ED. DRUMONT
La Hfivue politique et littéraire :
Victor Hugo est mort, mort après avoir marché lout vivant dans l'immortalité — ce qui n'avait pas été donné à Shakespeare, — mort, comme il l'avait désiré, « dans la saison des roses ». Un tel deuil est plus que national. Avec la France et avec la Képuolique, c'est la civilisation tout entière qui le mène.
Tout homme qui sait lire çleure le poète.
Dans ce grand soleil qui a illuminé le ciel pendant près d'un siècle et .qui vient de dis-
Î paraître à l'horizon, les républicains et les î'rançais saluent d'abord le républicain et le patriote.
Pro patria poeta, écrivait Agrippa d'Aubigné, et Victor Hugo se plaisait à citer cette formule, poétique du poète, si je puis dire.
Patriote, en effet, il a toujours été, si ce fils d'un soldat de l'empire et d'une mère ven-^ déenne n'a pas toujours été républicain L'enfant sublime a chanté le drapeau blanc et les lis ; le jeune homme a chanté Napoléon et
sa prodigieuse épopée : c'est que le roi lui était apparu comme le sauveur «du vieux peuple franc '> ; c'est que l'empereur avait ramassé des moissons de gloire comme nul n'en avait jamais recueillies avant lui, pour la douce France. « O ma mère ! » Jamais ces trois mots n'ont été dits à la patrie avec plus d'amour profond, avec plus de piété — aux jours clairs et radieux avec plus d'orgueil et de joie, aux heures sombres avec plus de tristesse et de désolation. A quelque étape de cette longue vie qu'on le prenne, Hugo reporte tout à la France. Comme il exulte et déborde d'enthousiasme au souvenir des marches triomphales à travers le, monde !
Comme on le sent brisé dans tout son être quand aux jours de liberté succèdent les nuits de honte et quand la victoire déserte ! Pourtant, la pitié et l'orgueil ne sont pas, comme on Ta cru, les seuls métaux qui aient servi à. couler un pareil bronze. Sur 1 ensemble des destinées historiques de son pays, Victor Hugo a souvent, soit intuition du génie, soit clairvoyance de l'amour, vu très juste et très avant — hier encore, sur le rôle de la France dans le bassin de la Méditerranée, sur le continent africain qui appelle notre conquête civilisatrice. — Puis, la foi robuste, la foi invincible dans l'avenir. Jamais il n'a désespéré:
On nous a mutilés ; mais le temps a peut-être Fait croître l'ongle du lion.
Ainsi il s'écriait dans l'ode A la Colonne, en 1827, en pleine Restauration ; ainsi il parlera encore au lendemain de Sedan et de Metz, en pleine année terrible.
APIIÈS LA MOUT lll
Victor Hugo est né avec le siècle ; il marche avec lui ; sa belle jeunesse ardente le suit dans toutes ses évolutions, qui sont des révolutions ; et, sauf pour les injustices, pour les fureurs contre les dieux adorés la veille, le poète est le fidèle miroir de son temps : passions, espérances, illusions, rêves, regrets, il reflète tout dans le flot majestueux qui descend sa pente. Années des indécisions politiques, années de l'éclosion progressive du génie. Mais voici que le génie approche de sa maturité ; demain le verbe sera moulé dans sa forme définitive ; demain l'image éclatera dans sa plus radieuse lumière et « les ailes de l'ouragan lyrique » atteindront leur plus puissante envergure. Et toute la vérité se fait alors dans cet esprit. Le génie va s'élever à Tapogée ; le citoyen se donne à la répubhque.
Grand honneur pour le parti républicain que cette accession d'un tel homme, non point à l'heure où le flambeau vacille et s'éteint, mais à l'heure, bien au contraire, où l'esprit mûr atteint la pleine possession de toutes ses forces. Ce n'est point ici un corps affaibli laissant prendre son âme par le premier venu qui étend la main, c'est 1 âme en possession de toute sa santé qui se donne hbrement ellemême et à jamais. Aussi comme elle en sera récompensée et quel élan nouveau pour s'élancer vers les cimes les plus hautes, en plein ciel, comme le dieu du statuaire qui pour tremplin a le globe ! Grand honneur pour la République, grand bonheurpour Victor Hugo. Par la République, par cela seul qu'il lui a dit: « Tiens, me voici, prends-moi! » il va monter des Chants du Crépuscule aux
Châtiments, de Notre-Dame de Paris aux Misérables. Comme Cybèle, la République double les forces de qui vient h elle et, sans regret, sans regarder en arrière, se livre tout entier.
Victor Hugo doit beaucoup à la République; la République ne doit pas moins à Victor Hugo. Et je ne parle pas seulement de l'honneur d'avoir compté devant les partis, devant le monde, devant Thistoire, un aussi merveilleux esprit parmi les siens. Il y a plus encore, en effet, et, dans notre gratitude, nous ne saurions trop souvent ni trop haut le proclamer. Là bas, sur son îlot oattu des vagues, pendant dix- huit ans — les dix-huit années de notre bas empire, — par son exemple, par ses vers vengeurs et par sa prose d'implacable justicier , par les Châtiments et par Napoléon le Petit^ combien de serviteurs a-t-il conservés à la République dont la corruption impériale, sans lui, eût fini par venir à bout ? Combien lui en a-t-il amené, de jeunes et héroïques recrues qui, sans lui, n'auraient pas reconnu dans décembre un crime et qui auraient ignoré la vérité? D'un côté, le guet-apens triomphant, le mensonge va'nqueur, le droit foulé aux pieds, la justice avilie, la force grossière et brutale régnant en souveraine ; de Tautre, Victor Hugo à Guernesey — et l'équilibre moral ne fut pas rompu. Cette flamme sur un rocher, ce phare dans la tempête, cela suffit : il est certamque la nuitne sera pas éternelle. Césarion a volé la France, vaincu la Russie, pris l'Angleterre pour alliée, diminué TAutriche, libéré l'Italie, ébloui, l'Europe pourquoi ne pas aller à lui? IPourquoi ? parce que au côté de l'Océan on a
APRÈS LA MORT llo
entendu une voix. Ah ! ce petit volume imprimé sur du papier à chandelles, introduit en fraude, lu en cachette derrière les portes fermées à double tour ou tout au fond des bois, qui dira combien il a sauvé déjeunes esprits, combien il en a éclairés, illuminés, acquis h jamais, jusqu'à la mort, à la cause de la liberté ! Chaque vers des Châtiments m engendré un soldat h la République ; chaque page de Napoléon le Petit a dressé conti'e l'empire un ennemi, un champion de la justice. Avoir rendu à la conscience numaine un service pareil, quelle gloire est supérieure à celle-k? Et il est des gens qui parlent de Vart pour /-aW, qui répètent encore que la politique a enlevé Victore Hugo à la poésie !
A la monarchie Victor Hugo n avait donné que des chefs-d'œuvre. A la HépubUque, il a donné des armées d'hommes, des légions de citoyens.
JOSEPH REINAGH.
Le Temps :
Ce génie si complexe, qui réunit assez de parties différentes pour qu'on pût, en le brisant, y trouver les éléments de plusieurs génies, a pourtant sa caractéristique propre : la puissance et la force. On Ta remarqué justement : les mots qui reviennent le plus souvent sous la plume de Victor Hugo, ce sont les mots énorme^ immense^ géant, monstrueux, etc. L'infiniment grand de la matière, de la pensée et de la passion, voilà son domaine. 11 s'y meut avec le plus parfait dédain
de la mesure et de la limite. Si, pour atteindre le colossal, il lui faut passer par Tinvraisemblable, par l'insensé, hardiment, il s'y fraye sa route. Un homme d'un rare esprit,
aui l'admirait plus qu'il ne l'aimait, Amiel, a it de lui, non sans chagrin : « Hugo fait de la folie un de ses animaux domestiques ; il chevauche de sang-froid le Cauchemar, Pé-
fjase, l'Hippogriffe et la Chimère. » Je tiçns e mot pour bien dit, et la critique pour une louange, caria Chimère, l'Hippogriffe, Pégase et le Cauchemar sont de vaillantes mon- . tures qui emportent leur cavalier dans les régions de la fantaisie inaccessibles à qui ne les dompta jamais. La folie elle-même a sa réalité, et par conséquent ses beautés, qui valent peut-être celles de la raison ; et, pour qui cherche des sensations nouvelles, un ébranlement de Tâme violent, rien ne vaut ces visions d'un œil éveillé, ce délire si maître de lui, qui se possède et se dirige. Au reste, la poursuite du grand ne jette pas toujours Hugo dans le gigantesque. Aux bons endroits, et il y en a partout, la force éclate sans outrance, la puissance s'étale paisiblement.
La langue de Racine compte, dit-on, douze cents mots. La langue de Hugo se compose de toutes les langues. H n'est pas de profession, d'art, de métier, de civilisation, qui n'en soient tributaires, pour leurs termes les plus généraux ou les plus techqiques, pour leurs expressions les plus populaires où les plus savantes. Tel vers exigerait, pour être parfaitement entendu, le secours a'un lexique, et il faut plaindre les commentateurs de l'avenir. C'est là l'excès et le travers dont on peut sourire, mais qui ne doivent point faire mécon-
naître le don incomparable. Jamais plus puissant manieur du verbe humain n'en a distribué les formes multiples en combinaisons plus riches et plus imprévues. — Grand écrivain, ai-je dit, mais moins par Topulence de son vocabulaire que par son respect pour les lois de la grammaire. En un temps où Ton
firend plaisir à les violer, où Ton disloque, où 'on torture la phrase jusqu'à lui faire perdre toute figure, Victor Hugo a conservé les scrupules de sa jeunesse. Sa langue est cosmopolite, sa phrase est bien française. Mais cet écrivain est surtout un peintre ; le secret do ce style, c'est l'image. Fénelon disait jadis de l'orateur : « Il pense, il sent, et la parole suit. » On pourrait dire de \ ictor Hugo : Il voit, et la pensée suit. L'image amène l'idée, et parfois elle la mène. Vous croyez (^ue le poète raisonne ? Point, il regarde ; l'image qui a d'abord frappé son regard se développe, se réfléchit, se brise en fragments qui forment autant d'images nouvelles, et ce que le lecteur a pris pour la marche dialectique de l'esprit, n a été que le mécanisme spontané ou le jeu capricieux de l'imagination. On pourrait relever des passages, peut-être même des morceaux entiers, où ce procédé se trahit. Est-ce bien un procédé ?Non : c'est la nature même de l'artiste. Victor Hugo est moins un penseur qu'un voyant . Il en a le style et le ton, le geste et l'attitude, l'œil songeur, en quête de visions, visions fantastiques que le profane se travaille en vain à saisir, visions grandiose» qui éblouissent, visions radieuses qui transportent, toujours et partout, visions.
L'action de cette poésie sur l'âme est sin-
gulière. Il s'établit rarement entre le lecteur et le poète ce colloque intime où un Lamartine, un Musset vous invite. Si Ton veut être {lacifié, ce n'est pas un volume de Hugo que 'on ouvre : la main cherche d'elle-même d'autres maîtres, plus sereins et moins magnifiques. Ce n'est pas lui non plus qui aide à nourrir les chers tourments, à creuser les voluptueuses mélancolies : un Byron fait mieux cet office. Pourtant, h de certaines heures, aux heures où Ton retombe sur soimême sans force et sans confiance, il est le cordial qui ranime. On n'a pas plus tôt commencé de lire qu'un afflux de vie se précipite. Comment douter de l'esprit de l'homme quand on le voit faisant ainsi jouer tous ses prestiges? Comment ne pas se sentir récréé par tant de lumière et tant de flamme ? 11 se produit alors une exaltation des facultés, une sorte d'ivresse intellectuelle. Pour un instant, on se croit capable de quelque grand effort. Est-ce la séduction toute morale d'une pensée haute et généreuse ? Est-ce la contagion presque physique de cette puissance qui se traduit en sonorités violentes? L'un et l'autre, sans doute. Quand l'ivresse se dissipe, l'élan subsiste. Hugo est le rédempteur de ces courtes chutes. Pourquoi ? Parce que au lieu de ramener le moi sur lui-même, il l'en détache violemment. C'est par là que sa poésie est saine. Jusque dans ses propres angoisses, loin de s'abandonner à Tanalyse des mouvements intérieurs, il se répand au dehors, il se disperse dans le réel ou à travers l'idéal, en pleine terre ou en plein ciel, et, chose rare, il ne se fuit pas pour se chercher encore là où sa fuite l'entraîne, mais pour s'y
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oublier et s'y perdre. Plus que jamais, ouest tenté de voir aujourd'hui dans le subjectivisme de la sensation le dernier mot de l-art. C'est de Tart, assurément, mais un art inft»rieur et malsain. Comràe Gœthe et Shakespeare, Hugo a prouvé que* le vrai génie, le génie bien portant, est essentiellement objectif.
Il y a quelque chose de plus extraordinaire encore que sa carrière, son (iGuvre, son génie : la place qu'il a tenue parmi nous dans ce dernier quart de siècle. De profonds changements ont bouleversé l'art, la société, les consciences. Quelles contradictions foncières entre le culte de Victor Ilago pour la grandeur, et la prédilection des écrivains du jour pour le bas et le vil ; entre son romantisme obstiné et leur réalisme féroce; entre son spiritualisme vaste et compréhensif et leur matérialisme étroit! Il est resté chevaleresque, tandis qu'autour de lui on devenait odieusement utilitaire. Il a gardé sa foi dans la vie, dans l'idée, dans l'amour, tandis que le pessimisme de Schopenhauer gagne chaque jour du terrain. La manie archéologique nous tient courbés, la loupe à la main, sur le passé ; ce siècle, qui a créé l'histoire, mourra de l'a, bus de l'histoire : jusqu'à son dernier souffle- Victor Hugo a essayé de plonger dans l'avenir. A nos lamentations sur le perpétuel recommencement des choses, il ne répond qu'en affirmant sa confiance dans le progrès, dans la perfectibilité indéfinie de l'iiomme. Peu de points de contact, par conséquent, entre ses successeurs et lui, soit en fait d'art, soit en fait de principes philosophiques. Il plane encore sur les cimes, où les contempo-
rains de sa jeunesse l'avaient suivi, tandis que notre génération a descendu les pentes de la montagne, et s'agite au plus profond de la vallée. Malgré tout, l'accord s'est établi pour consacrer sa gloire, pour la placer au-dessus de toute discussion, un accord unanime, irrésistible. Des esprits, d'ailleurs intolérants, n'ont pas songé à lui reprocher sa foi à des principes qu'ils détestent. On lui a même pardonné d'être plus jeune que sa postérité. Sans doute, la déférence gu'on lui témoignait n'entraînait pas l'adhésion à ses doctrines. Lui qui a eu tant de dévots, il n'a guère eu de disciples. Le moindre écrivain d'à présent passe chef d'école. Où est l'école de Hugo? Mais enfin il a régné, et jamais royauté ne fut assise sur un trône moins exposé aux attentats. C'est trop de dire qu'il a été roi : il a été presque dieu. Les dix lettres de son nom sont à elles seules une religion tout entière, dogmes et symbole.
Cette religion, comme beaucoup d'autres, a eu ses adeptes gui l'ont compromise, ses pontifes aui l'ont ridiculisée. Mais ne suffit-il pas qu'elle ait procuré à d'innombrables esprits les jouissances, qui se font si rares, de l'adoration et du prosternement ? En outre, elle a uni dans un sentiment commun des hommes divisés sur tout le reste. En ce temps où tout devient matière à conflits et à scissions, où l'on met à élever des barrières, entre les âmes tout le soin que l'on devrait mettre à renverser celles qu'avait dressées le passé, toutes les colères, tous les partis, toutes les Eglises, désarmaient devant cette gloire. Il y a eu là comme un asile privilégié et hospita lier, où les adversaires de la veille et du len-
demain étaient sûrs de se rencontrer la même
fjarole aux lèvres, la même émotion dans 'âme/ Peut-on ne pas bénir la mémoire du poète pour un tel oienfait ? Peut-on songer, sans une tristesse amère, que tout cela va finir?