ERNEST RENAN
Le Journal des Débats :
L'effort littéraire de l'homme de génie dont je viens d'écrire le nom en tête de ces pages, a été si grand, si continu et si complexe qu'il déconcerte les procédés habituels de la critique. Cet écrivain qui, durant soixante années
et plus, a multiplié les coups de théâtre de sa gloire, passant des Orientales à la Légende des siècles^ de Hernani aux Châtiments, de Notre-Dame a,\xx Misérables, échappe presque à l'analyse, et sa production démesurée ne saurait, semble-t-il, s'étreindre.dans une formule qui l'explique tout entière. Il faudrait que M. Taine reprit la plume des Essais de critique et d'histoire pour que nous eussions un portrait intellectuel de Victor Hugo, vraiment définitif et complet. A défaut de ce portrait total, c'est seulement une esquisse que je voudrais essayer ici, en m'excusant de parler de ce maître mort d'hier avec une émotion trop justifiée, hélas ! par la soudaineté de cette catastrophe. Victor Hugo était demeuré si robuste, si invinciblement vivant et alerte qu'il paraissait devoir demeurer longtemps encore parmi nous, comme un témoin, et Le plus illustre, des grandes batailles littéraires livrées dans la première moitié du siècle. Maintenant qu'il n'est plus on peut appliquer à cette admirable génération dés écrivains de 1830 le vers admirablement mélancolique !
soleils disparus derrière l'horizon!...
Il y a une méthode à peu près assurée pour reconnaître la qualité maîtresse d'un écrivain. Elle consiste à comparer un certain nombre de fragments de son œuvre aux fragments analogues qui peuvent se rencontrer dans l'œuvre de ses principaux rivaux de génie. Si l'on soumet à ce procédé quelques pages de
Victor Hugo, on arrive à trouver que sa «upériorité constante réside dans Vexpre&sion. D'autres poètes ont possédé à un degré plus rare le don de la mélodie céleste, ainsi Lamartine ; d aat»»s le don de ïéiùqami/ùe et du pathétique, ainsi Alfred de Musset ; d'autres celui du rêve, et de Tau delà, ainsi Alfred de Vigny. D'autres prosateurs ont fait de la langue un instrument de notation plus subtil et plus exact. Aucun n'égale le manieur de rytnmes des Orientales et le conteur épique des Misérables dans l'art d'employer le mot qui fait saillie et grave l'idée avec une intensité d'eau-forte. Presque toute poésie paraît décolorée à côté de la sienne, presque toute prose adoucie. Ces strophes où la nme s'incruste comme une pierrerie qui renvoie la lumière, ces phrases aux cassures hardies qui semblent avoir des portions renflées et des portions creuses comme un métal repoussé, entrent dans l'œil du lecteur par une magie presque physique ; et ce pouvoir d'expression était chez Victor Hugo si profondément inné, que dès les premières odes et au temps où il subissait la rhétorique classique, il en faisait preuve, comme il en fit preuve dans ses discours de tribune, dans ses pamphlets de proscrit, dans ses discours d'académicien. Parcourez au hasard la seule table d'un de ses livres, celle, par exemple, d'un de ses romans. Voici quatre titres de chapitres qui se suivent dans Quatre-vingt-treize : « Un coin non trempé dans le Styx.,. — Af inos, Eaque et Rkaaamante... — Magna testantur vcfce per umbras.,. — Tressaillement des fibres pro^ fondes... » Apwcevez-vous comme les moin- •dres détails deviennent une occasion de style
pour ce visionnaire des mots qui fut en même temps un visionnaire prodigieux des choses.
Car oe pouvoir d'expression est- luinnême un cas d'une faculté plus haute, qu'une analyse^ même superficielle, découvre aussitôt chez Victor Hugo : le pouvoir de l'image. Les quelques confidences que nous avons sur ses procédés de travail nous permettent d'aiffirmer que la faculté de l'évocation intérieure était chez lui beaucoup plus forte que chez les autres personnes. C'est ainsi qu'il a pu , de mémoire et sans une note, décrire tout le (juartier de Paris par où s'échappe Jean Valjean dans les Misérables^ et cette description est strictement exacte, rue par rue, maison par maison. Evidemment, lorsque Hugo fermait les yeux et qu'il pensait à un objet, tout le contour physique de cet objet ressuscitait en lui d'une manière intégrale, et même avec un peu plus de saillie que dans l'impression première. Les dessins qu'il a laissé publier attestent cette exagération. Pour toufc dirôj il semble avoir possédé d'une façon surprenante une imagination spéciale qui est ce]le du relief, et cette sorte d'imagination lui était à ce point essentielle qu'il rappliquait aux phénomènes de la vie morale. Il concevait les caractères de ses personnages par antithèses, aussi naturellement qu'un écrivain d'imagination psychologique conçoit ceux des siens par nuances. Il lui fallait des contrastes vigoureux d'ombre et de lumière, qui lui donnassent l'impression de la saillie morale. Hernani, ce bandit plein d'honneur ; Ruy-Blas^ ce valet sublime ; Marion Delorme, eette courtisane aimante ; Jean Valjean, ce forçat héroïque sont construits ainsi. Et jus-
qu'au fond métaphysique de cette œuvre immense porte Tempremte de cette espèce particulière d'imagination. Aucun esprit plus que celui-là n'a conçu le monde comme le champ d'antagonisme de deux principes contradictoires, c est-à-dire se faisant saillir l'un l'autre, le Bien et le Mal. Et ne croyez pas qu'il eût là un procédé ajusté en vue d'un certain effet. C'était l'élément premier de l'esprit de Victor Hugo que cette sorte de vision par violentes oppositions, et on peut à cet élément premier rattacher toute 1 histoire de son génie,
Pour un artiste dominé par cette imagination du relief, la poésie classique de 1820 devait être l'objet de la plus invincible antipathie. Car, précisément, c'est à la suppression absolue du relief Qu'aboutissait cette poésie, dernier moment de la grande évolution idéologique commencée par les Cartésiens du dixseptième siècle. Plus d'images vives et naturelles, partant, nul éclat ; plus de termes propres, partant, nul pittoresque ; plus de rimes imprévues et riches, plus de variété dans la césure, partant, une terne, une grise monotonie de versification. Les notes placées par Sainte-Beuve, alors dans la pieuse ferveur de ses débuts, à la suite de Joseph De^ lormOy attestent que ces problèmes de technique jouèrent un rôle capital parmi les fidèles de Victor Hugo, et des pièces telles que le Pas d'armes du roi Jean, Sarah la Baigneuse^ le« Djinns démontrent combien Hugo luimême fut préoccupé, en ces années-là, de
l'invention d'une forme nouvelle. Quelle forme ? Celle dont ses visions avaient besoin pour se traduire avec toute l'énereie de leur relief. Par delà deux cents ans, il alla rechercher le vers souple et si expressif de Ronsard, il le travailla de toute la force de son génie, et il finit par créer un vers nouveau dont les qualités principales sont les suivantes: — d'abord une césure mobile qui permette de varier la valeur de chaque partie d'une période poétique. Tantôt l'alexandrin coupé en morceaux se plie à copier l'humble détail de l'existence quotidienne. Tantôt soufflé d'un trait, il s'enfle et s'agrandit jusqu'à une ampleur énorme.
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain...
(Les Châtiments.)
Etant le grand rêveur solitaire de l'ombre...
(La Légende des siècles.)
Ces vers immenses abondent dans l'œuvre de Hugo qui, en second lieu, a introduit dans la langue poétique française toute la masse des termes jusque-là réputés sans noblesse.
Il a comme affiché un décret de mise en liberté du mot. Lui-même a raconté dans une pièce des Contemplations (livr. I, 7) essentielle pour l'intelligence de son esthétique, de quelle manière il avait compris son rôle de chef applaudi du romantisme :
Je fie souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Plus de mot sénateur ! Plus de mot roturier ! Je fis une tempête au fond de l'encrier...
Enfin il aperçut, avec l'entente profonde qu'il eut toujours de l'animalité de la langue.
iïuelle fonction vitale la rime occupait dans 1 organisme du vers français. Etant la dernière svUabe de ce vers et une svUabe redoublée, c est elle qui fait cime, si 1 on peut dire, et Victor Hugo se complut à' la cnarger de sens. Il choisit pour les mettre à cette place de lumière les mots qui donnent la tonalité au morceau poétique. 'Il accrut encore cette valeur de la rime en la voulant à la fois sonore et inattendue, concise et riche. M. de Banville, dans son Traité de poésie française, a étudié par le menu et de ce point de vue spécial un long fragment de la Légende des siècles. C'est un modèle d'analyse auquel le lecteur pourra suppléer en prenant une pièce quelconque du grand poète, et considérant simplement quels mots terminent chaque vers.
C'est toute une langue nouvelle que Victor Hugo a ainsi façonnée pour l'usage des versificateurs, et cette langue a eu la fortune la plus extraordinaire. Un critique exercé pourrait presque à coup sûr, en présence d'un f^oème, déterminer s il date d'avant ou d'après 'auteur des Orientales. Cette fortune s'explique par ce fait que la révolution prosodique accomplie ainsi a coïncidé avec la plus grande révolution psychologique de notre âge. Lorsqu'au lendemain du premier empire les jeunes gens ouvrirent les yeux sur la vie, il se trouva que leur sensation de toutes choses ne ressemblait guère à la sensation notée par leurs pères du dix-huitième siècle. La métamor-
f)hose de la société, les guerres héroïques, es mêlées de races avaient eu pour résultat de produire des âmes nouvelles qui eurent besoin, elles aussi, d'une nouvelle langue pour
s'exprimer au dehors. Rien de plus impraticable que le conseil célèbre de Cnénier :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,
et lui-même avait fait des vers très nouveaux sur des pensées très nouvelles. Victor Hugo, grâce au don supérieur d'expression dont il était muni, inventa presque du premier coup cette forme dont ses jeunes contemporains étaient oljscurément, mais passionnément désireux. Aux aflfamés d'exotisme, comme Théophile Gauthier, il offrait un vers capable de se colorer, comme une toile de peintre, de tous les tons de la palette. Aux curieux de pittoresque, comme fut le Sainte-Beuve de Joseph Delorme^ il apportait le droit d'introduire dans la trame de leurs descriptions tous les vocables du carier quotidien. Aux lyriques purs, il présentait vingt rythmes ou nouveaux ou renouvelés. Aux écrivains de théâtre, il révélait un dialogue tout mêlé de comique et de tragique. Quoi d'étonnant si une dévotion ininterrompue des lettrés a, depuis la première heure jusqu'à la dernière, accompagné ce grand bienfaiteur de notre poésie qui a inauguré, puis du premier coup porté presque à sa perfection la rhétorique moderne ?
Nos facultés exercent sur nous une tyrannie. Nous avons le besoin de les employer, comme l'enfant de remuer ses membres, et l'oiseau de déplier ses ailes. Le don supérieur de l'expression conduisit aussitôt Victor Hugo à un besoin irrésistible d'exprimer ce qui flottait dans l'air de son temps. Il se fit, d'instinct.
le porte-voix des idées de sa génération. Cela ne veut pas dire qu'il ait rendu dans ses vers et dans sa prose toutes les aspirations du dixneuvième siècle. Plusieurs lui ont échappé, dont une essentielle : la Science. Vous chercherez vainement en lui une trace de cet esprit d'analyse qui se rencontre à un si haut degré dans Stendhal et dans Balzac. Son intelligence, merveilleusement outillée pour l'élan lyrique, ne l'était pas également pour l'observation minutieuse et lente. Il s'est défini lui-même avec une justesse saisissante lorsqu'il s'est représenté comme une sorte de harpe, émue au moindre souffle,
Mise au centre de tout, comme un écho sonore.
Par une involontaire soumission à cette destinée, il fut, dès son « enfance sublime », le poète, non pas de ses propres tortures, comme Henri Heine ou Musset, mais des passions de ceux qui l'entouraient. Les voix plaintives des victimes de la Terreur entendues encore dans le grand silence de la Restauration passèrent dans ses Odes, Puis la sonnerie des victoires napoléonniennes se répercuta dans d'autres odes, et dans des strophes magnifiques l'appel des revendications helléniaues. Il devait plus tard laisser passer en lui le cri tragique de la démocratie militante, et qu'est-ce que la Légende des Siècles, le chefrd'œuvre entre ses chefsd'œvre, sinon l'écho de la vaste clameur de l'histoire humaine ? Même ses vers les plus intimes, ceux des Feuilles d'Automne et des Contemplations ont (quelque chose de presque impersonnel par la simplicité des sentiments exprimés. Il semble qu'il ait recueilli le soupir
APRÈS LA MOHT 07
de toutes les familles dans ses vers de foyer, le souffle de tous les amants dans ses vers d'amour. Ce qu'il y a d'individuel et de local s'efface, et c'est ainsi que, même dans les élégies, les paysages, les confidences, grâce à un je ne sais quoi de toujours collectif et de général, la poésie de Victor Hugo prend comme un caractère d'épopée.
Oui, épique, — telle est la définition naturelle de cette poésie aux ampleurs démesurées, aux visions grandioses, aux impersonnalités sublimes. Même on peut suivre dans l'œuvre de Victor Hugo le travail d'esprit par lequel cette sensation épique de la vie s'élabore. Examinez, par exemple, ce crue devient pour le créateur de Didier et de Ruy-Blas ce personnage si fréj^uent à notre époque et qui s'appelle le plébéien révolté. Nous avons dans les Confessions de Rousseau, dans le Rouge et le Noir de Stendhal, dans le Jaccmes Vingtras de Jules Vallès des monographies de valeur différente où ce type d'homme se trouve étudié. Comparez ces analyses aiguës aux deux esquisses de héros tracées par le poète et voyez la métamorphose accomplie.
Après avoir analysé avec M. Taine la psychologie du Jacobin, ouvrez Quatre-vingt-treize et contemplez la figure de Cimourdain. Ce n'est pas qu'il y ait une contradiction absolue entre les œuvres des analystes et l'œuvre de Hugo. Lui aussi a vu les causes profondes qui font le soubassement des caractères. Mais au lieu de montrer le jeu de ces causes avec toutes les misères que comporte une existence individuelle et bornée, il crée des êtres plus
f grands que nature, plus pénétrés de symboisme et dans lesquels s'incarne toute î'espé-
rance ou toute la souffrance d'une classe entière. Encore ici. le poète exprime ce qui tressaille, inexprimable, dans des milliers de créatures tourmentées de confus désirs. Il y a une interprétation religieuse de la Révolution éparse dans la vague rêverie de beaucoup de Français. Vous trouverez cette interprétation rendue avec la plus étonnante éloquence dans telles pages des Misérables ou de Quatre^ vingt'hreize. C'est là proprement la {)uissance épique. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause du succès de Victor Hugo parmi les foules. Elles ont aimé en lui un grand écrivain dont le génie vibrait à leur haleine. Peut être y a-t-il dans CQtte faculté de transformation épique de la vie une sorte de charité intellectuelle qui manque aux purs analystes ? A coup sûr les écrivams épiques sont nécessaires à la vaste conscience flottante d'une époque, ceux-là qui peuvent dire sincèrement cette phrase de la préface des Contemplations, «Hélas! quand, je vous parle de moi, » je vous parle de vous. Comment ne le sen- » tez-vous? Ah! insensé qui crois que je ne » suis pas toi ! »
Grâce à ce double caractère de nouveauté dans la rhétorique et de large généralité dans les conceptions, l'œuvre de Victor Hugo a été, tout ensemble, admirée par les artistes et admirée par le peuple. Gustave Flaubert, s'il vivait encore, inscrirait en pleurant son nom sur le registre déposé à la porte du poète mort, et à côté de lui, Bouvard et Pécuchet viendraient signer aussi. A cette gloire uni-
verselle, il y a une autre cause qui tient, celle-là, aux profondeurs même du cœur de rhomme. Nous avons tous en nous, que nous le sachions ou non, ce que Carlyle appelait : le culte du héros, c'est-à-dire du personnage représentatif dans lequel se résument les vertus propres à tout un groupe d'individus.
Victor Hugo aura été ce personnage représentatif au plus haut chef, un héros littéraire incomparable. Il était, de son vivant, VEcri^ rain, et le cas le plus réussi de cette race qu'il ait été donné à un contemporain de réaliser, depuis Gœthe. De ce point de vue, son existence entière peut être considérée comme une œuvre d'art égale en beauté à ses plus beaux poèmes, — œuvre fragile à laquelle la chance et la volonté avaient concouru en proportions pareilles. Il avait su maintenir un éguilibre accompli entre la vie physique et la vie intellectuelle, si bien que, dans un âge de troubles si cruels, il a gardé jusqu'à la fin la sérénité du génie qui domine son art et remplit toute sa tâche. C'était un contraste saisissant avec Tavortement de tant d'autres ! Le même esprit de raison, qui lui avait permis de maintenir sa vigueur corporelle à travers son gigantesque labeur, l'avait préservé des folles prodigalités des heures de succès oui se payent plus tard par Tindigence et la dépendance des années suprêmes. Sa. fortune, si noblement acquise, si sagement préservée faisait de lui un ^rand seigneur de la poésie qui pouvait ouvrir sa maison à ses fidèles sans rien demander à leur admiration. Ses opinions politiques se trouvaient avoir triomphé, 'en sorte qu'une immense popularité enveloppait cette vieillesse égale à la plus
lOO VICTOR HUGO DEVANT L'OPINION
vigoureuse maturité. Il n'avait, eu outre, jamais abandonné cet art des vers auquel il devait les commencements de sa renommée, en sorte que les hasards heureux de sa destinée comme les prudences heureuses de sa réflexion concouraient uniquement chez lui au triomphe du Poète. Cela faisait de sa personne quelque chose de rare et de presque surhumain, et une poésie vivante qui, elle, oe pouvait pas durer toujours, — comme sa poésie écrite, et voici que cette existence aussi étonnante qu'un songe a fini brusquement.
Qu'il est profond et d'une rêverie pénétrante ce vers que je citais en commençant et que je ne puis m'empêcher d'écrire de nouveau, à la fin de cette courte étude :
soleils disparus' derrière l'horizon !...