‹ Victor Hugo chez luiChapitre 7 sur 39 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Victor Hugo aux journées de Juin. — Le concierge du n» 6. — Acquitté sans jugement. — Biscarrat. — Quatre insurgés. — Le comte de Fouchécourt. — Hugo et ses domestiques. — Discours dans le IQe bureau. — Schœlcher embrasse Victor Hugo.

Dans Paris et Rome^ cette admirable introduction du livre « Depuis tExil », Victor Hugo raconte, avec sa magique puissance de description, un épisode des journées de Juin, la prise de la place Royale par les insurgés, et le passage de cette foule en haillons dans l'appartement du poète, alors absent, occupé à combattre l'insurrection.

Il y a des faits que le Maître a volontairement oublié d'écrire; qu'il me permette d'être moins discret que lui.

L'insurrection était vaincue ; en rentrant chez lui, Victor Hugo trouva la place Royale occupée par les bataillons de l'ordre.

Dans la cour même de sa maison, il voit un peloton de gardes nationaux coucher en joue son concierge Desmasières, à genoux contre un mur.

C'était Desmasières qui avait ouvert aux insurgés de la rue Saint-Antoine une porte de derrière du numéro 6 de la place Royale, qui communique avec l'impasse Guéménée.

A la vue de cet homme à genoux et de sa femme affolée, Hugo se jeta au-devant des vainqueurs, releva leurs fusils de la main, et, apostrophant les gardes nationaux, il leur fit honte de ces exécutions sommaires, de ces odieuses représailles qui déshonorent la victoire.

Desmasières fut sauvé.

Il n'est pas le seul que Victor Hugo arracha des mains des vainqueurs.

Bien des insurgés lui doivent la vie. Après avoir

énergiquement lutté contre l'insurrection, dès qu'elle fut vaincue, il mit en pratique ses principes de clémence et d'apaisement.

Au cinquième étage d'une maison du boulevard Beaumarchais, un homme s'était embossé sur son balcon, et de là, ayant trois fusils que lui chargeait sa femme, il avait longtemps tiré sur les gardes nationaux et les soldats.

La maison prise, il avait été arrêté.

Victor Hugo était avec David d'Angers à la mairie de la rue de Vendôme, aujourd'hui rue Déranger, on vient lui dire :

— Citoyen représentant, on va fusiller un homme.

— Où ça?

— 93, boulevard Beaumarchais.

Victor Hugo accourt et, dans le rez- de -chaussée d'une maison en construction, il voit, adossés à la muraille et les yeux bandés, non pas un homme, mais trois hommes, couchés en joue par les gardes nationaux. « Rien n'est féroce comme un épicier qui ne vend pas » , a dit Victor Hugo.

Il leur crie : « Que failes-vous là ? » et il relève les canons de leurs fusils.

— Citoyen représentant, ces hommes ont tiré sur nous.

— Et vous voulez les tuer, comme ça, sans jugement ?

— Oui, nous les avons vus.

— Vous ne fusillerez pas ces hommes.

Puis, s'adressant à l'un des insurgés :

— Qui êtes-vous? Que faites-vous?

— Je m'appelle D... de B...; je suis homme de lettres, répondit celui que Yictor Hugo arrachait si miraculeusement à la mort.

— Eh bien, monsieur, rentrez chez vous.

— Mais, citoyen représentant, murmurèrent quelques gardes nationaux, il a tué beaucoup de braves gens !

— Si vous l'aviez simplement arrêté, je le renverrais devant les juges; mais puisque vous avez voulu le tuer sans jugement, moi, je l'acquitte sans jugement.

D. . . de B. . . est devenu secrétaire général d'une grande compagnie industrielle, et ne manque ja-

mais chaque année, au mois de juin, de faire une visite anniversaire à Victor Hugo.

Le second était un architecte nommé Roland ; sauvé par le poète, il put se réfugier en Belgique, et c'est lui qui reconstruisit le palais de justice de Bruxelles.

Quand Victor Hugo demanda son nom au troisième : « Georges Biscarrat », répondit-il.

— J'ai connu jadis un. Biscarrat, reprit le poète ; seriez-vous parent de Félix Biscarrat ?

— C'était mon oncle, monsieur.

Hugo sauvait ainsi la vie au neveu de ce Biscarrat dont il est parlé dans Victor Hugo raconté, et qui était le maître d'étude du jeune poète à la pension Cordier.

Georges Biscarrat revint souvent voir Victor Hugo, et le poète, le grondant d'avoir pris part à l'insurrection, lui dit : « Retenez bien ceci, jeune homme. Jamais d'insurrection que pour le droit et pour le devoir.»

— Je m'en souviendrai, dit-il.

Au 4 décembre 1851, Hugo vit accourir chez lui Biscarrat.

-r- Est-ce le cas ? demanda le jeune homme au poète.

— Oui, répondit Yictor Hugo.

Et Biscarrat alla construire la barricade de la rue Saint-Martin. 11 la terminait à onze heures et à midi il était tué sur « la barricade de ses rêves », comme il l'appelait l

Mais revenons en juin.

Rue Saint-Anastase, les insurgés avaient occupé les mansardes et les greniers des maisons. De là, ils soutenaient, de leur feu, les barricades élevées dans la rue.

Au numéro 14 demeurait M""^ D...

Quand les barricades furent emportées, et que la rue fut prise par les gardes nationaux, quatre insurgés s'étaient réfugiés dans cette maison. Mais fous de désespoir et de rage, ils voulaient sortir et se faire tuer. M"® D... défendit au concierge rouvrir la porte cochère, et dit avec autorité aux insurgés : a Vous ne sortirez pas ; je ne veux pas qu'on vous tue ! »

Dans la rue passaient les soldats, frappant à

coups de crosse dans les portes, et fouillant les maisons.

— Montez, montez vite, dit IVr" D...; et elle poussa devant elle les insurgés qui, prisonniers de cette généreuse femme, montèrent jusqu'aux greniers.

Là , on cacha leurs fusils sous les tuiles ; puis , aidée d'une polisseuse qui occupait l'une des mansardes, M"** D..., à grand renfort de brosses et de savon, lava les mains noires de poudre des combattants.

Le concierge leur prêta quelques vêtements de travail , et ils demeurèrent dans les mansardes , comme s'ils eussent été des ouvriers.

Mais leur exaspération était telle que, malgré le danger, ils se penchaient aux fenêtres, et envoyaient en pleurant des baisers aux insurgés qu'ils voyaient combattre au loin.

Sur ces entrefaites Yictor Hugo accourait rue Saint-Anastase prendre des nouvelles de M""^ D...

— « Il y a là haut quatre insurgés», dit-elle.

"Victor Hugo monta, il s'adressa à ces égarés, et, avec la magie de sa parole, les apaisa.

Il leur représenta que leur révolte était une

folie! que c'était contre la République qu'ils luttaient, et qu'ils obéissaient aux pires ennemis du peuple... « Je vous ai combattus, dit-il, mais nous voulons tous la même chose... Et je suis votre ami... »

L'un de ces insurgés, les larmes aux yeux, disait à Victor Hugo : « Il y a une demi-heure, si je vous avais tenu au bout de mon fusil... je vous aurais tué avec plaisir!.. »

Et ces hommes, tout à l'heure exaspérés, serraient avec effusion les mains du grand poète.

— « Attendez la nuit, leur dit-il, je vous sauverai. » Puis il descendit.

Sous la porte cochère, une jeune dame accourait.

C'était la fille du comte de Fouchécourt, qui demeurait en face du n** 14. Elle avait vu passer Victor Hugo.

— c( On veut fusiller mon père, » lui criat-elle!

— « Non, madame, on ne le fusillera pas! » Et Victor Hugo alla encore empêcher l'exécution sommaire du comte de Fouchécourt.

Oh ! les horreurs de la guerre civile ! quelle folle ivresse de sang monte au cerveau des vainqueurs, et combien de victimes périssent injustement quand il ne se trouve pas sur le lieu du supplice un homme de caractère et d'autorité qui empêche le massacre !

Le comte de Fouchécourt était un légitimiste qui s'était activement mêlé à l'insurrection. — Déféré aux conseils de guerre, ainsi que son fils, il fut condamné à quinze ans de travaux forcés.

Victor Hugo disait plus tard : « Si j'avais pu penser qu'il fût condamné à une peine aussi longue et aussi grave, j'aurais fait tous mes efforts pour l'arracher à la justice comme je l'arrachais à la mort. »

Le soir venu, Victor Hugo vint chercher les insurgés :

«Je vais vous reconduire chez vous, leur dit-il , vous êtes mes frères ; vous passerez un instant pour mes domestiques. Donnez-moi le bras, dit-il à l'un d'eux, et partons.

L'homme à qui il s'adressait, demeurait rue de

Charonne, et ne voulait pas rentrer chez lui. Il avait été jeté dans la bataille de la rue par le désespoir et la misère.

« Il n'y a pas un morceau de pain à la maison, disait-il! je n'ai rien! et ma femme doit être accouchée, depuis trois jours que je suis parti ! »

Le poëte lui mit quelque argent dans la main :

— A présent, donnez-moi le bras, lui dit-il , et partons.

Ils arrivent à un premier poste.

— « Qui vive ? »

— Représentant du peuple en mission !

— Et cet homme qui est avec vous ?

— C'est mon domestique.

— Passez !

Et Victor Hugo , traversant ainsi vingt postes avec son domestique^ arriva au domicile de l'ouvrier.

Là il trouva, en effet, une pauvre femme accouchée le matin... Il lui rendit son mari, qu'elle croyait mort, et lui dit : Le voilà vivant, madame, mais empêchez-le de recommencer !..

Yictor Hugo revint rue Saint- Anastase.

La seconde fois encore, escorté de son dômes-

tique, il franchit à peu près sans difficultés les postes nombreux qui le séparaient des faubourgs; mais quand il se présenta une troisième fois , puis une quatrième, avec un nouveau domestique, on ne voulait plus le laisser passer :

— Ce n'est pas le même homme, disaient les

factionnaires.

— Cela ne vous regarde pas, répondit Victor

Hugo !

Et comme la sentinelle croisait la baïonnette.

— (c Faites venir votre capitaine ! »

Le capitaine parut, éclairé par une petite lanterne rouge que portait un soldat.

Il examina Yictor Hugo et ses insignes de représentant. « Sachez, lui dit le poète, que je suis un des soixante députés que l'Assemblée a mis à votre tète, et que je commande à vos généraux. Yous êtes responsable de votre rébellion , prenez garde 1 » Il fallut que Yictor Hugo menaçât presque pour obtenir d'être obéi.

Le capitaine lui permit enfin de passer.

Les quatre insurgés étaient sauvés.

Le poète ne borna pas son œuvre à arrachei individuellement à la mort ceux qui avaient le bonheur de se trouver sur sa route, il voulut étendre les mesures de clémence à tous les combattants.

Qui avait le droit de parler d'oubli et de pardon , plus que ceux qui avaient risqué leur vie pour combattre l'insurrection, et qui l'avaient vaincue?

Quelques jours plus tard, Victor Hugo provoquait donc une réunion de représentants dans le 10' bureau de l'Assemblée, dont il faisait partie.

Cent représentants, à peu près , se rendirent h son appel. Parmi eux étaient Montalembert , M^"" Parisis, évéque de Langres, Yictor Schœlcher, etc., etc.

Yictor Hugo parla de la répression impitoyable et de la fureur des représailles ; il dit que le seul moyen de ramener la paix dans les cœurs, était le pardon ; le pardon entier, absolu.

Et pour mettre fin aux haines de la guerre civile, pour unir vainqueurs et vaincus dans un immense embrassement, il proposa ceci :

On convoquerait le peuple au Champ-de-Mars.

Là seraient conduits tous les insurgés retenus dans les souterrains des Tuileries, les cachots de la Conciergerie , les casemates des forts ; puis, l'Assemblée nationale prendrait place sur une estrade, et, devant tout le peuple réuni, le président de l'Assemblée dirait aux insurgés :

— (( Nous vous avons combattus parce que (( vous mettiez en danger la République.

c( Maintenant vous n'êtes plus des ennemis, (( vous êtes des frères; vous n'êtes pas des vain- « eus, vous êtes des citoyens ! Que le plus âgé « d'entre vous vienne embrasser le président de <( l'Assemblée nationale.

a Et maintenant, vous êtes libres ! »

Quelle émotion eût produite cette cérémonie! Quel enthousiasme indescriptible elle eût soulevé 1

Yictor Schœlcher, entendant cette noble et gé-

néreuse proposition, se leva, et embrassa Victor Hugo avec effusion.

Quant aux autres représentants, . ils gardèrent le silence...

C'était trop grand pour eux !

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