‹ Victor Hugo chez luiChapitre 6 sur 39 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Voyage à Louviers. — Un singulier garçon. — Un archéologue en délire. — L'histoire du mot : gamin. — Une note des Misérables.

Vers 1834, Victor Hugo voyageait en Normandie avec Célestin Nanteuil et quelques autres amis. M'^'D... était du voyage.

Le joyeuse caravane qui allait de ville en ville au gré des coches et des diligences, arriva un soir à Louviers. Il était nuit close, et Ton s'installa à la liâte dans l'auberge même où s'arrêtait la diligence.

Le lendemain, dès le matin, Victor Hugo et ses amis visitaient la ville. M""* D... était restée à l'auberge. Peu satisfaite du confort de l'hôtellerie, elle fit à son lever quelques observations au

domestique qui parut n*en prendre qu'un médiocre souci. Puis, quand vint l'heure du déjeuner, elle descendit à la salle où le garçon, dressant le couvert, allait et venait d'un air très-préoccupé.

M""^ D... s'occupant du menu, demanda des œufs.

— (( Oh oui, madame ! on va courir vous en chercher à la ferme !

Elle s'approcha d'un buffet, et voyant des fruits elle dit au garçon : « Vous nous servirez des fruits ! »

— « Oh! vous n'aurez pas ceux-là, madame, ils ne seraient pas dignes de vous ! on est allé en cueillir d'autres. »

M"® D.;., stupéfaite du changement d'attitude de ce garçon, le regardait avec étonnement : il paraissait en proie à une agitation fébrile, et tout à coup, posant bruyammment une pile d'assiettes, il quitta précipitamment la salle.

— Quel singulier garçon, se dit M""" D...

Victor Hugo rentrait de sa course à travers la ville, et arrêté sous la porte cochère de l'auberge il dessinait une vue du clocher.

Le garçon s'élance vers lui, et d'une voix étranglée par l'émotion : «Monsieur, monsieur!., bégaya-t-il.

— Qu'est-ce qu'il y a?

^— Monsieur !.. Est-ce vrai que vous êtes Victor Hugo ?

— C'est selon, répondit le poète en se retournant.

— Ah ! monsieur, le maire vient de venir tout à l'heure, et il m'a dit : Malheureux! Victor Hugo est ici! et tu ne dis rien ! Oh! monsieur... je sais par cœur vos vers sur l'aumône. » Et le pauvre garçon se mit à fondre en larmes.

Quelques mois auparavant, six cents ouvriers étaient sans ouvrage à Louviers. On s'était adressé à Victor Hugo, qui avait, pour eux, écrit ses beaux vers sur l'aumône.

On pense si le brave garçon soigna le service du dîner !

Quand vint le moment de partir, M°* D... curieuse de bibelots et de raretés, avait vu sur la cheminée de l'auberge un très-beau verre Louis XllI ; elle dit à Victor Hugo : « Voilà un verre que je voudrais bien emporter. »

Il suffira que vous témoigniez le désir de l'avoir pour qu'on vous le surfasse, dit le poète; enfin, demandez toujours à l'acheter.

M"'^ D... va à l'hôtesse : Madame, voudriez-vous me vendre ce verre ?

— Oui, madame.

— Combien en voulez-vous ?

— Vingt sous, madame.

M""^ D... prend le verre et le paye.

Je ne sais quel gentilhomme du pays qui se trouvait là, dit d'un ton aigre-doux : Vous ne le payez pas cher, madame, moi j'en aurais bien donné vingt francs.

— Qu'à cela ne tienne , monsieur , reprit M"^ D... piquée. Voici le verre.

— Non ! dit l'hôtesse, je suis très-heureuse que madame me fasse l'honneur de désirer ce verre. C'est un voyageur qui me Ta laissé pour payer une note de vingt sous. C'est vingt sous.

Le gentilhomme indigène se mordit les lèvres et sortit.

— Ah ! non ! dit l'hôtesse, il ne Taura pas, cette espèce de mauvais riche-là !

Et W D... emporta le verre.

La petite troupe quitta Louviers en diligence, et s'installa sur l'impériale. Une place avait été retenue par un vieux monsieur, de sorte que sur la première banquette il y avait Victor Hugo , M""D... et le voyageur inconnu. Derrière eux, Célestin Nanteuil et ses amis.

La voiture passait devant une vieille maison : « Oh ! dit ]\P^ D... à Victor Hugo, voyez donc la johe porte renaissance !

— « Madame, dit le voyageur inconnu, vous vous intéressez à l'architecture ! Comme c'est bien cela! vous êtes artiste?.. Moi, je suis membre de la société archéologique de Rouen. »

Et la conversation s'engage sur Tarchilecture et l'archéologie.

Dans la causerie, l'académicien de Rouen vint à parler d'un de ses amis, M. X... architecte :

— Je le connais beaucoup, dit ]\F^ D...

— Quel charmant homme, fit le voyageur ! quel talent, quelle inteUigence ! Je ne lui connais qu'un défaut.

— Ah! et lequel?

— Il est fou de Yictor Hugo.

M"^ D... jeta un mahn coup d'œil vers le poète impassible, et répondit : « Il est si fou que ça !.. Je ne m'en étais pas aperçue ! »

— Oui, madame, fou! et c'est bien dommage! un homme de sa valeur !

— En effet, s'il est fou comme vous le dites! Le poète et ses amis prêtaient une oreille attentive à cette curieuse conversation.

— Ce Yictor Hugo, continua l'archéologue, est la perte de la littérature française. Où allonsnous, mon Dieu ? Tenez, madame, il vient de publier un livre : Claude Gueux ! L'avez-vous lu ?

— Moi? Oh! monsieur! fit ]\r' D... d'un ton indigné. •

— Oui , je comprends. Pardonnez-moi, madame; en effet, une femme comme il faut ne peut

pas... Eh bien ! il a écrit dans ce livre un mot... oh ! non, jamais je n'oserai vous le répéter.

— Vraiment ! —Et M""^ D... cherchait quel pouvait bien être le mot de Claude Gueux qui révoltait la conscience du bonhomme.

^- Oui, madame î c'est un mot que je n'oserais jamais vous répéter.

— Je vous en remercie, monsieur, et je ne vous le demande pas !

Mais le brave archéologue brûlait de citer le mot monstrueux.

— Enfin, madame, excusez-moi, tenez, je vais vous le dire : il a osé écrire le mot gaininî Yoilà où en est la littérature française.

M"^ D. . . , qui entendait derrière elle les chuchotements pleins d'hilarité de ses compagnons de route, avait toutes les peines du monde à tenir son sérieux.

L'archéologue poursuivit :

— J'ai un fils, madame, et je lui ai dit ceci : « Si jamais tu t'avises, je ne dis pas de lire, mais d'ouvrir seulement un livre de ce Victor Hugo,

je te déshérite... » Et je le ferais, madame, je le ferais !

— Et vous auriez raison, monsieur î dit tragiquement M""^ D..., tandis que Victor Hugo pouffait de rire avec Nanteuil.

Le père farouche continuait à ouvrir son cœur classique à M""^ D...

— Connaissez-vous Victor Hugo, madame, lui dit-il?

— Oh ! monsieur, pour qui me prenez-vous?

— Mon Dieu, madame, vous auriez pu le voir, le rencontrer dans la rue.

— Moi ! monsieur, jamais !

— Il a tout à fait l'air de ce qu'il est ! Vous avez vu sans doute ses portraits? Eh bien! il est cent fois plus hideux qu'on le représente, et sa physionomie seule dit qu'il est capable de tout.

Tenez ! — et il montrait VictorHugo. — Monsieur a une figure comme tout le monde, mais Victor Hugo a une tête de bandit !

A ces mots, Victor Hugo et Nanteuil éclatèrent à se tenir les côtes, si bien que le conducteur se

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retournait, regardant avec stupéfaction ses voyageurs qu'il crut atteints de folie.

Quant à l'archéologue de Rouen, il continua ses discussions littéraires sans prendre garde aux fous rires de ses compagnons de route.

On arrivait. Victor Hugo voulait, pour le dénoûment de cette comédie, offrir sa carte à l'académicien de province. M""^ D... l'en détourna.

— Gardez-vous-en bien, dit-elle, vous lui donneriez une attaque d'apoplexie.

Cette histoire peut servir de scholiaste à ces mots que Victor Hugo écrivit dans les Misérables^ en parlant de Gavroche.

(( Le mot gamin fut imprimé, pour la première fois, et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire, en 1834. C'est dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fît son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé. »

L'indignation de l'archéologue rouennais est sans doute l'une des révoltes auxquelles cette note fait allusion.

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