HENRY MICHEL
Gii Blas :
Oui, l'âme de Victor Hugo est avec ses pareils, avec Homère, avec Pindare, avec Eschyle, avec Dante, avec Shakespeare ; mais aussi elle est, elle sera vue toujours vivante parmi nous; et longtemps après que les petits-fils de nos flls seront couchés sous le gazon, c'est elle, c'est cette âme qui continuera à éclairer les hommes, et à les embraser des feux de l'immense amour. Tout ce qui sera fait de grand, de beau, d'héroïque, sera nécessairement fait en son nom. Victor Hugo sera présent, il sera visible parmi nous, toutes les fois que la vieillesse sera honorée^ que la femme sera déifiée, que la misère sera consolée; toutes les fois que retentira un noble chant de lyre, faisant s'ouvrir mystérieusement les portes du ciel.
Mais, hélas ! ne nous y trompons pas, n'essayons pas de nous leurrer d'un vam espoir ; c'est elle, la Lyre, c'est la Poésie, c'est la Muse qui de ce coup est atteinte, et mortellement frappée. Oui, ce grand fleuve lyrique, dont il avait déchaîné sur la France les ondes frémissantes, sera séché et tari uniquement parce que Victor Hugo n'est plus là, le lais-
sant tomber de son urne géante. Mais de son œuvre énorme, éternelle, effrayante et charmante, couverte de neiges et d'abîmes et de fleurs, pareille à une montagne, jailliront des sources nouvelles, où les jeunes poètes vivants et les poètes à venir puiseront la force et la joie.
Victor Hugo est le père des Odes, et il est le père des poèmes futurs, et c'est en entendant son nom prononcé que THistoire, avecun grand cri de délivrance, remontera sur la scène nettoyée et lavée, et que le Drame se réveillera, faisant retentir le clairon des batailles et brandissant dans sa main le glaive tragique.