demain, leurs s... journaux vont vous insulter, et nous aussi !.. mais ils nous trouveront quand le moment sera venu !.. »

Oui, on l'aurait trouvé, aux côtés de Victor Hugo, le peuple de Paris , s'il en avait été besoin ! La voix du poète est toute puissante sur cette foule qu'un mot de lui pourrait soulever ou calmer. Et quand, à la veille du 14 décembre, on s'attendait à un coup de force, Victor Hugo, prêt à défendre le droit et la liberté, songeait à descendre dans la rue et à appeler le peuple. Et j'affirme que si le coup d'État avait été essayé, à l'appel du poète, deux cent mille hommes se seraient pressés autour de lui , et , sans armes, auraient suivi le grand patriote, décidé à faire son devoir.

Nos ennemis peuvent insulter et calomnier le grand citoyen; ils peuvent jeter sur sa gloire leur boue et leurs mensonges, le poète sourit et passe : il a, pour oublier ces infamies, l'enthousiaste amour de la foule et les acclamations de tout un peuple.

Ce qui fait la vraie gloire, ce qui peut toucher

le cœur d'un grand citoyen , Victor Hugo a tout cela! Il a le cœur des femmes et des mères, le doux poète, attendri et maternel ; il s'impose aux esprits virils, le penseur et le philosophe ; ii conquiert toutes les âmes ardentes et jeunes, le poète de la vie, de l'enthousiasme , de la liberté ; il commande à tous les cœurs généreux et loyaux, (q serviteur du droit et l'esclave du devoir.

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