PAUL BOURGET
La Liberté:
« Il est* temps pour moi de désencombrer Thorizon », répétait souvent Victor Hugo.
Voici que la parole du poète s'est réalisée et que quelque chose de très grand disparaît de la terre avec lui. Ce n'est pas seulement un homme illustre qui meurt, c'est un bloc de granit qui se détache. Avec lui c'est tout un monde qui s'en va, un monde d'idées, d'impressions, une façon de concevoir la vie, c'est tout un siècle d'histoire littéraire qui s'évanouit. Victor Hugo était resté le dernier survivant de deux ou trois générations auxquelles il avait servi de général dans les luttes artistiques, de porte-parole, d'inspirateur, et
l'on sent que cette mort, pour prévue qu'elle fût, est plus qu'un événement, c'est une date.
La plume reste inerte entre nos doigts.
Il y a tant à dire sur cet homme qui a laissé l'empreinte de ses pas sur tous les chemins de la pensée, qu'on ne sait que dire et que Ton hésite, sans pouvoir s'arrêter, à aucune des visions différentes qui hantent notre esprit. « Je suis, écrivait le Maître, un fleuve intelligent qui ai reflété successivement toutes les rives devant lesquelles j'ai passé en méditant seulement sur les images que m'ont offertes ces rivages changeants. » Et devant ce fleuve si mobile en son cours, nous nous rappelons combien de fois nous avons changé nous-même dans les sentiments que nous éprouvions pour Victor Hugo !
Le Victor Hugo de notre jeunesse a été associé à toutes nos joies, à tous nos enthousiasmes, à toutes nos amours ; nous savions ses vers par cœur et nous les récitions à tous les échos. Comme un rideau de pourpre à la fenêtre d'une mansarde, cette poésie éclatante transfigurait nos humbles repas ; elle mêlait ses rayonnements à toutes les vulgarités de l'existence, ses splendeurs h toutes nos tristesses. Quelques années après, nous avons vu de près ce génie qui, grandi par l'exil, nous paraissait avoir des proportions
Eresque surhumaines ; nous avons été son ôte, nous avons goûté le charme pénétrant de cet accueil si paternel et si courtois. Puis les idées vagues du poète ont pris un corps ; elles se sont incarnées dans des gendarmes qui ont mis la main au collet de saints religieux ; elles ont traîné leurs ailes de chimères dans tous les ruisseaux, et nous avons gémi
de la chute profonde qui faisait de Tauteur de la Prière pour tous le chef apparent de ceux qui voulaient tuer tout idéal et qui supprimaient tout ce qui élève l'homme.
Plus tard on expliquera par quelles étapes successives le poète prodigieux, le nome interprète des plus gracieuses aspirations de Tâme humaine en est arrivé à être le prisonnier d'un parti. « Prions Dieu, dit saint Paul, de ne nous donner que des tentations ordinaires. » A certaines hauteurs, il n'y a pas de tentations ordinaires. Sur les sommets, la tête tourne aux plus forts, et l'orgueil entraîne le génie aux suprêmes abaissements.
Celui qui avait chanté avec une puissance que nul n'avait eue avant lui et que nul n'é-
E^alisera, les murmures formidables de la Mer. es harmonies terribles de la Montagne, a été vaincu, par cet autre élément : la Foule. Il a cédé à son attraction pour elle, il s'est enivré de ses clameurs tumultueuses, et elle l'a roulé jusqu'au fond des abîmes, comme le flot roule celui qui s'abandonne à lui.
Malgré tout, on n'ose pas juger selon la règle d'une inflexible justice celui auquel nous devons tant de juvéniles émotions ; on craint, en voulant être impartial, de n'être qu'ingrat.
Quand on s'arrache à ce qui vous est, en quelque sorte, personnel dans cette œuvre, qui est un monde, et que Ton considère l'ensemble, on est ébloui.
1822, date de l'apparition des Odes et Ballades. — 1885... Quiconque méditera ces deux dates, se sentira envahi, comme malgré lui, d'un immense étonnement devant Victor
Hugo. Ce long espace parcouru, dès qu'on le contemple^ éveille dans Tesprit une admiration silencieuse, comme certains panoramas, tout à coup découverts, rendent muets d'entfaousiasme.
En cette vallée magnifique qui s'étend h vos pieds, il y a des ornières et des fossés, qui donc y songe ? En haut, c'est le ciel oui luit; en bas, c'est le ruisseau qui gazouille, l'armée dés épis qui ondule, les grands arbres qui s'inclinent dans un frémissement symphonique, et, dans le lointain, le fleuve dont nous parlions tout à l'heure, le grand fleuve, paisible ou bouillonnant, qui fertilise, qui réjouit ou menace, qui porte les barques légères et les lourdes emnarcations, et qui roule ses eaux majestueuses sans s'occuper de savoir si quelque ville au passage a déversé un égout dans ses flots superbes.
On ressent la même impression quand on examine, dans sa synthèse radieuse, l'œuvre (le Victor Hugo. Le détail se noie dans l'ensemble. Ce n'est plus ' seulement Hernani ou les Conteynplsitions^ Ruy-Blas ou la Légende des siècles qui sont en cause, c'est le poète tout entier. Ce qu'on voit c'est le poète sans rival qui a vraiment eu le Verbe en lui, selon une expression qu'il aimait, le poète qui exerça sur ses contemporains l'obsession que Napoléon exerça sur lui-même, le poète qui nous ouvre à deux battants des portes de diamant et nous fait pénétrer dans des régions éblouissantes où résonnent toutes les musiques, où resplendissent toutes les couleurs, où étincellent des milliers de pierres précieuses entassés en monceaux comme en quelque cité fabuleuse de l'Orient. Ce qu'on
admire, ce qu'on salue, ce qu'on acclame encore une fois, ce n'est point telle ou telle
Î)artie de l'œuvre, c'est 1 œuvre elle-même, 'œuvre colossale, l'œuvre stupéfiante, l'œuvre prestigieuse. L'Ode, le Drame, l'Epopée, la Grandeur dans ce qu'elle a parfois d'excessif et presque de monstrueux, la Passion dans ce qu elle a de plus violent ou de plus sombre, la Grâce attendrissante, la fraîche Idylle fleurissant sur ce monument cyclopéen semblable à ces monts farouches que le poète a décrits, monts énormes et titaniques, « qui sont de merveilleux faiseur«=i do violettes et de roses».
Qui pourrait dire : j'aime ceci ou cela dans Victor Hugo? Comme l'Océan, comme la Montagne, comme la Forêt, ce génie éveille l'idée de l'infini. Ce qu'on aime dans rOcéan^ ce n'est point une vague, ce sont des vagues incessamment renouvelées. Ce qu'on aime dans la Forêt, ce n'est point un arbre ou une feuille, ce sont ces milliers d'arbres et ces milliers de feuilles qui confondent leur verdure et leur bruit.
Ce qu'on aime dans Victor Hugo, ce sont ces milliers d'images, de sentiments, d'impres; sions ; c'est l'infini, en un mot, c'est l'mfini qui est à vous. Ce qu'on aime, c'est soi-même, soi même idéalisé, grandi, ayant de généreuses pensées plein la tête, des spectacles incomparables sur son horizon.
Avec ce don de tout amplifier qui lui est particulier, Victor Hugo a prêté à nos désastres de la guerre, aux horreurs même de la Commune une grandeur qui servira la gloire française devant la Postérité.
Ce qu'ont été ces événements, ce n'est pas dans le récit des compilateurs laborieux et
froids qu'on le cherchera. C^est dans Victor Hugo qu'on le lira. On n'en croira que ce tout-puissant faux témoin. On l'apercevra légendaire h travers les âges, ce siège où Dante portait un képi. Cet obus eût tué vingt-cinq pauvres diables que nul n'en eût parlé, mais cet obus est tomné aux Feuillantines. Cet obus est tombé chez Homère, et cet obus est immortel.
Quoiqu'il fût Gaulois à ses heures, nul ne savait mieux que Victor Hugo guider une conversation, lui communiquer une allure élevée en jetant dans l'entretien une lueur inattendue, en mêlant les problèmes éternels de l'âme humaine aux propos capricieux du repas. On songeait involontairement à Apollon chez Admète ; les banalités, comme il arrive entre gens qui, parfois, ne se connaissaient pas, trottinaient doucement ; tout à coup le poète touchait ces sujets vulgaires de son aiguillon d'or, et voici' qu'à l'instant il leur poussait des ailes, et que, commencée dans la plaine, là conversation se terminait dans l'empyrée.
Un coup de sonnette brisait l'enchantement de ces heures, oui semblaient brèves tant elles étaient pleines ae délicats plaisirs. Les visiteurs du dehors arrivaient dans le salon d'attente : des femmes de tous les pays, des étrangers, des curieux venaient contempler le Maître.
Comme par une métamorphose soudaine, Victor Hugo changeait ; le visage lui-même se transformait. Cet homme, qui était tout à l'heure d'une bonhomie si sincère et d'une si patriarcale simplicité, se mettait tout à coup h tenir d'une façon sentencieuse des propos
qui n'avaient ni queue ni tête, qui, avec les répliques qu'on lui envoyait, ressemblaient souvent à des coq-à-Fâne. Les Etats-Unis d'Europe, « il faut tuer la mort, » les déclarations contre le parti-prêtre, revenaient à chaque instant dans la conversation. Le poète n'était plus lui, il devenait un acteur devant le public !
Cette effroyable oppression exercée d'en bas sur le génie, qui saura la décrire comme il faudrait? Qui saura' dire les faiblesses auxquelles un homme de la taille de Victor Hugo peut descendre pour avoir Tapprobation de gens qu'il méprise sans doute profondément !
lui-même, était superbe de verve et de gaieté dans sa verte vieillesse.
A l'avenue d'Eylau, ce n'était plus la même chose. On avait un peu la sensation de la vieillesse de Louis XIV, rassasié de gloire, toujours avide de flatteries et ne sachant plus discerner la gualité de l'encens. Mme de Maintenon était là, sous les traits de Mme Drouet, essayant, elle aussi, d'intéresser « l'inamusable » et n'y parvenant pas.
Quelle silhouette pour un peintre de l'avenir que celle de cette pauvre femme, rongée par un cancer à l'estomac, et obligée d'assister chaque jour à d'interminables repas, tombant de fatigue et de sommeil, et contrainte d'écouter pour la millième fois le récit du 2 décembre. Par une sorte d'effort machinal, elle se réveillait pour frémir aux bons endroits; elle relevait sa belle tête toute blanche, une tête
de douairière, et elle agitait les bras quand on prononçait le nom de « monsieur Bonaparte».
— « Vous rappelez- vous, madame?» — « Ah ! le misérable ! » s'écriait Mme Drouet qui recommençait aussitôt un lé^r somme.
Combien de fois Texclamation mélancolique de Mme de Maintenon devant les carpes de Fontainebleau vint-elle à la compagne du poète? Combien de fois regretta-t-elle le temps où elle jouait , la princesse de Négroni à la Porte-Saint-Martin ? Combien de fois, après avoir vu défiler devant elle et accueilli de son sourire placide tout ce que Paris compte d'éminent, envia-t-elle le sort de quelque brave provinciale qui avait le loisir de se mettre au lit à neuf heures ?
En ces dernières années, les instincts physiques avaient pris le dessus sur Tintelligence et sur Tâme chez Victor Hugo. « Une Éête, disait Fauteur du Rhin^ peut être un aigle ou un lion ; » il n'était plus ni aigle ni lion ; il semblait qu'orgueilleux comme Nabuchodonosor, il eût été frappé comme lui.
Voici que tout est fini et qu'une fois de plus le néant de tout ce qui est humain s'affirme devant le corps sans vie de ce souverain littéraire qui a tenu tant de place dans l'art, créé tant de chefs-d'œuvre, remué tant d'intelli-
f pences, entendu son nom voltiger sur les èvres de tant de millions d'hommes.
Tout restera-t-il de cette production énorme, alors surtout qu'aura disparu la génération actuelle, au fond imprégnée encore d'un reste de romantisme ? Assurément, non. Les
nuageuses palingénésies de la fin : l'Ane^ h Pitié suprême^ Religion et Religions, sont dès à présent condamnées à Toubli. L'article de M. Hennequin dans la Revue indépendante, qui est Tétude la plus remarquable qu'on ait publiée sur Victor Hugo dans ces dernières années, atteste ce que la nouvelle Ecole pense du poète, auquel elle reproche d'être tout verbal, de manquer complètement de tout esprit d'analyse, de ne montrer que des décors et des costumes.
La foule, à laquelle Victor Hugo a tout sacrifié, l'abandonnera bien vite ; il n'existe plus nulle conformité d'idées entre le poète et son parti, et l'on a déjà interdit dans les écoles les volumes dans lesauels l'auteur des Feuilles d'automne parlait de Dieu.
C'est nous qui, amsi que je le disais ici même, il y a quelque temps, recueillerons cette figure immortelle lorsque ceux qui s'en sont servis comme d'une réclame et d'un drapeau auront cherché d'autre idoles. C'est nous qui nous souviendrons que Victor Hugo a été, pendant les meilleures années de sa vie, le représentant des nobles traditions de l'Humanité, le chantre des gloires de la France.
A l'heure où la rue organisera une dernière manifestation en faveur du flatteur de la populace, des prières s'élèveront peut-être vers le ciel pour le poète vraiment grand oui a dû ses inspu'ations les plus sublimes à la Foi, à la Patrie, à la Famille, à la Charité.
Sans doute, celui qui n'est plus aurait pu faire, au déclin de sa vie, un meilleur usage du génie merveilleux, du génie presque divm que le Créateur lui avait accordé ; il aurait pu prêcher la concorde et Tamour, au lieu de
semer la haine dans le cœur des déshérités.
Mais il est maintenant devant un ju^e plus haut que nous, devant le seul qui ait le aroit de sonder les cœurs et les reins. Souhaitons qu'il ait trouvé la miséricorde et la paix dans ces sphères supérieures aux(juelles il aspirait déjà par la pensée, lorsqu'il s écriait :
Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre? Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor. Notre chair ténpbreuse en rayons se dissoudre Et nos pieds faits de nuit cclore en ailes d'or ?