L... s'était meublé avec les accessoires de la
Comédie-Française. 11 s'était taillé des rideaux dans les tentures, et, quoiqu'ayant une position modeste au théâtre, il donnait une riche dot à sa fille!
Le lendemain, tous ses pères le mettaient à la
porte !
La légende s'empare des grands hommes , même de leur vivant.
En 1831, dans cette année féconde qui n'a d'égale que 1877, le poète venait de faire jouer Manon Delorme, et de publier avec les Feuilles d'automne, Notre-Dame de Paris. Le retentissement de ce livre attirait une foule de curieux à la vieille basihque de Philippe-Auguste.
Victor Hugo y conduisit un jour une dame pour lui faire lui-même les honneurs de sa cathédrale.
Quand le cicérone obhgé qui accompagnait les visiteurs fui arrivé près la chambre du sonneur au-dessus de la galerie, ouvrant la porte d'une cellule : ce C'est là, dit-il, que Victor Hugo a écrit
son roman. Il n'a pas quitté cette chambre sans avoir fini son livre. Yoilà sa table, sa chaise et son lit.
Victor Hugo écoutait impassible.
— Et comment vivait-il, demanda malicieusement la dame ?
— Oh ! pour la nourriture, il n'était pas difficile, allez, répondit le guide sans se déconcerter, il mangeait comme nous. »
Victor Hugo rit sous cape , et sans se faire connaître , donna un pourboire à ce cicérone véridiqiie qui lui avait fait avec tant d'assurance les honneurs de sa propre chambre... où il n'avait jamais mis les pieds.
Que de fois il est arrivé au poète de trouver, en voyageant, son nom gravé sur la pierre de quelque monument ; et, sur les registres où les touristes écrivent leurs impressions, signé de son nom, œuvre de quelque lyrique incompris, un
distique ou un quatrain sur la beauté du site ou l'azur du ciel.
Victor Hugo n'a pas seulement visité la France et les bords du Rhin d'oii il a rapporté un livre si vivant et si plein de charme ; il a voulu aussi revoir l'Espagne, cette vision de ses premières années. Il avait couru la Catalogne, le Guipuscoa, la Biscaye, etc., etc. En rentrant en France, il eut le désir de passer par la vallée épique de Roncevaux. Roland, Charlemagne, tous ces héros de la future Légende des siècles, hantaient l'esprit du poète. Il voulait voir le défilé historique.
Arrivé au pied des Pyrénées, dans je ne sais quel village, il demande à la posada où il pourrait trouver un guide : on lui indique une maison reculée, au bout du village. Le poète s'y rend et arrive devant une masure noire, dont la porte était ouverte. Il entre , et se trouve dans une espèce de salle basse au plancher de terre battue; ses regards tombent tout d'abord sur une
grande et belle fille, qui, nue jusqu'à la ceinture, peignait un flot de cheveux noirs qui roulaient en ondes sur ses épaules. — Une vieille femme surveillait le foyer où cuisait une bouillie, et, dans un coin, un homme fourbissait son fusil. — La belle fille, sans s'intimider à l'entrée de l'étranger, continua à peigner et à tordre ses cheveux, et l'homme, un rude compagnon à la mine sauvage, s'avança au-devant du visiteur :
— Qu'y a-t-il pour votre service, senor, demanda-t-il ?
— On m'a dit que vous pourriez nous servir de guide pour passer la montagne.
— Oui, senor.
— N'y allez pas, senor, cria la vieille.
' — Taisez-vous, femme, reprit durement le maître du logis. Et pour faire oublier au voyageur ce qu'il pouvait y avoir de menaçant dans le conseil de la vieille , l'hôte empressé et obséquieux s'empressa, dans un flux de paroles, d'affirmer qu'il était un guide excellent, que nul mieux que lui ne ferait passer la montagne au senor et aux senoras. — Bref, le prix débattu, il fut convenu que le lendemain, au point du jour,
le guide viendrait à la posada éveiller les voyayeurs.
Mais le soir, pendant le souper, apprenant que ses hôtes voulaient passer par Roncevaux , le maître de la posada raconta les histoires les moins rassurantes , et les détourna vivement de leur dessein ; il dit que la montagne était infestée de bandits, que quatre jours auparavant des voyageurs avaient été pillés et assassinés. Les dames prirent peur, elles avouèrent qu'elles n'avaient nulle envie de faire connaissance avec les bandits espagnols. Yictor Hugo eut beau les encourager, elles déclarèrent qu'elles ne partiraient pas.
Le lendemain de grand matin, le guide arrive, demande ses voyageurs, et, quand ils déclarent qu'ils ne partent pas, il entre dans une grande colère, déclarant que c'est un affront sanglant qu'on lui fait ! Il veut contraindre les voyayeurs à se mettre en route. Il fallut aller devant le corrégidor.
Victor Hugo se nomme.
— Seriez-vous parent du général comte Hugo? demande le corrégidor.
— C'était mon père, répondit le poëte.
Et voilà le corrégidor en liesse : — Ah ! senor ! j'ai connu votre père ! Quel excellent gouverneur !.. Et le bon corrégidor racontait ses vieux souvenirs.
Puis, s'adressant au muletier : « Allons, mau vais drôle, va-t-en! et laisse le senor et les senoras tranquilles. »
Victor Hugo donna à son guide une indemnité qui l'apaisa, et la caravane rentra en France sans passer par Roncevaux.