‹ Victor Hugo devant l'opinion presse française-presse étrangèreChapitre 103 sur 127 · VISITE SUPRÊME · texte numérisé non relu

VISITE SUPRÊME

La maison et le jardin sont pleins de couronnes dont quelques-unes s'effeuillent déjà, jonchant de pétales les tapis et le sable. C'est partout une odeur complexe de fleurs \tenant de tous les pays, fleurs de parterre et fleurs marines cueillies aux rives sacrées de Texil pour celui qui fut le frère de tous les proscrits. Bien que pleine de monde, la maison semble solitaire et les gémissements y passent comme des bruits d'écho dans un lieu abandonné. On se rencontre dans le petit escalier sans se reconnaître. Qu'importe, à cette heure, le reste de l'humanité. Il fait grand jour dans la chambre du poète et devant son lit, dont les rideaux sont relevés autour des colonnettes, le cercueil est posé, boîte de velours constellé de clous d'areent, un cercueil qui semble tout petit devant le lit que le vide rend immense. Eh quoi? celui qui fut rhonneur vivant de l'humanité, celui qui porta dans son cœur et dans son cerveau toutes les douleurs et toutes les pensées, celui qui tenait un monde enfermé dans sa poitrine et sous son front, est là-dedans, tient là-dedans ! Voilà ce qu'il faut de planches et

d'étoffe noire pour contenir tout ce qui fut la gloire, tout ce qui fut le rêve, tout ce qui fut 1 amour !

Dans la hideuse voiture verte que nous avons si bien cachée sous un amoncellement de couronnes, que les chevaux qui la tirent s'essoufflent aux moindres montées, conune si ce parterre mouvant reprenait racine dans le sol, le corps chemine lentement vers TArc de Triomphe. Celui-ci se présente obliquement au cortège, présentant ainsi le flanc, f)0ur toute ornementation de circonstance, un ambeau de draperie noire, un médaillon de Victor Hugo, le tout surmonté de chimères et renommées en carton découpé. C'est abominablement mesquin. Que dire du projet d'encrier gigantesque qui constitue le morceau de résistance de ce cnef-d'œuvre décoratif?

M. Garnier a été au-dessous de son propre génie. Quoi, voilà tout ce que leur inspire ce grand besoin d'apothéose mortuaire qui est dans toutes les âmes ! Ces messieurs craindraient-ils, comme le chef de l'Etat justifiant son abstention, de « créer un précédent ?» Je vous souhaite longue vie, bonnes gens, mais vous avez tort de craindre qu'un tel homme puisse mourir sous votre consulat !

Allons ! ce ne sont pas les pompes gouvernementales qui donneront tout son éclat à ce convoi magnifique. La grandeur de ces funérailles publiques est ailleurs que dans le concours officiel, et l'Etat aura beau faire, il n'accaparera pas ce grand mort. Il est bon et consolant, toutefois, de voir que tout ce remue-ménage est fait pour celui qui ne fut,

après tout, qu'un admirable Rêveur, qu'un magnifique Poète !

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