‹ Victor Hugo chez luiChapitre 8 sur 39 · CHAPITRE Vï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vï

Hugo et Bonaparte. — Le poëte sur son échelle. — Visite du prince Louis. — Ses calomnies. — Hugo ministre ! ! ! — * Dites-leur qu'ils m'ont lait le 2 Décembre. » — La proposition des questeurs. — La loi violée.

Sous Louis-Philippe, Victor Hugo avait prononcé à la Chambre des pairs un généreux discours pour demander que les portes de la France fussent rouvertes à la famille Bonaparte.

Après 1848, quand il fut question de l'élection d'un président, le poëte, et beaucoup d'autres représentants, se souvenant des livres du prince Louis, et croyant à son honnêteté, le préféraient à Cavaignac :

Les sabres n'ont-ils pas, en effet, toujours été redoutables et suspects ?

Le prince, sachant que Victor Hugo ne lui était pas hostile, vint lui rendre visite, mais sans le trouver.

Quelques jours après, Jérônae Napoléon rencontrant Victor Hugo, lui dit : « Mon cousin Louis s'est présenté chez vous, est-ce que vous n'irez pas le voir?..

— Non, répondit le poète , vous savez que je ne vais chez personne.

Là-dessus passent les événements poHtiques. Puis, Victor Hugo déménage et se loge au n° 37, rue de la Tour-d'Auvergne.

(( Je m'occupe moi-même de l'aménagement de ma maison, dit le Maître ; je ne redoute pas de planter un clou, d'accrocher un tableau, et je dirige les ouvriers.

Pendant que je travaillais à mon installation nouvelle, je faisais défendre ma porte. Un jour, un de mes collègues de l'Académie, Alexandre de Saint-Priest, vient chez moi et me fait prier instamment de le recevoir. 11 entre, j'étais perché sur une échelle.

— Ah! que vous êtes heureux, me dit-il, je ne puis plus monter aux échelles, moi !

En effet, il était énorme; nous causons, lui debout, moi sur mon échelle.

Voici que la porte s'ouvre de nouveau , et Louis Bonaparte paraît. — J'ai forcé la consigne, dit-il.

Après s'être nommé au domestique, il l'avait suivi, et entrait à l'improviste.

Je descends de mon échelle ; mon collègue Saint-Priest voulait se retirer. — Mais non , lui dis-je, je n'ai pas de secrets, restez !

Et, faute de sièges, nous nous assîmes tous trois sur des caisses.

Bonaparte prit la parole : « Monsieur Victor Hugo, me dit-il, je sais que vous avez la bonté de m'étre favorable, je suis calomnié ; je viens m'exphquer avec vous... »

Et le candidat à la présidence eut avec Victor Hugo la conversation rapportée dans V Histoire d'un Crime. Il fit au poète ces protestations de loyauté et d'honneur auxquelles la suite devait donner de si sanglants démentis.

Et quelques jours après, M. de Saint-Priest, rencontrant Victor Hugo, lui dit : J'ai noté l'en-

tretien auquel j'ai assisté l'autre jour chez vous , car il était fort intéressant.

Peut-être les héritiers de M. de Saint-Priest pourraient- ils retrouver cette note dans les papiers de l'académicien.

Bonaparte ayant violé les serments qu'il avait vingt fois prêtés en public, et qu'il répétait en particuUer à Victor Hugo, à M. de Girardin, à d'autres encore, a tout naturellement cherché à rejeter, sur ceux qui l'ont flétri, un peu de la honte dont il s'est couvert. Et il a fait répandre, entre autres calomnies, le bruit qu'il avait refusé un portefeuille à Yictor Hugo.

Le poète fait allusion à cette accusation burlesque dans ces vers de VArt d'être grand-père :

(( ... Et f eusse été moins sombre et moins sinistre Si l'empereur m'avait voulu, faire ministre. »

Oui , cela est bouffon et textuel. - Les mouchards de l'empire n'ont rien trouvé de mieux

pour écraser les Châtiments et pulvériser Napoléon le Petit ! Bonaparte a refusé un portefeuille à Victor Hugo. Inde irœ ! En effet, pensez donc ! Hugo, ministre de Bonaparte ! Comme il eût été plus grand ! quel rayon sur son front que ce ministère ! Quel piédestal pour sa statue que ce portefeuille ! Et comme je comprends les satires de Juvénal et les annales de Tacite parce qu'un César leur a refusé une questure !

ïnsistons-y. L'un des mérites de Victor Hugo comme citoyen est, au contraire, le désintéressement. On sait, et il redit souvent lui-même, qu'il a commencé par être royaliste, aristocrate, vendéen même. 11 n'a pas à en rougir; et ceux qui lui jettent à la tête son passé et sa jeunesse, nous font sourire. Est -on responsable du milieu qui vous a saisi à votre naissance, et des idées qui ont présidé à votre éducation ? Tant mieux si vous êtes né dans la vérité ! Mais Victor Hugo a dû, par les seuls efforts de sa volonté, briser les attaches qui le liaient, déchirer tous les voiles qu'on avait jetés sur ses yeux dès le berceau. Il est venu seul, et par sa propre force à la lumière. Ilonorons-le !

Il y est venu contre son intérêt.

S'il eût été ébloui des places et des grandeurs, il pouvait demeurer fidèle au parti monarchique ; car seule la monarchie donne des honneurs durables et des places héréditaires, tandis qu'une République accorde à l'élection des dignités toujours révocables.

Victor Hugo eût pu rêver tous les titres et tous les honneurs. Les hommes d'un talent même médiocre ne sont pas si nombreux dans le camp monarchique qu'on ne se fût empressé d'y conserver à tout prix, et d'y attacher par des chaînes d'or un homme de génie.

Sans se soucier de la passementerie monarchique, Victor Hugo est venu à la démocratie, parce que c'est la vérité et la justice... Il a lutté pour la liberté parce que c'était son devoir. Pour récompense, il a eu vingt ans d'exil...

Il ne s'en plaint pas.

On raconte que l'impératrice Eugénie, lisant un jour les Châtiments, rejeta ce livre avec colère, en disant : Mais que lui avons-nous donc fait, à M. Hugo?..

Le mot fut rapporté à Guernsey. — « Ditesleur, répondit le grand poète ! dites-leur qu'ils m'ont fait le Deux-Décembre ! »

Yoilà la raison et la cause, ô Bonapartes î les serments violés, les défenseurs du droit proscrits, une population sans armes massacrée, la patrie avilie et courbée : c'en est assez, je crois, pour soulever la conscience, mettre en révolte la justice, et armer de la verge de fer le bras d'un patriote!

Un soir que Yictor Hugo parlait de \ Histoire d'un Crime, non publiée encore en ce moment, nous lui demandâmes un éclaircissement sur la fameuse proposition des questeurs, et il voulut bien nous expliquer quel avait été son sentiment et son mobile à cette époque.

L'assemblée (le 1849 avait, on s'en souvient, une forte majorité réactionnaire. Mais la coalition monarchique redoutait un coup d'État du prince président. Les questeurs, par leur proposition, présentée le 7 novembre 1851 et portée à la tribune le 18, demandaient que l'armée fût enlevée au président pour être mise aux ordres de l'Assemblée.

c( J'avais prononcé mon discours de juillet contre le prince, et dès longtemps il m'était devenu suspect. Cependant, nous dit Yictor Hugo, j'ai voté et fait voter mes amis contre cette proposition, et voici ce que j'ai dit dans le 11^ bureau dont je faisais partie.

«Nous nous trouvons dans cette alternative. Si le président au mépris des lois et de ses serments fait un coup d'État, nous restons, nous, la légalité et le droit, nous pouvons combattre le traître, et descendre dans la rue.

Si au contraire nous donnons l'armée à l'Assemblée souveraine, et si la droite fait la monarchie, ce coup d'État est légal.

Et si, nous, républicains, nous voulons défendre la République les armes à la main, nous sommes

(les rebelles, on peut nous empoigner légalement, nous traîner devant des juges, et nous frapper légalement de peines inscrites dans la loi.

Choisissez ! — Dans les deux cas, nous sommes vaincus ; mais, dans le premier, nous sommes les défenseurs de la Constitution, on ne peut nous frapper qu'en violant la loi. Dans le second, nous sommes des insurgés. »

La proposition des questeurs fut repoussée par 408 voix contre 355. La Montagne, malgré ses défiances à l'égard du président, vota avec ses partisans, et Bonaparte garda la force armée.

C'est avec le même respect chevaleresque de la loi que Victor Hugo fit au prince Napoléon la réponse que je vais rapporter.

Comme le poète était l'un des seize membres du comité de l'extrême gauche, qu'on appelait les Burgraves rouges, le 17 novembre, pendant la nuit, le prince Jérôme Napoléon était venu confé-

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rer avec lui, et, quittant Victor Hugo vers trois heures du matin, il lui disait qu'il n'y avait qu'un parti à prendre pour sauver la République, celui de faire arrêter le prince Louis Bonaparte.

Hugo répondit : « Non î J'aime mieux que la loi soit violée contre moi que violée par moi ! »

Elle fut en effet violée, et contre lui. Et après le 2 décembre, les républicains purent emporter derrière les barricades d'abord , ensuite dans l'exil, le Droit et la Justice, ce qui est bien quelque chose.

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