PARI S
Le Figaro; Journal des Débats :
M. Victor Hugo a été une des preuves <ie l'unité de notre conscience française.
L'admiration qui entourait ses dernières années a montré qu'il y a encore des points «ur lesquels nous sommes d'accord. Sans distinction de classes, de partis, de sectes, d'opinions littéraires, le public, depuis quelques jours, a été suspendu aux récits navrants de son agonie ; et maintenant il n'est personne qui ne sente au cœur de la patrie un grand vide. Il était un membre essentiel de l'église en la communion de laquelle nous vivons ; on dirait que la flèche de cette vieille cathédrale s'est écroulée avec la noble existence qui a porté le plus haut en notre siècle le drapeau de Tidéal.
M. Victor Hiigo fut un très grand homme ; ce fut surtout un homme extraordinaire, vraiment unique. Il semble qu'il fût créé par un décret spécial et nominatif de l'Eternel.
Toutes les catégories de l'histoire littéraire sont en lui déjouées. La critique qui essaiera ^m jour de démêler ses origines se trouvera
en présence du problème le blus compliqué.
Fût-il Français, Allemand, Espagnol ? Il fut tout cela et quelque chose encore. Son génie est au-dessus de toutes les distinctions de race ; aucune des familles qui se partagent Tespèce humaine au physique et au moral ne peut se l'attribuer.
Est-il spiritualiste ? Est-il matérialiste ? Je Tignore. D*un côté, il ne sait pas ce que c'est que Tabstraction ; son culte principal, j'ose presque dire unique, est pour deux ou trois énormes réalités, telles que Paris, Napoléon, le peuple. Sur les âmes, il a les idées ae Tertùliien ; il croit les voir, les toucher ; son immortalité n'est que l'immortalité de la tête. Il est avec cela hautement idéaliste. L'idée pour lui pénètre la matière et en constitue la raison d'être. Son Dieu n'est pas. le Dieu caché de Spinoza, étranger au développement de l'univers ; c'est un Dieu qu'il est peut-être inutile de prier, mais qu'il adorait avec une sorte de tremblement. C'est l'abîme des gnostiques.*Sa vie s'est passée dans la puissante obsession d'un infini vivant, qui l'embrassait, le débordait de toutes parts, et au sein duquel il lui était doux de se perdre et de délirer.
Cette haute philosophie, qui fut l'entretien journalier des longues heures qu'il passait seul avec lui-même, est le secret de son génie. Le monde est pour lui comme un diamant à mille faces, étincelant de feux intérieurs, suspendu dans une nuit sans bornes. Il veut rendre ce qu'il voit, ce qu'il sent.; matériellement, il ne le peut. Le tranquille état d'âme du poète qui croit tenir l'infini ou qui se résigne facilement h son impuissance, ne saurait être le sien.
Il s'obstine, il balbutie; il se raidit contre l'impossible; il ne consent pas à se taire; comme le prophète hébreu, il dit volontiers : vlaa, Domine j nescio loqui. Sa prodigieuse imagination complète ce que sa raison n aperçoit cas. Souvent au-dessus de Thumanité, parfois il est au-dessous. Comme un cyclope, à peine dégagé de la matière, il a des secrets d'un monde perdu. Son œuvre immense est le mirage d'un univers qu'aucun œil ne sait plus voir.
Ses défauts furent ainsi des défauts nécessaires ; il n'eût pas existé sans eux, ce furent les défauts d'une force inconsciente de la nature, agissant par l'effet d'une tension intérieure. Il était né pour être le clairon sonore qui renverse les murailles des villes devenues vieilles. Il s'agissait de rompre avec le culte exclusif d'un passé glorieux, mais insuffisant. Le dix-septième et le dix--huitième siècle avaient excellé dans une conception bornée de l'esprit humain.
Les grands écrivains de ce temps n'avaient voulu voir que le fini ; les choses leur apparaissaient . aans leur état définitif ; ils ne les voyaient jamais en train de se faire. Ils n'aimaient que ce qui est clair et certain. L'infini, le développement leur échappaient. Les mystères des origines, les prodiges de l'instinct, le génie des foules, l'esprit des nations, l'inconscient, le spontané, sous toutes ses formes, les dépassaient. Au commencement de notre siècle, le mal était à son comble.
La contemplation physique de l'univers faisait des miracles ; la Mécanique céleste de Laplace et la Mécanique analytique de Lagrange, composées séparément, arrivaient à.
«'embrasser comme deux hémisphères combir nés exprès pour se rejoindre. Mais la contenv plation morale de Tunivers, c'est-à-dire la littérature V était devenue un jeu puéril, quel- <|ue chose de vide, de factice, d'étriqué.
M. Victor Hugo fut le plus illustre parmi ceux qui entreprirent de ramener aux plus hautes aspirations cette culture intellectuelle «léprimée. Un souffle vraiment poétique le remplit ; chez lui tout est germe et sève de vie. Une singulière découverte coïncide avec celle de l'esprit nouveau, c'est que la langue française, qui pouvait ne plus sembler bonne qu'à rimer des petits vers spirituels ou aimables, se trouva tout à coup vibrante, sonore-, fdeine d'éclat. Le poète qui vient d'ouvrir à 'imagination et au sentiment des voies nouvelles, révèle à la poésie française son harmonie. Ce qui n'était qu'une cloche de plomb devient entre ses mams un timbre d'acier.
La bataille fut gagnée. Qui voudrait aujourd'hui demander compte au général des manœuvres qu'il employa, des sacrifices qui furent les conditions du succès ? Le général est obligé d'être égoïste. L'armée, c'est lui; et la personnalité, condamnable chez le reste des hommes, lui est imposée. M. Hugo était devenu un symbole, un principe, une affirmation, l'affirmation de 1 idéalisme et de Tart Hbre. Il se devait à sa propre religion ; il était comme un dieu qui serait en même temps son prêtre à lui-même.
Sa haute et forte nature se prêtait à un tel
rôle, qui eût été insupportable pour tout autre.
C'était le moins libre des hommes, et cela ne
lui pesait pas. Un grand instinct se faisait
jour par lui. Il était comme un ressort du
monde spirituel. Il n'avait pas le temps d'avoir du goût, et cela d'ailleurs lui eût peu servi. Sa politique devait être celle qui allait le mieux à sa bataille. Elle était en réalité subordonnée à sesgrandes stratégie» littéraires, et parfois elle àut en souffrir, comme toute chose de premier ordre qu'on réduit à l'état de chose secondaire et qu'on sacrifie à un but préféré.
A mesure qu'il avançait dans la vie, le grand idéalisme qui l'avait toujours rempli s'élargissait, s'épurait. Il était de plus en plus pris de pitié pour les milliers d'êtres que la nature immole à ce qu'elle fait de grand.
Eternel honneur de notre race ! Partis des deux pôles opposés, M. Hugo et Voltaire se rencontrent dans l'amour de la justice et de l'humanité. En 1878^ les vieilles antipathies littéraires sont tombées ; les froides tragédies (lu XVIII® siècle sont oubliées ; Victor Hugo décerne à son adversaire l'apothéose^ non «certes pour son bagage littéraire, mais malgré ^Oïï bagage littéraire. Le libéralisme est l'œuvre nationale de la France ; on est jugé dans l'Histoire d'après la mesure des services qu'on y a rendus.
Que se passera-t-il en 1985, quand le centenaire de Victor Hugo sera célébré à son tour? Devant les obscurités d'un avenir qui nous apparaît fermé de toutes parts, qui oserait le dire? Une seule chose est bien probable. Ce qui est resté de Voltaire restera de M. Hugo. Voltaire, au nom d'un admirable bon sens, proclame que l'on blasphème Dieu ouand on croit servir sa cause en prêchant la haine.
M. Hugo, au nom d'un instinct grandiose, proclame un père des êtres, en qui tous les <Hrfts sontfrère?^. L(^^^ prêtres feront défaut aux
funérailles de M. Hugo. Cela est loyal; il eût mieux valu que les choses se fussent passées avec la même correction aux funérailles de Voltaire. Pour moi, si j'avais le droit de porter la simarre et le rabat d'un culte quelconque, et que l'on m'appelât pour donner le dernier adieu à de tels morts, je dirais ce qui suit, en versant sur les flammes saintes quelques grains d'encens :
a Frères et sœurs, faites monter avec cet encens, vos meilleures prières, en souvenir de ces grands hommes à qui la façon épurée dont ils se figurèrent les choses divines n'a pas permis de désirer les chants et les rites ordinaires. Un si fort idéal remplit leur âme, qu'ils s'affirmèrent l'immortalité de cette âme, comme l'immortalité de l'idéal lui-même.
« Ils crurent si énereiquement au vrai, au bien, à la justice, qu'ils conçurent ces apparentes, abstractions comme une réelle et suprême existence. Leur langage sur ce point fut celui des plus simples d'entre vous. Ils se plurent aux mots dont vous vous servez ; ils évitèrent la faute de beaucoup d'esprits subtils qui, pour ne point parler comme les siècles crédules, s'exténuent à chercher des synonymes à Dieu. »